UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 2: Une orchidée dans le jardin d’hiver

Le Salon de la Maison Ravenscrag © Musée McCord

Nous étions heureux quand nous vivions au manoir.

La maison était grande, très grande. Parfois, j’avais de la peine à me retrouver dans les nombreuses pièces. Et c’était beau ! L’entrée tout de marbre, avec des carreaux blancs et noirs en losange. Le grand escalier en bois sculpté pour monter à l’étage. Les boiseries aux murs, de la même couleur que la boisson de papa. Les grands appartements au rez-de-chaussée, avec de beaux tapis. On appelle cela des tapis de Perse. C’est comme cela qu’on dit : des tapis de Perse.

Il y avait le grand salon à gauche. J’aimais beaucoup les murs tout pleins de dessins sculptés. C’est là qu’était reçue la visite. Et il y en avait de la visite, ça, c’est sûr. De toutes les sortes. De belles dames avec de grands chapeaux et de beaux souliers, des messieurs en veste et cravate, très chics. Bien sûr, il y avait aussi mes tantes Jeanne, Phonsine et parfois Charlotte. Ma tante Charlotte, elle ne venait pas souvent. Il paraît qu’elle était trop occupée à la ferme. Loulou était là souvent aussi. Elles venaient toutes pour voir maman. Mes tantes étaient très bavardes, surtout lorsqu’elles étaient toutes ensemble. Et maman n’était pas en reste.

Du côté de papa, je sais qu’il a une mère. Je le sais parce que maman et lui en parlaient quelques fois. Mais je ne l’ai jamais vue. Personne ne venait nous voir de la famille de papa, à l’exception de l’oncle Kenny bien sûr. Mais lui, c’était pour affaire. Quand il venait, il allait directement dans le bureau de papa au fond. Voilà une pièce où je n’allais pas souvent, parce que papa ne voulait pas que je le dérange quand il travaillait ou quand il rencontrait des gens pour ses affaires.

À droite de l’entrée, il y avait la bibliothèque tout en bois sculpté. Mon Dieu qu’il y en avait des livres ! Maman allait très souvent s’asseoir dans la bibliothèque pour lire. Parfois, je m’asseyais à côté d’elle et je la regardais lire. Elle était très concentrée, très sérieuse. Maman, ça ne l’embêtait pas que je reste à l’examiner. J’étais très sage. Je ne voulais pas la déranger. Moi, je ne sais pas lire. Il paraît que je suis incapable d’apprendre à lire. On pense cela peut-être parce que je ne parle pas. Si l’on avait voulu m’enseigner, j’aurais peut-être appris. Mais je n’ai jamais été à l’école. Encore là, peut-être qu’on pensait que je serais incapable de suivre la maîtresse en classe. En tout cas, j’avais beaucoup de livres d’images dans la bibliothèque de maman. Quand elle lisait, je prenais aussi quelques livres d’images et je les feuilletais lentement, comme maman faisait.

Dans le manoir, il y avait beaucoup de chambres au premier étage, plus qu’on en avait besoin. On en trouvait aussi au troisième étage, des chambres plus petites avec des fenêtres à lucarne. Les domestiques couchaient là. On y accédait par un petit escalier. Je suis allé parfois visiter Rose dans sa chambre. Mais cela prenait une très bonne raison pour le faire. Maman n’aimait pas que je dérange les domestiques. Elle disait qu’ils avaient besoin de se reposer et aussi d’intimité. C’était son mot « intimité ». Cela voulait dire qu’ils avaient besoin d’être seuls.

Je ne suis jamais allée au grenier. Maman disait que c’était trop poussiéreux et que je risquais de me salir. C’était un peu la même chose pour la cave. Bien sûr, j’y suis descendue quelques fois avec papa. Il allait chercher des bouteilles de vin. Il me demandait de l’aider à apporter une bouteille. Il disait : « Fais attention, ma Peggy. C’est fragile. Mais je sais que tu es capable ». Je faisais bien attention. Je la tenais dans mes bras, comme je faisais pour mes poupées. Et papa souriait en me voyant ; il y avait une belle lueur de tendresse dans les yeux, et je lui souriais de mon plus beau sourire. Mon petit papa. Je l’aime tant.

Dehors, près du manoir, on pouvait voir un autre bâtiment, plus bas mais grand aussi. J’ai déjà entendu papa dire que l’ancien propriétaire y élevait des chevaux. J’aurais bien aimé avoir des chevaux. Je n’ai pas peur des chevaux, même s’ils sont gros. C’est un très gentil animal. Je n’en ai pas vu souvent, seulement lorsqu’on allait sur la ferme de grand-père. Les chevaux sur les carrousels, ça ne compte pas. Ce ne sont pas des vrais.

Aujourd’hui, on range les automobiles dans ce bâtiment. Nous en avions trois. Une, deux, trois. Je ne sais peut-être pas lire, mais je sais au moins compter jusqu’à dix. Après, cela devient plus difficile. Elles étaient très belles, beaucoup plus belles que celles que je vois sur notre rue maintenant. Gaston, le chauffeur, était toujours en train de les laver et de les polir quand il ne les conduisait pas. Il les « astiquait », comme il disait. « Je m’en va astiquer les chars ». C’est comme ça qu’il disait. Je faisais attention de ne pas trop m’approcher quand il lavait une auto. Parce qu’il était taquin, Gaston. Il m’arrosait avec le boyau d’arrosage quand j’étais distraite. Oh ! Juste un peu, car sinon maman m’aurait chicanée et elle l’aurait chicané lui aussi. C’était rigolo ! En réalité, je faisais parfois exprès pour m’approcher un peu trop près. Il le savait, je crois. Il faisait semblant de ne pas me voir, puis il virait soudain son boyau, comme ça. C’était rigolo !

J’aimais courir dans la grande cour en avant de la maison. Il n’y avait pas de danger comme ici, lorsque je sors et que j’arrive directement sur le trottoir. Dans la cour du manoir, les autos roulaient très lentement bien sûr, sur un chemin fait de petites pierrailles beiges très jolies. Ce chemin serpentait jusqu’à la rue et cela faisait contraste avec le vert profond de la pelouse. Quand une auto arrivait, on entendait les pneus craquer sur le chemin, comme lorsqu’on met du lait dans nos céréales le matin. Il n’y avait pas de danger de se faire frapper. Il fallait marcher longtemps avant de se rendre à la rue. De toute façon, l’entrée était fermée par une belle grille, très solide, en fer forgé. C’est cette même grille qui entourait la propriété. La nuit, Joseph le jardinier allait verrouiller la porte pour que personne ne puisse entrer.

Il y avait bien quelques beaux arbres en avant, mais c’était surtout de la pelouse. Des ouvriers venaient régulièrement l’été pour la tondre, car Joseph ne faisait pas la tonte du gazon. Lui, il s’occupait des beaux parterres de fleurs près de l’entrée de la maison et en arrière aussi. Il y en avait beaucoup, de toutes les couleurs. Les fleurs dans la serre, celle qui était au bout du grand salon, c’était l’affaire de maman. Elle appelait cette pièce son « jardin d’hiver » même s’il y avait des fleurs l’été aussi. « Viens Peggy, viens aider maman dans son jardin d’hiver ». Parfois, Joseph venait aussi, surtout pour démarrer les boutures et des choses comme cela. Mais maman se gardait l’entretien régulier. Elle en coupait souvent pour en faire des arrangements et les disposer dans la maison un peu partout. C’était très gai, très joyeux.

Rien de plus merveilleux cependant que l’arrière du manoir. D’abord, on trouvait une grande terrasse qui dominait le jardin. Lorsqu’il faisait beau l’été, on prenait toujours notre déjeuner sur la terrasse. Même s’il était très occupé, papa déjeunait avec nous. Papa était toujours de bonne humeur, surtout le matin. Il s’informait de nous, de maman, de Pete, de moi. « Que vas-tu faire aujourd’hui, ma Peggy ? ». C’était sa question préférée. Même si j’avais pu parler, je n’aurais pas su quoi lui répondre. Moi, je ne travaillais pas comme lui ou maman, je n’allais pas à l’école comme Pete. Je me contentais de suivre les domestiques, de m’asseoir près de maman quand elle lisait, de courir dans la cour ou dans le jardin pendant l’été. Même l’hiver, je m’habillais bien chaudement et j’allais marcher sur le terrain. Mais je ne faisais rien. Alors, à la question de papa, je lui souriais de mon plus beau sourire. « Alors, tu vas être sage, n’est-ce pas ? Tu n’embêteras pas Rosie ni Germaine ». Il disait cela avec un grand sourire, parce qu’il savait bien que j’étais toujours sage… enfin presque toujours.

En arrière du manoir, nous avions un jardin. Mon jardin. C’était à moi, ce jardin. J’en connaissais tous les recoins, tous les arbres et les bosquets, tous les petits animaux, tous les insectes. L’hiver, le temps était plus long, parce que je ne pouvais pas aller dans le jardin quand je voulais. De toute façon, avec la neige et le froid, les arbres avaient l’air mort. On ne trouvait plus d’insectes et pas beaucoup d’animaux. Des écureuils gris venaient de temps en temps fouiller près des arbres. Ils cherchaient les glands qu’ils y avaient cachés à l’automne. Je me demande encore comment ils faisaient pour retrouver leur cachette sous la neige. Ils y arrivaient, même s’ils devaient chercher longtemps. Je les observais de la fenêtre du salon. Ils travaillaient fort, couraient dans tous les sens en sautillant dans la neige. Parfois, ils s’enfonçaient tellement qu’ils en ressortaient le museau tout couvert de neige. Ça me faisait bien rire.

Par contre, l’été c’était merveilleux ! Au printemps surtout, la vie éclatait de partout avec le retour de la chaleur et du soleil. Les petites feuilles vert tendre des arbres attiraient comme des aimants une multitude d’oiseaux. On aurait dit qu’ils s’étaient cachés pendant tout l’hiver et qu’ils n’avaient alors qu’un seul but : faire leur nid et piailler comme jamais. Les écureuils évidemment s’en donnaient à cœur joie. On voyait aussi une grosse marmotte avec ses petits. Parfois, deux ratons laveurs s’approchaient de la maison comme des voleurs. Quand j’allais dans le jardin au printemps, je m’asseyais adossée à un tronc d’arbre. Et là, j’attendais en silence, sans bouger. Il ne fallait pas longtemps pour voir se promener des mulots et même des couleuvres. En examinant de près la terre, on voyait s’animer toutes sortes d’insectes, pas toujours très beaux, mais qui avaient aussi le droit de vivre. Je pouvais passer mes journées à faire cela au printemps. Toutes mes journées. Je ne m’ennuyais jamais.

Le jardin, c’était presque une forêt parce que le terrain du manoir était très étendu. Il s’arrêtait au début de la pente de la montagne en arrière. On pouvait voir au sommet de cette montagne une grande croix de métal. Quand les ouvriers sont venus la construire, cela faisait beaucoup de bruit. Papa n’aimait pas cette croix. Il disait que c’était un « tas de ferraille ». Moi, j’étais contente, parce qu’elle me rappelait la croix de l’église, sauf qu’il n’y avait pas de Jésus dessus. 

Chaque fois que je la regardais, et cela arrivait souvent, je faisais une prière au doux Jésus. Je lui demandais de protéger mes parents, de prendre soin de Pete… 

Mon Pete ! Mon pauvre Pete ! Pourquoi est-ce arrivé ? Pourquoi tu t’es envolé comme un oiseau ? Qu’est-ce qui est arrivé à mon Pete adoré ? Mon doux Jésus, pourquoi as-tu laissé faire cela ? Peut-être que je ne t’ai pas assez prié. Rose dit qu’il faut toujours prier le doux Jésus quand on veut obtenir quelque chose. Il ne faut pas arrêter de prier. Rose m’avait déjà lu une phrase dans la Bible. Sa Bible, elle la lisait toujours lorsqu’elle avait un peu de liberté. C’est aussi ce qu’elle faisait dans « l’intimité », j’en suis certaine. 

Parfois, Rose me lisait la Bible. La Bible, c’est un gros livre très lourd. Rose m’a expliqué que la Bible contenait tout ce qui est important à savoir pour vivre. Elle me disait qu’elle lisait la Bible depuis qu’elle était toute petite avec ses parents. Ses parents et elle n’allaient pas à la même église que celle de maman et moi, ni même que celle de papa et Pete. C’était une église spéciale en campagne. Elle me disait que ce n’était pas tout le monde qui aimait qu’ils aillent à cette église-là. Les autres appelaient cela des « mitaines » lorsqu’elle y allait le dimanche. « Regarde ! Ils vont à la mitaine ». Je riais lorsqu’elle me disait cela. Une mitaine, c’est fait pour mettre dans les mains. On ne peut pas aller à une mitaine, c’est elles qui viennent à nous lorsqu’on les met dans nos mains. Rose riait aussi lorsque je riais. Elle aimait bien quand je riais, même si elle ne comprenait pas toujours pourquoi je riais.

Quand Rose me lisait la Bible, je lui demandais souvent de me répéter. Elle comprenait mes signes dans ces cas-là. Alors elle répétait et répétait. Elle était très patiente, Rose. Que je me rappelle. Voyons ! : « Si l’un de vous a un ami, et qu’il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire : Ami, prête-moi trois pains… cet ami lui répond : ne m’importune pas, la porte est déjà fermée…, je vous le dis, même s’il ne se levait pas pour les lui donner parce que c’est son ami, il se lèverait à cause de son importunité et lui donnerait tout ce dont il a besoin ». Rose m’a expliqué qu’« importuner », ça veut dire déranger. Elle m’a dit que je ne devais pas me gêner pour déranger Jésus avec mes prières. Il finirait bien par répondre. 

Mais il ne l’a pas fait pour Pete. Peut-être que je n’ai pas assez prié.Je vais le faire mon doux Jésus. Ne t’en fais pas, je vais le faire. Mais ici, dans la petite bicoque, je ne te vois plus aussi souvent qu’avant. C’est moins facile. Ici, on ne va pas souvent à la messe pour te voir. Maman n’a pas le temps, parce qu’elle travaille. Elle dit qu’on peut te prier dans son cœur. C’est vrai ? En tout cas, moi je le fais. Et je continuerai à le faire.

Quand nous habitions le manoir, nous allions tous les dimanches à la messe dans la grande basilique. Papa, lui, ne venait pas avec nous. Il partait avec Pete pour une autre église. Je n’ai jamais compris pourquoi ils ne venaient pas avec nous. Pour prier Jésus, on peut le faire dans une seule église, tous ensemble, non ? En tout cas, eux partaient par un autre chemin pour rejoindre leur église.

Lorsqu’il faisait beau, maman et moi on allait à pied vers la basilique. J’aime bien marcher avec maman pour aller à la basilique. On passait toujours par la belle rue avec des arbres. Il y avait de grandes maisons avec des cours, plus petites que notre manoir, mais quand même très belles. Puis, en arrivant près de la basilique, on trouvait de grands immeubles tout neufs, faits de pierres grises. Ils étaient si grands qu’ils cachaient le soleil. Puis, on arrivait au parc. Beaucoup qui n’allaient pas à l’église se promenaient dans le parc en habit du dimanche. Des couples bras dessus bras dessous, des familles avec des bébés dans leur carrosse, des personnes seules assises sur un banc lisant un livre. C’était plus calme que d’habitude en ville. Il y avait moins d’autos qui roulaient moins vite.

Ce qu’elle était grande cette basilique ! Maman disait qu’elle était « imposante ». Elle disait souvent cela lorsqu’elle arrivait à la basilique : « Ce qu’elle est imposante » ! C’est vrai qu’elle était très haute. On pouvait voir sur le dessus de son dôme tout vert une grande croix en fer forgé. Ce qui était le plus impressionnant, c’était les personnages tout verts posés au-dessus d’un grand portail avec des colonnes. Il fallait se casser le cou pour les voir lorsqu’on était plus près. 

Mais le plus beau était à l’intérieur : une immense allée avec des rangées de bancs bien droites, un plafond comme le fond d’une chaloupe toute ronde à l’envers, des colonnes « imposantes » avec des ornements tout sculptés au sommet, une belle couleur qui ressemblait à du beurre. Mais le plus beau, c’était en avant. Maman s’arrangeait toujours pour arriver assez tôt pour qu’on puisse mieux voir. Ce n’était pas facile parce qu’il y avait beaucoup de monde qui venait à la messe.

Quand on y arrivait, on pouvait voir la lumière descendre du grand dôme qui venait éclairer une très haute cabane. En fait, ce n’était pas une cabane, parce qu’il n’y avait pas de mur. Seulement quatre colonnes toutes tordues qui soutenaient un plafond sculpté. On aurait dit que c’était là pour protéger Jésus de la pluie et de la neige pendant la messe. Pourtant, il ne pleuvait et ne neigeait jamais dans cette église. En tout cas !

Quand nous sortions de l’église, lorsque c’était l’été et qu’il faisait beau et chaud, nous allions nous chercher de la crème glacée. Moi, je prenais toujours à la fraise. Nous allions nous asseoir sur un banc dans le parc en face de l’église, puis nous mangions notre crème glacée, toutes les deux, côte à côte, sans rien dire, seulement là, si bien, à nous faire chauffer le visage au soleil.

Hum ! La maison sentait bon lorsque nous revenions de la messe. Germaine nous préparait toujours un repas spécial le dimanche. Pas un banquet, comme lorsque nous avions de la visite de grands personnages. Non. Un repas simple, mais pas comme ceux des jours ordinaires. De plus, on s’installait à la grande table de la salle à manger pour l’occasion. Elle était bien longue cette table, bien longue. On s’assoyait tous les quatre sur l’un des côtés en se rapprochant le plus possible l’un de l’autre, ce qui n’était pas facile, parce que la table était aussi très large. 

La plupart du temps, ces repas étaient joyeux. Maman aimait bien bavarder. Elle commentait la semaine, abordait toutes sortes de sujets d’actualité, racontait des ragots et les rumeurs du jour. Papa écoutait en souriant. Pete, lui, ne donnait pas sa place. Il avait une opinion sur tout, même lorsqu’il était plus jeune. Il pouvait contredire maman ou papa sur tous les sujets. Maman disait que c’était pour « s’affirmer ». « S’affirmer » ? Ça voulait dire sans doute qu’il aimait dire le contraire des autres. C’est ce que j’ai compris du moins. En tout cas, il s’affirmait fort parfois.

Même si la plupart du temps les repas étaient gais, il arrivait que ce soit plus animé. Quelques fois même, le ton montait vraiment. Alors, je n’aimais pas cela. Je me mettais à me balancer sur ma chaise en produisant des petits sons, comme des lamentations. Je réussissais toujours à calmer le jeu ainsi. Maman disait alors : « On énerve Peggy là, avec nos discussions ». Alors papa, inévitablement, racontait une blague qui faisait rire tout le monde. En ce temps-là, nous étions bien, tous ensemble, à la table le dimanche.

Puis, comme rien ne peut rester pareil même si on le veut, les choses ont changé à mesure que Pete a vieilli. Il arrivait que Pete ne vienne même plus manger avec nous le dimanche. Il est vrai que les discussions étaient devenues un peu plus rudes. Souvent, maman commençait.

— Bruce, tu laisses faire cela de la part de Kenny.

— Mais Ida, c’est mon frère après tout.

— On ne le dirait pas tellement vous êtes différents. Il te mange la laine sur le dos, tu ne le vois donc pas ?

— Qu’est-ce que tu racontes, Ida ?

— C’est toi qui possèdes la majorité des parts dans l’entreprise. Le testament de ton père était clair. Il voulait que ce soit toi qui diriges l’entreprise. Il n’avait pas confiance en Kenny. Puis, tu es le plus vieux après tout. Et tu es sûrement le plus sage. Kenny, c’est une tête folle, un ambitieux qui n’a pas les moyens de ses ambitions. En plus, c’est un dépravé qui…

— Pas devant les enfants, Ida…

— Des enfants qui comprennent très bien ce que maman veut dire. N’est-ce pas Peter ?

— Oh moi, tu sais maman, la businessde papa…

— Tu devrais pourtant t’y intéresser maintenant que tu as l’âge.

— J’ai mes études…

— Tes études… tes études… Tu ne vas à tes cours qu’une fois sur deux.

— C’est parce que j’y perds mon temps.

— Tu préfères courir les filles, oui, puis finir tes soirées dans les boîtes de nuit.

— Tu exagères… 

— Dis-moi alors à quoi d’autre tu t’intéresses, Pierre.

Quand maman n’était pas contente après Pete, elle l’appelait Pierre. C’était son vrai nom : Pierre. Pourtant, moi, elle m’appelle rarement Marguerite. C’est toujours Peggy. Je ne comprends pas.

— Maman, je suis encore jeune… je veux vivre ma vie avant de devenir vieux comme vous. Ce n’est pas normal ? Vous n’avez pas fait la même chose ?

— Non. Nous n’avons pas fait la même chose. J’ai travaillé dès l’âge de dix-sept ans dans le bureau de ton père. Puis lui, il était encore plus jeune lorsque ton grand-père l’a fait travailler dans l’entreprise. Il a commencé au bas de l’échelle, en livrant le courrier dans les bureaux. Son père ne voulait pas de favoritisme.

— Ida, ne l’embête pas avec nos vieilles histoires.

— C’est vrai quand même. Nous avons travaillé dur pour arriver jusqu’où nous sommes.

—… Avec l’argent de grand-père derrière, il ne faut pas l’oublier, a dit Peter.

Maman est devenue toute rouge à ce moment-là. 

— Pas pour moi en tout cas. J’ai été élevée les deux pieds dans la bouse de vache. Nous avons tiré le diable par la queue sur cette maudite ferme, une chose que tu ne connaîtras jamais évidemment. Tu te comportes comme un enfant gâté, Pierre. Tu as bien changé depuis quelque temps.

— Ah Maman, t’exagères encore… je veux vivre ma vie, tout simplement… pas la tienne, pas celle de papa. 

— C’est un peu vrai ce qu’il dit, Ida. Je sais que Peter s’intéressera tôt ou tard à la business. Je le sens. Et il sera bon, je te l’assure. 

Pete a souri à papa quand il a dit cela. Il aimait beaucoup papa, mon Pete. Je les voyais parfois marcher ensemble dans le jardin quand Pete était plus jeune. Ils ne disaient pas grand-chose, mais papa se penchait parfois pour lui montrer quelque chose, et Pete était tout attentif. Plus tard, quand Pete était plus grand, ils allaient les deux tout seuls à la pêche et à la chasse. Quand ils revenaient, mon Dieu qu’ils étaient sales et qu’ils ne sentaient pas bon. Mais ils avaient l’air tellement heureux, surtout lorsqu’ils avaient « tué leur buck », comme ils disaient. Oui, Pete adorait son papa.

— Tu me fais un peu penser à ton grand-père, Peter : une vraie tête de pioche.

— Comment était-il grand-père ? Je ne me souviens pas de lui.

— C’est normal. Il est mort quand tu avais, quoi, trois ans ? Je l’aimais beaucoup. Il était très attentionné pour sa famille.

— Trop, comme l’aurait dit ta mère, cette chipie, a ajouté maman.

Papa n’a pas relevé le commentaire de maman et a continué à parler de son papa à Pete.

— Il avait la réputation d’un homme rude, exigeant, déterminé qui ne faisait pas de cadeau. Il provenait d’une famille d’Écossais qui avait fui la misère en Grande-Bretagne pour venir au Canada. Son père était arrivé sans un sou en poche. Il avait trimé dur dans le Nord-Ouest à faire la traite des fourrures. Il avait gelé plus souvent qu’à son tour. 

— C’était un aventurier ?

— Je ne dirais pas cela. Il a été engagé par la Compagnie du Nord-Ouest pour tenir un comptoir dans ce qui était à l’époque Fort William. Ce n’est pas lui qui trimballait les ballots de fourrure jusqu’à Montréal. Par contre, il lui arrivait d’aller rencontrer les Indiens très loin au Nord pour négocier les peaux. Il était si entreprenant que la Compagnie l’a rapidement associé à l’entreprise. C’est comme cela qu’il a commencé à accumuler une petite fortune. Tu sais à cette époque-là, la fourrure de castor et de cochon d’Inde se vendait à un prix d’or.

— Oui, mais on ne vend plus de fourrure maintenant.

— C’est vrai. Ça, c’est parce que ton grand-père a eu le nez fin. Il voyait venir la fin de l’âge d’or de la fourrure et il a tout investi l’héritage de son père dans une petite entreprise de vêtements à Montréal et il l’a fait progresser jusqu’à ce qu’elle devienne ce qu’elle est aujourd’hui. Il tenait de son père son entêtement. Surtout, c’était un économe. Il n’aurait pas apprécié que nous vivions aussi richement. Lui, il a toujours préféré sa petite maison à la campagne. Pourtant, il a été un temps l’une des plus grandes fortunes de Montréal. Mais peu de monde le savait, sauf les autres riches.

Je ne m’étais pas rendu compte vraiment que nous étions riches quand nous habitions au manoir. C’est maintenant que je m’en aperçois. Ici, dans la petite bicoque, la vie est si différente. Personne pour nous faire à manger. Personne pour tondre le gazon ; de toute façon, il n’y en a pas. Personne pour nous conduire en automobile, pas d’automobile non plus. Et je ne risque pas de me perdre dans la maison, ça, c’est certain. Puis surtout, personne pour s’occuper de moi quand maman n’est pas là. Rose, ma Rose. Comme je m’ennuie de toi.

Rose, c’était un ange. Je le sais parce qu’elle m’a dit un jour qu’elle était mon ange gardien. Elle prenait soin de Pete et de moi quand nous étions plus jeunes. Ensuite, elle a continué de s’occuper de moi quand Pete n’avait plus besoin d’ange gardien. Elle habitait l’une des petites chambres en haut. Ainsi, elle était toujours présente quand on avait besoin d’elle. Il lui est arrivé plusieurs fois de venir me surveiller lorsque j’étais malade, elle prenait la place de maman quand celle-ci était trop fatiguée. Oh, ce n’est pas arrivé si souvent quand même.

Elle m’a longtemps aidé à me laver et à m’habiller. Quand je suis devenue plus grande, elle m’a montré comment faire. Elle était très patiente, parce que je ne comprenais pas toujours du premier coup. Puis, je suis arrivée à m’habiller toute seule, mais c’est elle qui venait choisir mes vêtements, parce que moi, je me serais toujours habillée pareil. Je ne trouvais pas cela important, mais elle, si : « Ma Peggy, tu dois être une vraie carte de mode ». Voilà ce qu’elle disait : une « carte de mode ». Au début, je trouvais ça drôle. Je ne suis pas une carte quand même. Rose, elle avait des expressions comme cela. 

Ce que je trouvais bien de sa part, c’est qu’elle tenait toujours à m’expliquer les choses. Ce n’était pas comme les autres, les étrangers, qui me parlaient en bébé ou pas du tout, parce qu’ils croyaient que je ne comprenais rien. Rose, elle, elle le savait que je n’étais pas une « demeurée », comme j’entendais dire parfois lorsqu’on croyait que je n’écoutais pas. Ce n’est pas parce que je ne parle pas que je suis une demeurée. Rose, elle savait que je pouvais parler. D’ailleurs, elle comprenait la plupart de mes signes et de mes sons. Pas tous, mais la plupart. Plus que maman même.

Oui, Rose elle s’occupait très bien de moi. En plus, elle me lisait la Bible souvent. J’ai appris beaucoup de choses avec la Bible. Dieu est bon ; c’est pour cela qu’on l’appelle le Bon Dieu. Son fils, le doux Jésus, nous aime tous. Il nous connaît, il sait que nous ne faisons pas toujours ce que nous devons faire, mais il nous aime quand même. Jésus aime même ceux qui font du mal. Il leur donne toujours une chance de devenir meilleurs. Rose appellait cela la « miséricorde ». J’ai pris quand même beaucoup de temps à comprendre ce mot, je lui ai demandé de me répéter plusieurs fois. Je trouvais ça bizarre que dans ce mot, il y avait celui de « misère », alors que le mot veut dire « pardon ». Pardonner à quelqu’un, ça veut dire que je l’aime même s’il m’a fait du mal. C’est ce que Rose m’a répété souvent.

Rose m’a expliqué qu’elle, moi et tous les autres, nous faisons tous des péchés. Seul Jésus n’a pas fait de péchés. J’étais bien intrigué par ce mot. Rose m’a dit que faire un péché, c’est quand nous suivons nos penchants mauvais plutôt que la voie juste. En tout cas, moi, il me semble que je ne fais pas beaucoup de péchés. J’essaie toujours de suivre la voie juste. Mais je dois en faire quand même, parce que tout le monde en fait.

Rose dit souvent que Jésus nous aime tellement qu’il est prêt à pardonner à tous les pécheurs afin qu’ils changent leurs actions méchantes en bonnes actions. Il est même prêt à se sacrifier pour les pécheurs afin qu’ils deviennent meilleurs. Il est même prêt à mourir sur la croix pour qu’ils deviennent meilleurs. Quand elle m’a dit cela la première fois, j’ai enfin compris pourquoi il y avait souvent des Jésus étendus sur une croix. C’est parce qu’il s’est sacrifié pour les pécheurs. C’est fort quand même, se sacrifier pour ceux qu’on ne connaît même pas. C’est fort !

Rose. Comme je m’ennuie de toi !

***

La la lala

La la la

La la

La la la la

Je chantais souvent cette chanson avec mon Pete. Il me l’avait apprise lorsqu’il était tout petit encore. Je ne pouvais pas dire les mots, mais je chantais quand même. Il riait de m’entendre et il répétait les mots. Mais, moi, j’étais incapable de les chanter. Tout ce que je pouvais faire, c’était des la la la. Il riait encore et il venait m’embrasser sur la joue. 

Mon petit frère. Comme il était gai, vivant, turbulent aussi. Il faisait toujours des choses qui énervaient Rose. « Peter, ne fais pas cela ! Tu vas te faire mal avec tes plans de singe ». Et lui, il riait aux éclats et repartait de plus belle dans ses plans de singe.

Quand il était plus petit, je m’occupais de lui parfois. Je le prenais par la main pour aller au jardin. Je m’asseyais sous mon arbre favori et je le laissais trottiner autour. Mais quand il a été plus vieux, c’est lui qui s’est occupé de moi. Un jour, il avait demandé à maman pourquoi j’étais comme j’étais.

— Maman. Pourquoi Peggy ne parle pas ? Pourquoi elle sourit tout le temps ? Pourquoi elle se tient là, sans bouger, alors qu’elle pourrait s’amuser avec moi ? Pourquoi elle ne vient pas à l’école ?

Il en posait des questions, mon petit Pete. Il a toujours posé beaucoup de questions. Maman lui a répondu.

— C’est parce que Peggy a eu un accident en tombant d’un arbre il y a longtemps. Depuis, elle est comme cela. 

— C’est triste !

— Peggy, elle n’est pas triste. Tu vois comme elle souvent de bonne humeur.

— D’accord, mais elle ne peut pas faire tout ce que les autres font. Moi, je vais à l’école, pas elle.

— Tu sais Peter, il y a des gens comme ça qui sont différents, qui ne font pas comme tout le monde. Il faut les accepter comme ils sont, ces gens, même si cela te semble triste. Vois ce que Peggy nous apporte de gaieté dans la maison.

— Oh, elle n’est pas toujours gaie. Parfois elle crie fort.

— C’est vrai, mais c’est toujours parce qu’elle réagit à ce que nous faisons ou disons. C’est sa façon de nous montrer que c’est nous qui avons tort. Tu sais, notre Peggy, c’est comme une belle orchidée, comme celles qui poussent dans le jardin d’hiver. Tu sais comment maman prend soin de ses orchidées.

— Oui, je sais. Tu y vas souvent pour les arroser, tes orchidées.

— Peggy, c’est la plus belle des orchidées, la plus fragile de toutes les fleurs. C’est pour cela qu’il faut prendre soin d’elle, la protéger. Tu comprends, Peter ?

Mon Pete a bien réfléchi à ce que maman disait et il a ajouté.

— Oui Maman. Je vais prendre soin de Peggy, je vais la protéger.

Et c’est depuis ce temps-là que Peter prend soin de moi. Il l’a fait souvent aussi.

Un jour, nous étions partis tous les deux. Pete était grand alors. Il était devenu plus grand que moi. Il avait poussé d’un coup. On aurait dit qu’un jour il était petit et que l’autre, il est devenu grand. Il arrivait souvent qu’il m’amène au parc pour jouer sur les balançoires. J’avais une balançoire préférée que je prenais toujours. Lui, il me poussait, tranquillement d’abord, puis plus fort ensuite. J’aimais beaucoup cela. Je ne voulais jamais qu’il arrête.

Trois garçons sont arrivés près de nous. Les garçons ont commencé à me taquiner. Du moins, moi j’ai pensé qu’ils me taquinaient, mais pas Pete. « Regarde la belle grande fille sur sa balançoire ». « Elle aime ça. Elle rit tout le temps ». « Ta copine, c’est une idiote ? ». Toutes sortes de choses comme ça. Moi, cela ne m’embêtait pas. Mais Pete s’est mis en colère, comme maman le fait parfois. Il s’est approché du plus grand des garçons et sans dire un mot, il lui a mis son poing sur la figure. Une vraie massue. Le coup est parti tellement vite que le garçon est tombé par terre, assommé. Pete s’est ensuite tourné vers les deux autres en montrant ses poings et leur a dit : « Si vous en voulez, j’en ai encore en réserve. Bastards ! ». Les deux autres garçons ont réveillé le grand type qui paraissait pas mal amoché et ils sont repartis sans rien dire. 

Pete m’a dit qu’il était temps de s’en aller. Il m’a pris par la main et nous sommes sortis du parc. Il était toujours en colère et il marchait très vite. Je lui ai fait comprendre par signes que je ne savais pas pourquoi il avait fait cela. Il a dit :

— Peggy, jamais personne ne te manquera de respect. Tu ne dois jamais accepter que l’on te manque de respect. Tu comprends ? 

Je ne comprenais pas vraiment. Qu’est-ce que ça veut dire me « manquer de respect » ? En tout cas, Pete n’avait pas l’air content de ce que les garçons m’avaient dit. Et s’il n’était pas content, c’était peut-être parce que les garçons avaient des « penchants mauvais », comme le dirait Rose. J’ai fait confiance à Pete là-dessus. Pourquoi l’a-t-il frappé, le garçon ? C’est vrai qu’il a du caractère, mon Pete. Rose disait toujours que Pete « avait du caractère ». Ça voulait dire qu’il se choquait souvent ou bien qu’il faisait souvent à sa tête. Je ne sais plus. Mais moi, je ne trouve pas que c’est une bonne façon d’aider ces garçons à retrouver la voie juste. Il y a sûrement d’autres façons. J’en suis certaine. Rose disait que lorsque quelqu’un te frappe sur une joue, tu tends l’autre joue. Mais là, les garçons ne m’avaient pas frappé sur la joue. Alors, que faire ? En tout cas !

Oui, mon Pete, il a du caractère. C’est vrai. Mais il est aussi un peu tête folle. Je me souviens d’une rencontre entre lui, papa et maman. C’était dans le grand salon. J’étais assise dans mon coin sans faire de bruit. Je me berçais sur ma chaise berçante, comme toujours. Pete venait de moins en moins souvent nous voir. Je m’ennuyais bien de lui. Cette fois-là, il était venu s’asseoir en face de papa et de maman dans le salon. C’était rare, parce que la plupart du temps, il venait dans la cuisine ou la salle à manger. Avant de s’asseoir, il était venu m’embrasser sur la joue et me flatter les cheveux. Il ne me prenait jamais dans ses bras, car il savait que je n’aimais pas cela. Il y a seulement maman et Rose qui peuvent le faire.

Papa parlait moins, comme d’habitude, mais maman était très en colère après Pete. C’était il n’y a pas si longtemps que cela. Pete travaillait depuis quelque temps dans le bureau de papa et de son oncle Kenny. C’est une « big business », comme le disait papa. Très big ! Les bureaux étaient installés dans les trois étages les plus élevés d’un nouvel édifice tout en hauteur au centre-ville de Montréal. J’y suis allé une fois ou deux. C’était grand et très haut. Il fallait prendre un ascenseur pour monter au bureau. Par l’escalier, c’était trop haut. J’aimais cela, prendre l’ascenseur. Quand on descend, ça fait comme sur une balançoire. J’aimais cela.

En tout cas, il y a eu une grosse dispute ce jour-là. Je n’ai pas tout compris, mais il semblait que c’était une question de gros sous.

— Voyons Pierre. Qu’est-ce que tu as fait avec l’argent des actions que ton père t’a donné ?

— Papa me l’a donné cet argent, non ? Ce n’est pas vrai, papa ?

— Oui, bien sûr. C’est à toi. Mais je ne t’ai pas donné ces actions pour que tu les revendes aussitôt et que tu places l’argent dans des fonds spéculatifs.

— Pourquoi pas ? C’est à moi. Tu me les as donnés. 

— Je te l’ai donné pour que tu sentes que tu appartiens dorénavant à notre business. Plus tard…

— Plus tard… Plus tard… C’est trop tard, plus tard. Moi, je veux tout avoir maintenant. Et ce n’est pas en attendant que tu me laisses la place que je pourrai faire mon chemin.

— Qu’est-ce que tu vas faire si tu ne veux pas rester dans la business.

— Je ne sais pas encore. Mais quand j’aurai plus d’argent, je trouverai. 

— Mais tu as tout investi là-dedans. Que feras-tu en cas de pépin ? 

— En cas de pépin… en cas de pépin… T’es bien trop prudent… Il faut avancer, papa, et vite. On n’a pas le temps d’attendre. Les temps changent, tu sais.

— Mais tu as presque tout investi dans des fonds à haut risque, a répondu maman. Tu as même emprunté sur marge. Ça, c’est Kenny qui t’a mis ça en tête.

— Ben oui. C’est oncle Kenny. Il s’y connaît en affaires. Il s’y connaît en Bourse.

— C’est certain, a répliqué maman, il s’y connaît tellement qu’il n’a jamais mis un sou en Bourse. Lui, il ne place jamais son argent dans des fonds comme ceux-là.

— Mais c’est l’avenir, maman. Tu ne vois donc pas que l’argent coule à flots pour ceux qui savent prendre des risques.

— Ouais, mais toi, tu ne sais pas ce qui arrive aux têtes folles quand ils prennent une débarque. T’es trop jeune pour le savoir.

— Je sens que tu vas me le dire…

— Tu ne perdras pas seulement ton argent. Tu vas perdre ta copine (au fait est-ce qu’il y en a une nouvelle ?). Tu vas perdre la maison que tu viens d’acheter à prix d’or, ton automobile, tout ce qui te rend la vie plus facile. Tes amis vont te tourner le dos. Tu n’auras plus rien. Tu seras obligé de revenir vivre avec nous, dépendre de nous.

— Ça, n’y compte pas ! Je ne reviendrai pas ici. Je veux faire ma vie ailleurs, aux Statespeut-être. Non, je ne reviendrai pas ici.

— Qu’est-ce que tu as contre le manoir?

— Je ne veux pas vivre comme vous. Vous ne prenez jamais de risques. Vous êtes confortables dans vos vieux meubles, vos vieilles affaires. Vous attendez de mourir. Non, je ne veux pas vivre comme ça. 

— Ah ! Pierre. Qu’est-ce que nous t’avons fait pour que tu nous rejettes ainsi ?

— Je ne vous rejette pas. Ce n’est pas ce que je dis. Vous avez votre façon de vivre. Mais ce ne sera pas la mienne.

— Mais tu as été heureux avec nous. Nous t’aimons.

— Comprenez-moi bien ! Moi aussi je vous aime. Vous avez été de bons parents. Justement, c’est pour ça que je ne veux pas vous décevoir. C’est pour cela qu’il me faut prendre mon envol tout seul, ailleurs.

« Prendre son envol ». C’est sans doute pour cela que Peter a voulu s’envoler par la fenêtre. Il voulait faire tout seul son chemin. Pourquoi ? Il savait pourtant que papa et maman seraient toujours là pour lui. Il n’était pas nécessaire de prendre des risques, comme il le disait. Qu’est-ce qu’il cherchait à faire, mon Pete ? Qu’est-ce qu’il cherchait ?

Maintenant, il n’est plus là pour me protéger. Il n’est plus là et je m’en ennuie beaucoup. Rose disait que quand les gens qu’on aime ne sont plus là parce qu’ils sont morts, on peut toujours leur parler. Ils sont présents près de Jésus au ciel. De là, ils peuvent continuer à nous aimer. Ils ne peuvent peut-être plus nous parler, on ne peut plus les voir non plus, mais ils continuent à nous aimer. Peut-être même mieux. Mon Pete, je sais que tu m’aimes beaucoup, je le sais. Alors j’espère que tu peux continuer à m’aimer de là où tu es. Je l’espère de tout mon cœur, mon Pete.

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