Épisode XIV: Arrivée au Latium

« Papillon tache (3)» Un dessin de Christophe Viau

Les deux hommes sortant du poste de police offrent un tableau on ne peut plus contrasté. Le premier, dans la jeune quarantaine, est d’une élégance raffinée. Il a réussi et il le montre. Le manteau de bonne coupe cache un complet de lainage fin, une chemise rayée et une cravate griffée. Ses cheveux blonds cendrés commencent à peine à dégarnir un front trop large. Les yeux gris acier et le menton carré, pourtant signes conventionnels d’une volonté inébranlable, lui donnent plutôt l’air d’un paysan. L’autre, par ailleurs, est dans un état lamentable. Le pardessus marine taché, les souliers sans lacets, le veston déchiré et la chemise maculée de sang et de whisky. Sa tête fait pitié à voir. Les cheveux argentés ébouriffés retombent en minces filaments sur le côté des oreilles et sur le front. Des lunettes sales, une barbe de trois jours et un air perdu complètent le portrait.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris Gérard ? C’est vraiment pas le moment. Cela aurait pu être grave dans les circonstances. On vient de retrouver le ministre Laporte dans la malle d’une voiture. Il a été assassiné. Les policiers de tout le pays sont sur les dents. La tension est extrême. Tu ne savais pas ?

L’autre ne répond pas et continue à marcher comme un robot. Lorsqu’il balance les bras, on peut apercevoir dans l’une de ses mains un bouquin assez volumineux, à couverture rigide. Ils descendent les marches de l’escalier en béton et se dirigent vers une auto en stationnement. Avant d’entrer dans le véhicule du côté du passager, Héneault grommelle :

— Je te remercie, Claude, d’être venu me chercher ici.

— Ah, tu parles maintenant ?! Je te croyais devenu muet !… Bah ! C’est tout naturel, Gérard, je suis quand même ton associé. Et je te dois beaucoup… évidemment. Il est peut-être temps que je rembourse un peu mes dettes, ne trouves-tu pas ?

Claude s’assied du côté conducteur et démarre la berline. De son côté, Héneault s’enfonce lentement dans le fauteuil en cuir, puis étire les jambes le plus possible. Il ferme les paupières comme s’il voulait piquer un roupillon. Mais le conducteur n’entend pas lui laisser une seconde de répit.

— On m’a appelé ce matin à la maison. C’est Michelle qui a répondu. Tu sais comment elle est nerveuse. Elle m’a posé toutes sortes de questions, mais je ne savais pas quoi lui répondre. Elle m’a demandé si tu allais bien. Comment pouvais-je le savoir ? Depuis deux semaines, personne ne t’a vu au bureau… En tout cas, il paraît que tu étais en piteux état lorsqu’on t’a ramassé. Tu délirais sur une histoire de… de désertion de l’armée… Mais tu n’as jamais fait partie de l’armée toi ? Non ?… Te rappelles-tu au moins de ce qui s’est passé hier soir ?

Héneault ne bouge toujours pas d’un iota. Aucune réponse, aucun geste, aucun mouvement. L’autre est un peu désemparé. Tout en regardant la route en biais, il cherche des yeux un prétexte quelconque pour faire démarrer la conversation. Il examine avec une moue de dégoût la tenue de l’homme et la moquette toute salie, puis il aperçoit dans sa main le gros volume.

— Où est-ce que tu as pris ce livre ? En prison ?

— Oui. Ils me l’ont donné.

— Ah ! Ces policiers… de vrais intellectuels !

Le rire de Claude s’évanouit en petites saccades en voyant sa badinerie tomber à plat. Il regarde de nouveau Héneault assis à côté de lui. Pendant un instant, une lueur de sympathie passe sur ce visage satisfait. Mais était-ce vraiment de la sympathie ?

— C’est quoi le titre ?

— La Bible.

Le conducteur lui jette un coup d’œil méfiant cette fois, mais se retient de parler. Héneault ouvre une page marquée par un signet de fortune et entreprend de lire un extrait :

— Et Jacob resta seul. Et un ange lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il frappa Jacob à l’emboîture de la hanche, et la hanche se démit pendant qu’il luttait avec lui. L’ange dit : « Lâche-moi, car l’aurore est levée », mais Jacob répondit : « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. ». L’ange lui demanda : « Quel est ton nom ? » — « Jacob », répondit-il. L’ange reprit : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël (c’est-à-dire Lutteur de Dieu), car, tu as été fort contre Dieu, et contre les hommes, tu l’emporteras. » Jacob fit cette demande : « Révèle-moi ton nom, je te prie », mais l’ange répondit : « Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel (c’est-à-dire Face de Dieu), « car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. » Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche.

Il dépose doucement le livre encore ouvert sur ses cuisses. Le silence retombe dans la cabine, plus lourd, plus dense. Le conducteur se tait pour le reste de la course.

Arrivée en face d’une maison de rapport, la berline stoppe. Des fenêtres rectangulaires et régulières ornent la façade terne en briques jaunes décolorées. Une inscription surmonte un porche anodin : les appartements Méditerranée. Après quelques instants d’hésitation, Claude demande.

— As-tu besoin de quelque chose, Gérard. De l’argent ?… Aimerais-tu rencontrer quelqu’un ?…Tu as peut-être besoin d’aide ?

— Claude, malgré les apparences, je vais bien. Rassure tout le monde à ce sujet. J’ai surtout besoin qu’on me fiche la paix. J’ai besoin de réfléchir. Comprends-tu cela ? RÉFLÉCHIR. Je te remercie encore une fois. Je te revaudrai ça.

Et sans plus attendre, il sort de l’auto si rapidement que l’autre n’a pas le temps de réagir, ni même d’ajouter un mot. Claude regarde à travers le pare-brise. Il voit Héneault s’éloigner d’un pas rapide et s’engouffrer dans l’immeuble sans âme. Finalement, haussant les épaules, il redémarre le véhicule et continue sa route.

***

Le bruit feutré des sandales sur le dallage de la chapelle résonne en écho. Un moine encapuchonné, vêtu d’une bure noire, passe de banc en banc, de stalle en stalle en replaçant le matériel. La liturgie vient tout juste de se terminer. Des accords d’harmonium et des odeurs indéfinissables remplissent encore l’air. Son travail complété, le religieux sort par une porte à moitié cachée derrière un panneau. Toutes les banquettes ont été sculptées dans la même essence de bois. Du chêne ? Ou peut-être de l’orme ? Plutôt du frêne, matériau d’église par excellence ? On a utilisé une teinture foncée ; voilà pourquoi le grain est si difficile à identifier.

La tache sombre des stalles contraste avec la teinte coquille d’œuf des murs et le beige rosé des moulures des chambranles. De hautes fenêtres en ogives laissent passer une lumière tamisée. Contrairement à la tradition, elles ne sont pas ornées de vitraux lourdement colorés. L’architecte a plutôt opté pour des teintes claires, presque pastel. Ce que l’espace perd en beauté ténébreuse et complexe, il le gagne en luminosité éthérée.

La voûte, haute et majestueuse, est en plein cintre. Des dorures soulignent sobrement les arceaux et relèvent la pureté des lignes. La forme de l’arcade attire naturellement à elle l’encens des liturgies et la polyphonie des chants grégoriens. Les éléments ne rencontrent aucun obstacle lorsqu’ils atteignent cette limite matérielle. Substances et sons ne retombent jamais plus sur terre. Ils transpercent plâtre et pierre, se frayant un chemin vers les cieux. Inexorablement.

La disposition des stalles dans la nef, le maître-autel dénudé repoussé dans l’abside, les courts transepts ouverts sur le vide, tout l’aménagement intérieur, en somme, rappelle les églises abbatiales du Moyen Âge. À une extrémité de la nef, là où se trouve normalement le narthex, une tribune surplombe la scène. Sous cette galerie, un grillage de fer sépare la nef d’un petit portique aménagé de bancs d’église traditionnels. Ce treillis marque la frontière de la clôture monastique.

À première vue, le portique mal éclairé est vide. Pourtant, en observant bien, on peut apercevoir du mouvement dans la pénombre. Oh! bien léger sans doute, presque imperceptible.

Un froissement d’étoffe, un raclement de gorge. Il y a quelqu’un.

Héneault est assis dans le coin le plus sombre. Il porte un pardessus tout neuf, gris anthracite. On l’entend froufrouter à chacun de ses gestes, dont il est pourtant avare. Il gît là presque immobile depuis près d’une demi-heure, bien mis, proprement vêtu, peigné, parfumé même. Il a gardé la barbe longue. Les lunettes cornées ne parviennent pas à dissimuler des yeux fatigués soulignés de violacé.

Depuis un long moment déjà, il est assis dans cette position, le dos voûté, les mains croisées entre les jambes. Rien dans son visage ne laisse transparaître une émotion quelconque.

Finalement, il se lève. Il décroise d’abord les mains et dépose la droite sur l’accoudoir latéral. L’autre main retombe sur le prie-Dieu et s’y agrippe fermement. Après avoir rassemblé ses forces, il se soulève jusqu’à tenir sur ses jambes. Resté un peu courbé pendant un court instant, il se redresse enfin. S’extirpant avec peine de l’espace étroit où il est cantonné, il s’achemine vers le portail et l’ouvre. Il s’arrête au seuil, ébloui un moment par la lumière. Le ciel n’est plus tout à fait gris. Des teintes bleutées, d’un bleu qu’on aurait cru à jamais disparu de la surface de la terre, transpercent les nuages. Il sort enfin, laissant l’huis se refermer avec fracas.

Il tourne à droite et se dirige vers un écriteau où est écrit le mot « accueil » en lettres gothiques. En s’approchant de la porte massive, il aperçoit des signes incrustés dans la pierre du fronton. On dirait des hiéroglyphes, mais ce sont bel et bien des lettres romaines. La phrase n’est pas française, mais latine :

Hic domus, haec patria est.

Il esquisse un sourire et pénètre dans l’embrasure, fermant aussitôt les yeux afin de les habituer à la pénombre. Des chaises droites bien rangées garnissent le mur opposé à la porte. Il balaie la pièce du regard. À sa gauche, un couloir s’enfonce dans le bâtiment. Un bureau minuscule fait office de guérite. La porte a été percée d’une ouverture. Il s’approche de celle-ci et entrevoit un petit homme chauve flottant dans sa bure noire. Il est tellement courbé sur un grand livre que son nez frotte presque les pages.

Le moine a entendu approcher Héneault. Il pose son regard sur lui. Des verres en fond de bouteille mettent ses yeux bleu clair encore plus en évidence. Ils sont d’une profondeur sans mesure. Il sourit en découvrant une rangée de belles dents blanches, de ce sourire naïf des enfants. Héneault ne lui rend ni son regard, ni son sourire.

— Bienvenue. Vous désirez faire un séjour chez nous ?

— Je ne sais trop. Est-ce possible ? Il y a longtemps que je suis venu ici.

— Ce sera bientôt l’heure du dîner. Aimeriez-vous le partager avec nous ?

— Avec vous ? Dans le réfectoire ? N’y a-t-il pas une salle à dîner réservée aux visiteurs ?

— Oui, bien sûr. Si c’est ce que vous désirez. Mais nous serions tout de même heureux de vous accueillir parmi nous.

— Si cela est possible… Oui, je veux bien.

Une cloche commence à tinter. Elle sonne doucement, régulièrement, clairement, actionnée par un bras habitué à son rythme quotidien.

— Voilà justement l’appel du repas. Vous n’avez qu’à vous rendre dès maintenant au réfectoire. Les frères sont sans doute déjà en train de se préparer. Mettez-vous simplement dans la file.

L’homme presse le pas dans le long couloir. Il voit effectivement des hommes en bure se mettre en rang de façon ordonnée. Au moment où il s’approche d’eux, un tout jeune moinillon l’aperçoit et lui offre sa place avec son plus beau sourire. Il se place derrière une grosse robe noire.

La colonne se met en branle et pénètre en procession dans une salle nue. Il y a là d’immenses tables en bois entourées de chaises droites. On lui présente un des sièges. Il s’y assied. Mais se rendant compte soudain de son erreur, il se relève prestement. Les autres sont restés debout devant leur couvert, la tête baissée, les mains croisées. Après un instant, un claquement sec déclenche un signe de croix à l’unisson chez les frères. Héneault fait de même. Tous s’assoient au même moment avec bruit.

Aussitôt, le service à la table commence. En premier lieu, un bouillon clair est déposé dans un petit bol de fer-blanc émaillé à l’aide d’une grande louche cabossée. Les moines se mettent aussitôt à manger.

— Extrait des Confessions de saint Augustin.

Surpris d’entendre ainsi briser le silence, Héneault se tourne vers l’un des coins de la salle. On y découvre un pupitre et une chaise disposés sur une petite estrade. Un moine plutôt gras y est assis devant un grand livre ouvert. Un nez camus sert de perchoir à des demi-lunettes. Il lit d’une voix grêle.

— Et maintenant, Seigneur, toutes ces choses sont passées, et le temps a adouci ma blessure.

 Héneault arrête de manger et prête l’oreille.

— Puis-je approcher de votre bouche l’oreille de mon cœur et apprendre de vous, qui êtes la vérité, pourquoi les pleurs sont doux aux malheureux ? Encore que présent partout, avez-vous repoussé loin de vous nos misères ? Restez-vous enfermé en vous-même, tandis que nous sommes roulés par le flot de l’événement ? Et pourtant si nous ne pouvions élever nos pleurs jusqu’à vos oreilles, il ne nous resterait plus rien de notre espoir.

 Les retardataires continuent de lamper consciencieusement les dernières gouttes du liquide brunâtre restées au fond de leur bol. On commence déjà à ramasser la vaisselle. Héneault fait face à un grand moine à la mine patibulaire. Il a de longues oreilles dégagées et un crâne presque totalement dénudé. Des yeux profondément enfoncés dans leur orbite, un nez démesurément long et une tête filiforme lui donnent l’allure du Nosferatu de Murnau. Pourtant, toute son attitude respire la paix, le calme, la sérénité.

— Qui me donnera de me reposer en vous ? Qui me donnera de vous accueillir dans mon cœur enivré, afin que j’oublie mes maux et que je vous embrasse, vous mon seul et unique bien ? Que m’êtes-vous ? Prenez pitié de moi afin que je puisse le dire.

 Le service continue. Il voit atterrir le plat principal devant lui, composé de quelques légumes verts, de pommes de terre, d’un mince filet de poisson et d’un oeuf au miroir. Il a seul droit à l’œuf. Traitement royal réservé aux invités ?

— Et moi, que vous suis-je pour que vous m’ordonniez de vous aimer, et si j’y manque, pour que vous vous courrouciez contre moi et me menaciez de grandes misères ? Est-ce une petite misère de ne pas vous aimer ? Ah ! dites-moi au nom de vos miséricordes, Seigneur mon Dieu, ce que vous m’êtes.

 Le cliquetis des ustensiles continue de plus belle. Le cérémonial est bien rodé. Aucune faute, aucun faux pas ne viennent perturber un rituel sans doute séculaire. On dessert les assiettes et dispose des plateaux de fromages sur les tables. Chacun se coupe une pointe substantielle à même les grosses meules jaunes. Un jeune moine sert Héneault.

— Dites à mon âme : « Je suis ton salut. » Dites-le que je l’entende. L’oreille de mon cœur est devant vous, Seigneur. Ouvrez-la et dites à mon âme : « Je suis ton salut. » Je courrai après cette voix et je vous saisirai. Ne me cachez pas votre visage. Que je meure pour ne pas mourir et pour le voir !

 La voix se tait. Un claquement sec se fait de nouveau entendre. Tous se lèvent d’un seul mouvement. On se remet en rang et le défilé reprend le chemin en sens inverse. Lorsque le serpent se fut complètement engouffré dans le couloir, la porte du réfectoire se referme dans un bruit métallique. Le son se répercute encore longtemps dans la salle.

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