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CHAPITRE 8: Épilogue

Ici, les sœurs prennent soin de moi, surtout Sœur Berthe. Quand je suis arrivée, c’est elle qui m’a accueillie. Sœur Mathilde et elle se connaissaient bien. Elles sont toutes les deux de la même communauté : les sœurs de la Providence. Sauf que Sœur Berthe était habillée tout en blanc. C’était normal puisque c’est un hôpital ici : l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu. J’aime bien le nom de cet hôpital, parce qu’il y a le mot Dieu dedans.

Je suis à l’hôpital maintenant parce qu’un autre vieux monsieur avec une cape en minou m’a dit que c’est ici que je devais aller. C’était il y a un bout de temps déjà. Lorsque nous sommes partis de la vieille bicoque, je ne comprenais pas trop ce qui se passait, mais j’étais contente malgré tout. J’avais réussi à parler de façon claire et nette. J’avais dit ce qu’il fallait dire pour que maman n’aille pas en prison. J’étais contente parce que je savais maintenant quoi faire et comment faire pour prendre soin de maman. Je l’aime tellement, ma maman.

Nous nous sommes retrouvées toutes les deux dans une petite pièce au poste de police. Deux policiers — qui n’étaient pas habillés en policiers — sont venus nous poser des questions. Moi, j’ai commencé à répondre à leurs questions, mais maman ne voulait pas que je réponde. Elle a demandé de voir un avocat. Maman m’a dit qu’un avocat, c’est quelqu’un qui est là pour nous défendre. Il nous dit à quelles questions on doit répondre et auxquelles on ne doit pas. Moi, je ne voulais pas que l’avocat fasse cela. Alors, maman est sortie de la pièce. Elle ne voulait pas, mais elle a été obligée. J’ai continué à répondre aux questions.

— Madame Marguerite McIntyre, c’est votre nom ?

— Oui, mais tout le monde m’appelle Peggy, que j’ai dit aux policiers en souriant.

— D’accord Peggy. Vous comprenez le sens des questions que l’on vous pose.

— Bien sûr.

Et là, ils m’ont fait expliquer encore une fois comment j’avais mis le poison dans la bouteille de bagosse.

— Votre maman dit que c’est elle qui l’a fait.

— Mais non, ce n’est pas possible. Ma maman ne peut pas avoir fait cela, puisque c’est moi.

— Pourquoi alors as-tu mis du poison dans la bouteille ?

— J’ai fait quelque chose de pas bien, vous savez…

— Oui, nous le savons. Pourquoi ce n’était pas bien ?

— Maman, elle ne veut jamais que je goûte à ce qu’il y a dans la bouteille de grand-père. Alors, j’ai désobéi à maman. J’ai goûté un petit peu de la boisson de grand-père. Je n’ai pas trouvé ça bon du tout. C’était pas bon du tout. Alors j’ai pensé que si je remplaçais un peu du liquide par un autre, ce serait meilleur.

— Pourquoi as-tu choisi ce liquide ?

— Parce qu’il sentait bon, bien meilleur en tout cas que le liquide de grand-père.

Je n’ai pas l’habitude de conter des menteries et là, je savais très bien que c’était des menteries. Conter des menteries, ce n’est pas bien. Rose disait que conter des menteries, c’est un péché. Mais elle m’a dit aussi que cela dépendait des menteries. Il était parfois nécessaire de conter des menteries pour sauver les gens qu’on aime. Alors, c’est que j’ai fait.

À partir de ce moment-là, tout s’est déroulé très rapidement. Nous nous sommes présentées toutes les deux, maman et moi, dans le même Palais de justice où nous sommes allées autrefois pour voir oncle Kenny. Il y avait encore des messieurs en robes noires — ce sont des avocats ; c’est ce qu’on m’a dit — et un autre vieux monsieur avec une cape en minou — lui, c’est un juge.

Tout ce beau monde a parlé beaucoup. Je n’ai pas trop compris ce qu’ils ont dit, même s’ils parlaient français à ce moment-là. «  … elle est handicapée mentale… », «  … elle a le raisonnement d’un enfant de six ans… », «  … elle n’est pas responsable de ses actes… ». Puis on a parlé de ma maman qui voulait « … prendre sur elle la responsabilisé des actes de sa fille… », « … qu’il ne fallait pas la croire… », «  … une mère cherche toujours à défendre son enfant… ».

Puis, un monsieur très digne en complet cravate, pas de cheveux, mais avec une barbe blanche, est venu s’asseoir sur la chaise à côté du juge. Je n’ai rien compris de son explication, mais le juge semblait comprendre, lui. Il a dit qu’il était psychiatre, qu’il connaissait bien la maladie mentale, qu’il confirmait que je n’étais pas responsable de mes actes. Et il parlait. Et il parlait.

Après un bon moment, tout le monde s’est arrêté de parler. Le juge s’est levé et nous nous sommes tous levés après lui. Le juge a dit.

— Madame Marguerite McIntyre. Vous avez commis un acte répréhensible au regard de la loi, même si vous ne semblez pas vous rendre compte de la gravité de vos actes. Votre geste est considéré aux yeux de la loi comme une tentative de meurtre sur votre oncle qui en est resté marqué par des séquelles irréversibles. Toutefois, compte tenu de votre état de santé mentale, nous vous jugeons inapte à subir votre procès. Je rends donc un verdict de non-responsabilité criminelle. En conséquence, vous serez laissée aux soins des médecins dans une institution pour aliénés mentaux. 

Moi, je ne savais pas ce que cela voulait dire. Maman était assise derrière moi. Elle a perdu connaissance lorsque le juge a parlé. J’ai crié : « Maman ! Maman ! ». J’ai voulu prendre soin d’elle, mais des policiers m’ont tout de suite emmenée et je me suis retrouvée ici, à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu.

***

À l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, c’est très grand et très blanc partout. Il y a de longs couloirs. Je dors dans une grande chambre à plusieurs lits. On entend souvent des cris ou des plaintes. Ici, les gens ne se comportent pas comme des adultes dehors. Ils ont toutes sortes de manies. Il y a une qui parle tout le temps très fort à des gens que personne d’autre qu’elle ne voit. On dirait qu’elle a une conversation avec ces gens : elle leur parle et ils répondent. Mais il n’y a personne. Je peux la comprendre. Cela m’est arrivé aussi de parler tout bas à des gens que j’aime : à maman, à papa, Pete, à Rose. Au Bon Dieu aussi parfois. Mais contrairement à elle, ils ne me répondent pas.

Je me suis fait des amies ici. Je vais voir souvent la vieille dame qui chantonne toujours quelque chose. Elle ne semble pas savoir où elle est. Je m’assieds à côté d’elle et je lui prends la main. Elle ne fait rien, mais elle arrête de chantonner, comme si elle était contente de me voir.

Je parle aussi avec Jeannette. C’est une jeune fille qui ne parle qu’avec un jargon spécial. Comme je le faisais dans le temps. Personne ne la comprend, évidemment ni les autres filles ni les sœurs. Alors elle va se mettre dans un coin debout, face au mur et peut rester là pendant des heures. Souvent, je m’approche d’elle et je me mets à jargonner comme elle. Alors, ses yeux s’illuminent. Elle se met à me parler, à me parler. Je ne comprends pas ce qu’elle dit, mais je jargonne à mon tour. Je crois bien que c’est la première fois qu’elle rencontre quelqu’un capable de parler avec elle. Je sens bien que cela lui fait du bien.

Parfois, aussi je m’occupe d’Yvette. Elle est très nerveuse, Yvette. La moindre petite chose la contrarie. Dans ces moments-là, elle peut se mettre à crier, à courir dans la salle et même parfois à se frapper la tête sur les murs. Avant que j’arrive, on lui mettait une espèce de vêtement qui lui retenait les bras et on allait l’attacher dans son lit. Maintenant, quand Yvette fait ses crises nerveuses, c’est moi qui m’approche d’elle. Je la prends dans mes bras comme maman faisait pour moi autrefois quand j’étais excitée. Je lui chante la chanson que maman me chantait et alors elle se calme comme par magie.

***

Aujourd’hui, je suis contente parce que Sœur Berthe m’a annoncé que maman venait me voir. Je m’ennuyais d’elle. Je suis incapable de dire depuis combien de temps je suis ici. Sûrement pas longtemps, parce que maman n’aurait jamais accepté de ne pas me voir pendant longtemps. Je me suis habillée avec la belle robe bleue à collerette blanche que Loulou m’avait donnée un jour. C’était en fait la seule robe que j’avais. Ici, on s’habille avec un uniforme, tout le monde de la même façon.

Sœur Berthe est venue me chercher pour aller au parloir. C’est loin le parloir. Il faut débarrer plusieurs portes pour y aller. J’étais heureuse de voir maman. Je souriais beaucoup et ça semblait faire plaisir à Sœur Berthe aussi. Nous sommes entrées dans une grande salle où il y avait plusieurs tables et chaises. À la porte, un grand et gros monsieur habillé en blanc, les bras croisés, nous regardait sans sourire.

Quand maman m’a vue arriver, elle s’est levée et est venue m’embrasser très fort. J’étais contente de la voir. Je l’ai serrée fort moi aussi. Sœur Berthe est restée un peu parce que maman voulait lui demander de mes nouvelles.

— Comment va-t-elle ?

— Vous savez Madame McIntyre, Peggy est vraiment un ange. Un ange dans tous les sens du terme.

— Ah !…

— Depuis qu’elle est arrivée ici, elle a toujours le sourire.

— Ça, ce n’est pas nouveau. Hein, ma Peggy ?

J’ai souri à maman comme pour approuver. Sœur Berthe a continué.

— Oh, elle fait plus que cela. Elle s’occupe des autres, en console certaines, les rassure. Elle est notre meilleure auxiliaire. C’est vraiment un ange, notre Peggy.

Maman est retournée s’asseoir à la table et je me suis assise à côté d’elle. Sœur Berthe est repartie en disant qu’elle reviendrait me chercher. Maman m’a pris les deux mains.

— Peggy, oh Peggy. Qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as fait ? Tu n’avais pas à faire cela.

— Mais oui maman… il fallait que je le fasse… sinon, tu aurais eu très mal et tu serais allée en prison.

— Mais Peggy, c’était de ma faute à moi, pas à toi. Tu n’avais rien à voir dans tout ça.

— Je pense que oui. J’avais à voir… parce que je t’aime très fort. Et quand on aime quelqu’un très fort, on doit tout faire pour elle.

À ce moment-là, maman m’a regardée avec dans les yeux un mélange de surprise et d’embarras, comme si elle me voyait pour la première fois telle que j’étais. J’ai continué.

— Rose m’a lu plusieurs fois une phrase de la Bible que je n’ai jamais oubliée. Ça disait qu’il faut être capable de donner sa vie pour ceux qu’on aime. C’est ce que le doux Jésus a fait pour nous et c’est ce que nous devons faire pour ceux qu’on aime. C’est ce que j’ai fait.

Lorsque j’ai dit cela, maman a éclaté en sanglots. Je ne l’ai pas vu souvent pleurer, ma maman. Quand elle pleurait, elle se cachait. Mais cette fois elle pleurait sans se cacher. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Je les lui ai essuyées avec ma main, tout doucement. Elle a dit.

— Je comprends que tu m’aimes très fort, mais ce que j’ai fait n’était pas correct. Tu comprends. Je devais être punie.

— C’est vrai que tu as fait un péché, maman, que tu n’as pas suivi la voie juste. Mais tu n’es pas méchante. Le Bon Dieu le sait. Il est capable de te pardonner.

— Je ne sais pas si le Bon Dieu sera capable de me pardonner…

— Moi, je suis certaine que oui.

Alors, maman, pour la première fois, a mis mes deux mains sur sa joue, puis les a embrassées.

— Oh, ma Peggy, si tu savais comme je regrette… comme je regrette… maintenant, tu ne seras plus jamais avec moi… Je ne te verrai plus jamais te bercer sur ta chaise berçante… à ta place…

— Ma place, c’est là où le Bon Dieu veut que je sois… et ma place est ici maintenant. C’est ce que le Bon Dieu veut. Je suis exactement à ma place… là où le Bon Dieu veut que je sois.

Je voyais que maman ne semblait pas se consoler. Alors j’ai ajouté :

— Je serai aussi avec toi, ma maman chérie. Je suis avec toi… pour toujours.

Maman a jeté encore quelques larmes. Elle a pris un mouchoir dans sa sacoche et s’est essuyé les yeux. Elle a remis le mouchoir dans sa sacoche et s’est levée. Je me suis levée aussi. Elle m’a de nouveau serrée très fort dans ses bras. Moi j’ai fait de même en lui tapotant le dos des deux mains. Elle m’a regardée de ses beaux yeux lavés par les larmes. Puis, elle est repartie cogner à la porte. Le gros homme en blanc lui a ouvert. Elle s’est tournée vers moi, m’a fait un petit signe avec la main en me disant seulement avec les lèvres : « Je t’aime », et elle est sortie. Le gros homme a refermé la porte derrière lui.

Moi, je me suis retournée et j’ai regardé dehors. J’ai vu un petit oiseau picorant sur le cadre de la fenêtre grillagée. À un moment, il a levé la tête et il s’est envolé vers le ciel.

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