Épisode XI: Aperçu des Champs Élysées

« Papillon rouge » Un dessin de Christophe Viau

Les rideaux mal fermés laissent filtrer un peu de lumière. Malgré le milieu du jour, un ciel sombre et gris domine. Encore et toujours.

L’air est vicié. Une vague odeur de moisi stagne dans une atmosphère surchauffée. En dépit de l’obscurité, on peut quand même distinguer les objets. Le désordre règne en maître. Un pardessus marine traîne dans un coin, un veston dans l’autre. Des restes de nourriture croupissent dans une assiette. Une casserole, des ustensiles et quelques verres ont été jetés pêle-mêle sur le comptoir de cuisine. Des taches fraîches apparaissent ici et là sur le tapis. Elles s’ajoutent à d’autres, plus anciennes. Des sous-vêtements sur une chaise. Des chaussettes par terre. Des souliers sales. Une bouteille vide.

Sur la table de chevet, une autre bouteille de whisky à moitié pleine trône avec arrogance. Un verre pansu l’accompagne, sorte de Don Quichotte et de Sancho Pança au garde-à-vous devant une paire de lunettes cornées menaçantes. Héneault est affalé sur le lit à peine défait, couché sur le dos, un des bras étendus le long du corps et l’autre replié sur sa poitrine. Il porte encore sa chemise et son pantalon fripés.

Il ne dort pas. Ses mains s’agitent. Il déplie un bras et parvient péniblement à s’accouder sur l’autre. Après quelques instants dans cette position inconfortable, il rassemble ses énergies et s’assied sur le bord du matelas. Sa tête a un aspect de lendemain de veille. Une barbe plus longue et plus raide souligne l’apparence de délabrement.

Il parvient à se mettre debout et se dirige en titubant vers la toilette. Après un moment, il revient dans la pièce, va directement vers les rideaux, les ouvre à peine. Puis, il se laisse choir de nouveau sur le lit et examine d’un air confus le mur terne d’en face. Il reste ainsi de longues minutes, perdu dans quelque songe.

Enfin sorti de sa torpeur, il se relève. Laborieusement. Debout, il frotte ses yeux avec le pouce et l’index. Son geste se termine toujours par le même pincement de la racine du nez. Cet exercice se répète plusieurs fois. Il revient vers la table de chevet où il attrape par une des branches la paire de lunettes qu’il dépose aussitôt sur son nez. Il se dirige ensuite vers le pardessus, le ramasse, sort un bout de papier d’une des poches extérieures et laisse retomber le vêtement sur place.

Il s’approche du téléphone, décroche le combiné, le porte à son oreille et le maintient ainsi à l’aide de son épaule et de sa tête. Cette posture bizarre lui permet de tenir de la main gauche le papier tout en composant de la droite un numéro sur le cadran rond. Ensuite, il dépose le papier, empoigne le combiné et se replace dans une position plus normale. Puis, il attend.

— Bonjour, Diane, c’est ton oncle Gérard. Je ne te dérange pas j’espère… Non, non, tout va bien. Merci ! Je t’appelle au sujet de notre conversation d’hier… Non, non. Tu n’as pas à t’excuser, ce serait plutôt à moi de… De toute façon, je ne t’appelais pas pour cela. Tu te souviens m’avoir dit que Julien ne demeurait plus chez toi ?… Savais-tu où il allait lorsqu’il t’a quitté ?… Comment dis-tu ? Sibylle ?… C’est qui, cette Sibylle ?… Une danseuse ? Mais qu’est-ce qu’il pouvait bien faire avec une danseuse ? Je sais, pardonne-moi… Tu n’es pas au courant des raisons de Julien… Oui… C’est certain… Hum!.. Et tu ne connais pas l’adresse de cette Sibylle… Tu dis ?… Un club de nuit ?… Sur la rue Sainte-Catherine ?… Et le nom exact ?…Il y a le mot Appolon dedans ????… Ah oui, je crois savoir. Le Appolo’s Cave… Bon, bien, je te remercie de ce renseignement, Diane… Oui… Oui… Je sais… Je le réalise bien, sois-en certaine. Mais c’est plus fort que moi. Je dois savoir. Je dois savoir. Tu comprends ça ?… Tu es gentille… Merci pour tout, Diane, et prends soin de toi.

Héneault pose le combiné sur l’appareil. Il retourne encore une fois vers la table de chevet, agrippe le verre et la bouteille, s’approche de la cuisine, tire une chaise et se laisse tomber dessus. Il se verse une rasade de whisky et en avale une gorgée en grimaçant. Ensuite, il prend le journal de Julien laissé là, sur la table. Il l’ouvre à la dernière page calligraphiée.

***

Jérusalem, 22 mai 1970

Israël célébrera bientôt le troisième anniversaire de sa victoire lors de la guerre des Six Jours. La ville est en ébullition. Les soldats israéliens sont partout. On craint les attentats. Quelle pagaille !

Je viens de terminer mes préparatifs de départ. Mes valises sont bouclées. Je pars demain pour Tel-Aviv, puis de là en Italie par bateau. Paris en auto-stop. Et enfin, bye bye l’Europe. J’en ai assez. Ça suffit. Je rentre. Je suis en Israël depuis plus de six mois et je n’ai rien écrit dans ce foutu journal pendant tout ce temps. La dernière page a été rédigée à Paris. Il en a coulé de l’eau sous les ponts depuis. Oui… Beaucoup !

Après avoir quitté Paris, l’Inde était ma destination première. J’avais réussi à soutirer à Thierry l’argent nécessaire pour mon voyage. Oh ! Il ne me l’a pas donné par grandeur d’âme. Il était plutôt pressé de se débarrasser de moi. De plus, il avait une dette envers moi. Il a trouvé une façon élégante de l’acquitter.

Je voulais me rendre à Goa. Beaucoup d’Occidentaux séjournent dans cette ville. Ils y vont d’abord pour profiter de la plage. Puis ils se laissent rapidement séduire par les vibrations mystiques du lieu. Plusieurs d’entre eux font maintenant partie d’un ashram. Ils vivent heureux, semble-t-il. Certains seraient même parvenus à faire un voyage astral. Ils n’ont plus besoin de drogue. Il leur suffit d’atteindre le Nirvana.

Je voulais vraiment me rendre là-bas. Quelque chose m’attirait. J’aurais aimé rencontrer les grands maîtres, les gourous, vivre avec eux. Pourquoi y ai-je renoncé ? La maudite question d’argent est entrée en ligne de compte, bien sûr. Mais après tout, ce n’était peut-être pas seulement cela. Qui sait ?

À Istanbul, tout mon argent a finalement servi à payer la traversée vers Israël. Arrivé ici, je n’avais plus un rond. On pouvait, m’avait-on assuré, travailler dans un kibboutz. Effectivement, on peut y travailler… mais à l’œil. Ils nous logent et nous nourrissent, mais l’argent de poche est mince. Je me suis quand même débrouillé en faisant quelques petits à-côtés et en économisant le plus possible. J’ai pu ramasser suffisamment d’argent pour repartir. À un moment, j’ai craint de ne pouvoir y arriver. Je n’aurais jamais voulu demander de l’argent à mon père. Jamais. Plutôt mourir ici, dans la vallée de Josaphat !

Je suis seul de ma gang ici. Cela m’a laissé amplement le temps de réfléchir. J’ai beaucoup lu. J’ai appris énormément de choses sur ce pays, sur ses habitants, sur les circonstances historiques de sa fondation. D’être sur cette terre de religions m’a également donné le goût de lire la Bible. Je découvre avec des yeux neufs ce grand livre que je croyais totalement démodé. Ça fait tout drôle de se tenir sur les lieux mêmes où tant d’événements mythiques se sont passés.

Ce pays est fascinant. Je ne parviens pas à comprendre comment ils arrivent à survivre dans cet incroyable bouillon de culture. Évidemment, la tension entre Juifs et Arabes est palpable. Cette haine des uns envers les autres ressemble à celle de frères ennemis. Ils sont à la fois si semblables, si orientaux dans leurs attitudes et pourtant si différents. Tous cependant ont en commun une chose inconnue dans mon pays : la passion. Ils ont la passion de leur maison, de leur nation, de leurs lieux de culte. Ils sont enracinés profondément dans cette terre. Ils sont tissés serrés entre eux. Ils ont ce sentiment d’être un peuple. Ou plutôt, d’en être deux. Et voilà bien le drame.

De plus, les Juifs sont constitués d’un ramassis de gens d’une incroyable diversité. Les Ashkénazes, plus puissants, plus nombreux, sont des nordiques, des émigrés d’Europe centrale, des Allemands. Les Séfarades viennent du Maghreb et parlent français. Leurs façons de pratiquer la religion diffèrent grandement. Puis, il y a les autres. Les apatrides, les athées, les Américains, les Russes. Ces gens de nulle part réussissent à cohabiter malgré tout. En d’autres occasions, ils se seraient sans doute entretués. Des cultures tellement différentes, parfois radicalement opposées, les ont marqués. Certains ont côtoyé pendant plusieurs générations des catholiques, des protestants ou des orthodoxes. D’autres ont appris à écrire en lettres romaines ou cyrilliques. Beaucoup ne parlent même pas l’hébreu.

Qu’est-ce qui les tient ensemble ? Quelque chose de très puissant, selon moi. Une espèce de vision commune. Ils sont conscients d’une même mission. Ils attendent tous la même chose. Ils attendent la Nouvelle Jérusalem.

Il faut les voir prier sur le mur des Lamentations. Ils en avaient été privés si longtemps. Il faut les voir se balancer avec leur petit chapeau rond, leur phylactère et leur châle de prière. La passion. Ces gens ont la passion de Dieu. Ça transpire dans leurs gestes et dans leur comportement. Même les moins religieux se sentent investis de cette mystique incompréhensible à mes yeux. Je ne peux qu’en constater les effets.

Pourtant. Pourtant.

Un jour, j’ai visité la synagogue du Centre médical de Jérusalem. Les vitraux de Chagall « valent le détour », comme disait le guide touristique. J’aime Chagall. Ces personnages volants, ces couleurs vives, ces boucs, ces violons. Par contre, je ne m’attendais pas à cela. La luminosité des lieux m’a tout d’abord frappé. Ce fut une expérience inoubliable. Je me suis un temps laissé envahir par les jeux de couleurs. Puis monta une autre émotion. Une espèce de sentiment diffus, impossible à décrire. Comme de la plénitude. Je me suis attaché à chaque personnage biblique, à la manière un peu naïve dont Chagall les a dépeints, à leur transparence, à leur légèreté. Plus je les regardais, plus j’étais conquis, plus j’étais confus. Que peut bien pousser ce juif errant à peindre de telles beautés ? Qu’est-ce qui le rend si serein ?

J’ai en face de moi le magnifique dôme doré de la mosquée d’Omar. En réalité, son vrai nom est le Dôme de la Roche. Sous ce dôme se trouve le gros rocher sur lequel les juifs du temps de Salomon faisaient leurs sacrifices. Ça fait bien longtemps tout cela, surtout pour quelqu’un du Nouveau Monde comme moi. Les musulmans ont depuis toujours considéré ce rocher comme un de leurs plus importants lieux saints. Mahomet y serait venu sur son cheval ailé rencontrer Abraham, Moïse et Jésus. Il y a laissé l’empreinte de son pied. Je l’ai touchée. Quelle sensation ! J’ai touché à l’histoire humaine.

Cette mosquée est grandiose à l’intérieur. Malgré le va-et-vient, il y règne une paix extraordinaire. La coupole et les plafonds sont de bois recouvert de stuc peint. Tout vise à orienter les regards vers le centre où saillit le gros rocher gris.

Quand on y réfléchit, nous sommes bien ici au centre de monde. Trois des plus importantes religions de la terre se sont donné rendez-vous au même endroit, comme attirées par un aimant. 

Jérusalem ! Jérusalem ! La magnifique !

Tu portes Dieu en ton sein.

Toi, la mère d’une multitude d’enfants, tu tends des bras chargés de cadeaux.

J’écris maintenant assis par terre, dans la poussière, accoudé sur un muret de grès. D’ici, j’ai un point de vue exceptionnel sur les murs du Temple. Et précisément là où je suis, Jésus a pleuré sur sa Jérusalem tant aimée. Je foule du pied la terre où un Dieu a marché. Il y est sans doute venu plusieurs fois en sortant de l’esplanade du temple par la grande Porte Dorée. Il a traversé la vallée du Cédron, passé par le domaine de Gethsémani et s’est assis peut-être à la même place que moi. Il contemplait la vieille muraille, presque aussi vieille que l’humanité elle-même.

Je le sens tout près. Il est ici, à côté de moi. Il regarde. Il pleure. Les larmes coulent sur son beau visage de Sémite. Qu’est-ce qui t’as pris de venir te mêler à nous ? Qu’as-tu à faire de nos misères ? Pourquoi es-tu venu suer sang et eau près de ce Jardin des Oliviers où tu as été trahi ? Tu n’étais pas bien là-haut, à observer le cirque des humains, à nous voir nous entretuer, nous déchirer, nous haïr, nous détruire ? Au moins, si tu avais décidé de rester spectateur, tu n’aurais pas été happé par le tourbillon ni entraîné dans la tourmente. Souffrant toi aussi. Tué toi aussi.

 La mort est partout. Elle nous attire vers sa demeure. Elle fascine. Elle envoûte. Elle séduit. Voilà pourquoi nous l’aimons et pourquoi nous aimons tant la donner. Elle est toujours présente, même dans les plus beaux moments. Surtout dans ceux-là. Elle est ici, maintenant. Le soir où ils t’ont pris, elle rôdait aussi autour de toi. Qu’as-tu pu faire contre elle, sinon mourir à ton tour. Que reste-t-il donc de toi maintenant ? Quelques paroles ? Quelques gestes ?

 Qu’as-tu à dire de tout cela ?

Tu ne réponds pas, évidemment.

Tu ne réponds jamais, il est vrai.

Ne serais-tu qu’une de ces ombres fugitives traversant l’histoire ? Ne serais-tu qu’un vestige, comme une ruine belle et inutile ? Ne serais-tu qu’une illusion berçant nos heures sombres ?

 Et si, contre toute attente, tu étais bien réel ?

 ET SI TU ÉTAIS BIEN RÉEL ?!

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