UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 5 : Le temps des Fêtes

E.-J. Massicotte « retour de la messe de minuit »

J’aime beaucoup voir tomber la neige. Surtout celle-là. Les petits flocons semblent flotter un instant dans les airs en virevoltant avant de revenir tout doucement vers le sol. Je peux rester assise longtemps devant la fenêtre à regarder la neige. J’entends la machine de maman qui fait du bruit : clac clac clac. C’est comme une musique à mes oreilles. Parfois maman dit : « Ça va, ma Peggy ? » Je me retourne, lui réponds par un signe de tête et lui fais un joli sourire. Puis, je me remets à regarder la neige.

Chaque fois que je vois tomber une petite neige comme cela, il me revient des souvenirs du temps de Fêtes chez grand-père, en campagne. C’était il y a longtemps. En tout cas, nous ne sommes pas allés passer le temps des Fêtes chez grand-père depuis belle lurette. Évidemment, les choses ont bien changé depuis que grand-père est parti voir le Bon Dieu. La ferme a été vendue — c’est ce que j’ai entendu dire par maman. Tante Charlotte était la seule qui restait encore à la ferme. Mais toute seule, elle ne pouvait pas faire le travail. Alors, la ferme a été vendue.

Quand nous y allions dans le temps des Fêtes, nous partions en train en famille : maman, papa, Pete et moi. J’aimais cela voyager en train. C’est très gros un train, beaucoup plus qu’un tramway. Puis ça roule plus vite aussi. Nous allions le prendre à la gare. Gaston venait nous reconduire dans la seule automobile que nous avions alors. Elle était très belle, tout en argent et très grosse aussi. Gaston en prenait soin « comme la prunelle de ses yeux », qu’il disait. Nous aurions pu y aller tout de suite en automobile, mais maman ne voulait pas que nous arrivions à la ferme dans une voiture conduite par Gaston. « Je ne veux pas que ma famille pense que je ne suis pas restée la même et que je les regarde de haut ». Papa était d’accord avec cela. Alors nous partions en train.

Elle était « imposante », cette gare. Elle ressemblait un peu à la grande église : de la pierre grise, des fenêtres très hautes qui se terminent en demi-cercle, trois entrées énormes dans lesquelles on trouvait des portes en bronze. À l’intérieur, il y avait beaucoup, beaucoup de monde qui marchait dans toutes les directions. C’était étourdissant. Quand nous étions là, je tenais très fort la main de maman pour ne pas me perdre. Ça parlait fort, ça criait parfois, les bébés pleuraient, les enfants se tournaient autour en se taquinant. Il y avait beaucoup de monde.

La dernière fois que nous avons pris le train pour la ferme, j’ai été frappé par une statue qu’on avait installée dans la grande salle : une grande statue en bronze montrant un monsieur dans un uniforme étendu, comme endormi, dans les bras d’un ange avec de grandes ailes. Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi le monsieur était endormi. Quand j’ai demandé par signes à maman, elle m’a dit : « C’est un soldat qui est parti voir le Bon Dieu pendant la guerre ». J’ai voulu en savoir plus et elle m’a dit : « Tu sais, parfois, les gens s’aiment si peu, ils se chicanent si fort, qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de s’éliminer entre eux ». Je n’ai compris que plus tard ce que cela voulait dire « s’éliminer entre eux ». Ça veut dire se faire mourir, se tuer. Pourquoi les gens veulent-ils en tuer d’autres ? Pourquoi ? Le Bon Dieu et son doux Jésus, ils veulent que l’on s’aime entre nous, pas que l’on se tue. Je ne comprends toujours pas. En tout cas.

Nous avons entendu arriver le train sur le quai de la gare. Quand la locomotive est apparue, il y a eu beaucoup de boucane, tellement que le train était presque caché. Ça faisait des gros tchou-tchou-tchouu, puis des pfffuuuuttt — pfffuuuuttt. Nous avons embarqué dans le train de tête et nous nous sommes installés tous les quatre dans une cabine avec des sièges en cuir. Papa a mis la valise dans le filet en haut, pendant que je m’assoyais près de la fenêtre. Puis, en route ! 

Le voyage n’est pas long pour aller à la ferme. Je trouvais que le temps passait vite en regardant le paysage par la vitre. En sortant de la ville, on voyait plein de maisons toutes ramassées les unes sur les autres, puis il y en avait de moins en moins au fur et à mesure qu’on avançait dans la campagne. Dans le temps des Fêtes, la neige était partout : dans les champs, sur les branches des arbres, sur le toit des maisons. Partout.

Arrivés au village de grand-père, nous sommes sortis du train. Grand-père nous attendait sur le quai. Mon grand-père, il était grand et costaud. Avec son gros manteau de fourrure — son « capot de chat », comme il disait —, il avait l’air encore plus « imposant ». Maman disait qu’il était aussi très fort. Il avait les cheveux tout blancs sous son bonnet. Son visage était sérieux, même sévère. Ça pouvait faire peur à des gens, mais pas à moi. 

C’était toujours le même rituel quand nous arrivions. Maman allait l’embrasser d’abord. On ne peut pas dire que cela lui faisait bien plaisir de l’embrasser. Grand-père non plus d’ailleurs. Puis, il serrait la main de papa sans lui sourire. La même chose pour Pete. La seule à qui il adressait un petit sourire, c’était à moi. Il voulait toujours m’embrasser, mais moi je ne voulais pas. Je n’aime pas me faire embrasser. 

Il prenait alors la valise et repartait sans rien dire en dehors de la petite gare. Il avait attelé ses deux chevaux à la grande carriole. Elle avait des patins et pas des roues. Nous allions nous mettre dans les sièges sous les couvertures de fourrure. Grand-père avait fait chauffer les briques qui se trouvaient sous nos pieds. Elles étaient encore chaudes. Nous nous glissions sous les couvertures en nous entassant les uns sur les autres. Grand-père s’assoyait sur le banc d’en avant, prenait les guides et criait : « Hue Brunette ! Hue Margot ! » Et les chevaux partaient tout lentement. Ils étaient vieux, ces chevaux et ils n’allaient pas très vites.

Arrivés à la ferme, nous allions tout de suite nous mettre dans la chambre du fond. C’était l’ancienne chambre de maman. Elle était grande cette maison, pas aussi grande que le manoir, mais beaucoup plus grande que la bicoque. Il y avait cinq chambres au deuxième étage, des petites chambres quand même. Comme nous attendions la famille de tante Jeanne et de tante Phonsine, il fallait se mettre dans une seule chambre. Papa et maman prenaient un lit et Pete l’autre. Il y avait à peine de la place pour circuler. La famille de tante Jeanne et celle de tante Phonsine feraient la même chose pour les deux autres chambres. En face de la chambre de grand-père, il y avait celle de Charlotte. Elle était seule dans sa chambre et moi j’allais coucher dans l’autre lit. Tante Charlotte insistait toujours pour que je vienne dans sa chambre. Je l’aimais bien tante Charlotte, et elle aussi m’aimait bien.

Plus tard, grand-père est reparti chercher tante Jeanne à la gare. Ils voyageaient aussi en train, mais ils ne prenaient pas le même train que nous. Maman avait dit, en partant du manoir : « Jeanne et Charlie vont arriver plus tard, sur le train du Canadian Pacific. Avec sa passe gratuite parce qu’il travaille aux Shops Angus, il n’a pas le choix. C’est plus long, c’est certain. ». Tante Jeanne et oncle Charlie sont arrivés avec ma petite cousine Madeleine. En fait, je ne sais pas si c’est vraiment ma cousine. J’ai entendu maman dire un jour qu’elle avait été adoptée ou quelque chose comme cela. 

Enfin, tante Phonsine et oncle Albert arrivaient toujours en dernier dans leur automobile. Oncle Albert l’appelle sa « sa vieille Ford T ». C’est vrai qu’elle avait l’air vieux, toute noire et sale. Mais il était quand même fier de la montrer. Il paraît qu’il mettait beaucoup de temps à la réparer. C’est ce que tante Phonsine disait : « Il a toujours le nez dans son maudit moteur ». Ils arrivaient avec mes deux cousins. Je ne les aime pas beaucoup mes cousins. J’essaie de les aimer, d’être gentille avec eux, mais c’est difficile. Ils me taquinent souvent. Parfois, ils peuvent être méchants aussi : ils rient de moi. Ils ne le font pas devant tout le monde, parce que maman les empêcherait. Mais dès que nous sommes seuls, ils ne se gênent pas. Moi, je ne dis rien et je laisse faire. 

Dans le temps des Fêtes, tout le monde est toujours joyeux. Tante Charlotte avait décoré le grand arbre de Noël que grand-père était allé couper dans le bois. Il touchait presque le plafond. L’arbre était décoré avec des bibelots ou des décorations de papier que tante Charlotte avait faites elle-même. On ne trouvait pas de lumières de Noël, comme dans le sapin du manoir. C’est parce qu’il n’y a pas d’électricité à la campagne. Donc, on ne peut pas mettre de lumière nulle part, même pas pour s’éclairer. On s’éclaire avec des lampes à l’huile. Un ange en plâtre avait été placé sur la pointe de l’arbre. Il a sûrement fallu monter dans une échelle pour faire cela. 

Pendant la journée, toutes mes tantes et maman se sont mises à la cuisine. Beaucoup de choses restaient à faire. : la dinde, les tourtières, le ragoût de pattes de cochon, etc. Moi, on m’a fait éplucher les patates. Je n’étais pas très rapide, mais c’était bien fait. Pendant ce temps mes oncles prenaient un petit coup en se vidant de temps en temps un liquide qu’ils prenaient dans une grosse bouteille verte en se racontant des histoires drôles que je ne comprenais pas. Ces histoires devaient être très drôles parce qu’ils riaient beaucoup.

Le premier soir que nous étions tous là, une soirée de fête était organisée. Ça commençait tôt et ça se finissait tard dans la nuit. Oncle Charlie jouait de l’accordéon. Un accordéon, c’est comme un piano, mais que l’on tient dans les bras. Ça s’appelle comme ça —je crois — parce que la musique qui en sort fait s’accorder les gens. Puis, tante Charlotte se mettait à jouer sur le vieux piano droit qui était dans le salon. Lorsque ces deux-là commençaient à jouer, tout le monde devenait tout excité, même les enfants. Les adultes se mettaient à danser ensemble ou avec les enfants. Les lampes à l’huile, en sautant sur les tables, faisaient des ombres qui dansaient aussi sur les murs. Quand les couples se mettaient à tourner, ils allaient tellement vite que je ne sais pas comment ils faisaient pour rester debout.

Les cousins continuaient à me taquiner quand les adultes ne les voyaient pas. Une fois, ils sont venus me porter un verre en me disant que c’était de l’eau. J’avais soif, je l’ai alors avalé d’un trait. J’ai fait une sacrée grimace parce que ça brûlait la bouche et le gosier. J’ai compris que ce n’était pas de l’eau et ils ont beaucoup ri. Pendant un bon bout de temps ensuite, je me suis sentie étrange. J’avais envie de rire tout le temps. Je me sentais bien aussi. 

C’est la seule fois où j’ai voulu danser. Maman m’a alors fait danser en tournant lentement. J’ai été étourdie très vite, au point de presque tomber. Je riais beaucoup. Maman s’est aperçue que je n’étais pas dans mon état normal et elle a tout de suite compris que mes cousins m’avaient joué un mauvais tour. Elle voulait aller les chicaner, mais ils avaient disparu. Je les ai vus par la suite cachés près de l’escalier. Ils riaient en me pointant du doigt. Pourquoi sont-ils méchants ainsi ? Pourtant je suis gentille avec eux. Peut-être qu’il faudrait que je sois encore plus gentille. En tout cas.

Il arrivait toujours dans la soirée que l’on demande à papa de faire une danse. Là, tout le monde arrêtait et on le regardait en claquant des mains. Il sautillait sur place. Seulement les jambes bougeaient, les bras eux restaient collés le long du corps. Par contre, les pieds se démenaient en titi : ils suivaient le rythme de l’accordéon et du piano en cognant par terre. C’était impressionnant !

Chaque fois que papa dansait comme cela, quelqu’un lui criait.

— Hein, Bruce, tu danses ben en maudit pour un anglais.

Papa répondait alors.

— Insulte-moi pas en me traitant d’anglais. Je suis un Écossais et en Écosse, on sait danser la gigue. C’est nous qui l’avons inventée.

Puis, il repartait de plus belle. 

Quand papa était fatigué, c’était au tour de mes tantes de s’y mettre. Elles chantaient des chansons à répondre. Et elles en connaissaient, des chansons à répondre. Une chanson à répondre, c’est quand on chante un couplet, puis que tout le monde répond par un autre en répétant les derniers bouts de phrase. Moi, je ne pouvais pas répondre, mais je tapais des mains en riant.

À un moment, on voulait que grand-père chante une chanson à répondre. Grand-père, il ne faisait pas beaucoup de bruit dans ces fêtes. Il se contentait de prendre un petit verre en regardant les autres. Lorsqu’on lui demandait de chanter sa chanson, il faisait semblant de ne pas vouloir, mais tout le monde savait qu’il la chanterait de toute façon. Alors il se levait lentement et les autres disaient en cœur : « Silence, il va chanter ».

C’était drôle sa chanson. On y racontait l’histoire d’une dame qui est allée acheter deux navets au marché. Comme elle n’avait pas de sac, elle les a mis dans son corset. Puis là, tout le monde chantait deux fois :

Oh oh oh, madame oh madame

Oh oh oh, que vos navets sont beaux 

On savait tous la chanson par cœur, mais on laissait grand-père la chanter. On riait beaucoup, parce que dans l’histoire, les navets de la dame branlaient en marchant et on répondait.

Oh oh oh, madame oh madame

Oh oh oh, que vos navets sont beaux 

La fête continuait ainsi tard dans la nuit. Quand ils étaient plus jeunes, les enfants partaient se coucher tout habillés dans leur lit. Moi, je suis toujours restée jusqu’à ce que ça se termine. Nous montions nous coucher, fatigués, mais contents. J’allais dans la chambre de tante Charlotte, comme d’habitude. 

La dernière fois que nous sommes allés à la ferme et que j’ai couché dans la chambre de tante Charlotte, il s’est passé une chose que je n’ai pas comprise. La soirée terminée, nous avons monté ensemble. En arrivant, elle a fermé la porte et s’est mise à pleurer. Je ne comprenais pas qu’une soirée tellement gaie la faisait pleurer. Elle m’a parlé comme si j’étais un adulte, ce qu’elle ne faisait jamais avant. 

— Peggy, t’es chanceuse, oui très chanceuse, parce que tu ne connaîtras jamais d’homme. Crois-moi, il vaut mieux vivre seule.

Pourtant, maman a toujours dit que tante Charlotte était célibataire. Elle disait parfois que c’était parce que c’était le « bâton de vieillesse » de grand-père. J’ai deviné qu’un bâton de vieillesse, c’est quelqu’un qui reste pour s’occuper d’une autre personne plus âgée. Pourtant grand-père n’avait pas l’air malade ou trop âgé ? J’ai trouvé ça curieux à ce moment-là que tante Charlotte me dise cela.

***

Le plus beau moment de la période des Fêtes arrivait lorsque nous allions tous à la messe de minuit. On sentait que c’était important pour tout le monde : un moment joyeux et — comment disait maman déjà ? — « solennel ». C’est ça, un moment solennel. On se rappelait la naissance du doux Jésus qui allait bientôt arriver dans la crèche de l’église. Il est difficile de croire qu’un si petit bébé puisse un jour faire de si grandes choses. 

Au début, quand nous étions plus petits, mes cousins, ma cousine, Pete et moi, nous n’allions pas à la messe de Minuit, parce qu’elle était trop tard et que nous étions trop petits. Alors tante Charlotte nous gardait tous. Mais la dernière fois, nous étions tous assez grands pour pouvoir aller à la messe. Nous nous sommes entassés soit dans le traîneau de grand-père, soit dans l’auto d’oncle Albert. Moi, je préférais le traîneau, car c’était plus amusant, même si c’était plus froid. On se cachait sous les grosses couvertures. Grand-père appelait cela des Buffalo. Les chevaux étaient fiers de nous tirer. Grand-père leur avait mis leurs plus beaux harnais. Ils trottaient et on entendait le son des grelots dans la nuit. C’était beau surtout quand la lune était pleine ! C’était tout clair !

Arrivés à l’église, il y avait bien du monde. Avant d’entrer, les gens se retrouvaient parce qu’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. On s’embrassait, on se donnait des nouvelles. Puis on entrait dans l’église chauffée par un vieux poêle à bois. Ça faisait du bien de venir au chaud. Elle était belle, l’église du village de grand-père, mais elle était bien petite. On devait se trouver un banc. Avec les gros manteaux de chacun qui prenaient de la place, il fallait se pousser les uns sur les autres. L’église était éclairée avec des lampes à l’huile au plafond et des bougies. 

Alors, la messe commençait avec des chants de Noël. Les chanteurs avaient mis leurs plus beaux vêtements et avaient pris leur plus belle voix. D’accord, il arrivait qu’ils chantent faux ou trop fort, mais ils le faisaient avec cœur, ça c’est certain. Le curé aussi avait sorti ses plus beaux habits. Il était accompagné des petits servants de messe en soutanes noires et en surplis qui bâillaient à s’en décrocher la mâchoire. C’était une longue cérémonie avec toute sorte de mots en latin, puis de l’encens — ça me faisait étouffer chaque fois —, puis des chants encore. 

Le curé faisait un long sermon après être monté dans la chaire. Quand il parlait, la chaire branlait un peu et j’avais toujours peur qu’il tombe. Mais ce n’est jamais arrivé. Il parlait du petit Jésus qui était venu pour nous sauver de nos péchés. Il disait qu’il fallait surtout se méfier de trois péchés : la sacrure, la champlure et la créature. J’ai bien retenu le nom de ces péchés, mais je ne sais pas ce que ça veut dire. Si je ne sais pas ce que c’est, donc je ne dois pas les faire, ces péchés.

Vers la fin, tout le monde sortait des bancs. Quelques-uns partaient vers l’arrière, mais la plupart se mettaient en rang pour aller chercher le petit Jésus. Ben pas celui dans la crèche, mais celui dans l’hostie. Une longue promenade commençait alors. C’était long avant que tout le monde puisse passer. Il fallait qu’ils s’agenouillent à la balustrade, puis le curé allait voir chacun pour leur mettre l’hostie dans la bouche. Un petit servant l’accompagnait avec une assiette en or qu’il mettait en dessous du menton des gens pour attraper l’hostie si le curé l’échappait. Ce n’était pas très beau à voir, parce que tout le monde tirait la langue pour recevoir le petit Jésus. On aurait dit que les gens faisaient des grimaces. Il y en a qui n’auraient pas dû montrer leur langue. Ouache ! Pourtant, maman m’a toujours dit de ne pas tirer la langue. En tout cas ! Moi, je n’avais pas le droit de recevoir le doux Jésus, parce que je n’avais pas fait ma première communion. J’étais déçue. J’aurais bien aimé moi aussi recevoir le doux Jésus dans mon cœur.

Quand la messe était terminée, les gens se dépêchaient de ressortir au froid pour retourner chez eux. Tout le monde avait bien hâte d’aller manger, car il fallait jeûner avant la messe de Minuit. Les enfants se demandaient quels cadeaux ils recevraient. Papa et maman, ils ne nous donnaient pas les vrais cadeaux, seulement des petites choses — moi je recevais souvent une petite poupée— parce qu’ils disaient que ce n’était pas poli de donner des cadeaux que les autres ne pouvaient pas offrir à leurs enfants. Grand-père était fier de nous donner une orange chacun. C’est vrai qu’en campagne, on n’en mangeait pas souvent, des oranges. C’était rare. 

En arrivant à la maison, tout de suite maman et mes tantes ont mis les assiettes et les ustensiles sur une belle nappe que l’on gardait pour les jours de fête. Elle avait beau être grande, cette table, il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. Alors les enfants étaient installés à la table du salon. La dernière fois, j’étais assise avec les adultes, car j’étais déjà grande. 

La dinde a d’abord été servie devant grand-père qui a commencé à en couper des tranches. Il s’adressait à chacun en disant « du blanc ? » ou encore « du brun ? ». C’est tout ce qu’il disait. Alors il coupait avec précaution la dinde fumante qui sentait bon le rôti, puis déposait dans l’assiette de celui ou celle qui la tendait quelques morceaux, blancs ou bruns, de viande. Mes tantes servaient les tourtières et le ragoût de pattes et tout le reste, sans oublier la farce et les atocas tout rouges.

On mangeait avec appétit, même s’il était très tard dans la nuit. C’est vrai que personne, excepté les plus petits, n’avait avalé de nourriture de la journée. Il y avait du vin servi à partir d’une grosse bouteille avec une anse qui semblait peser lourd. En campagne, on ne buvait jamais de vin, sauf dans le temps des Fêtes. Par contre, au manoir, il y en avait tous les soirs.

Puis, on racontait des histoires, des anecdotes arrivées dans le courant de l’année. Tante Jeanne se rappelait du jour où le laitier est arrivé avec un petit coup dans le nez sur sa carriole tirée par un gros cheval brun. Après avoir déposé les deux bouteilles de lait à sa porte et repris les vides avec de la petite monnaie dedans, il avait fait un faux pas en revenant à sa carriole et avait frappé accidentellement le cheval. Celui-ci s’était affolé et était parti au galop en laissant tomber une bonne partie des bouteilles qui s’étaient brisées dans la rue. Mais le plus drôle était de voir le gros monsieur se relever avec peine et courir tout essoufflé en essayant de rattraper son cheval. Il criait :  « Arrête, Hercule, arrête ! » Cela avait fait bien rire mes oncles et mes tantes.

Oncle Charlie avait raconté le jour où le guenillou a passé sur sa rue. Un guenillou, c’est un vieux monsieur très laid avec un chapeau de feutre qui arrive en carriole pour nous débarrasser des choses qu’on ne veut plus. Quand il passe. Il crie : « Guenillou ! guenillou ! » Au manoir, il n’y avait pas de guenillou ; il ne passe que dans les quartiers comme celui où l’on a notre petite bicoque. Il paraît que mes cousins avaient très peur d’eux, parce que lorsqu’ils n’étaient pas sages, tante Phonsine leur disait : « Je vais te donner au guenillou la prochaine fois qu’il passera ». Chaque fois qu’ils entendaient le guenillou crier au coin de la rue, mes cousins allaient se cacher dans la chambre. 

Donc, oncle Charlie a raconté que son voisin, qui gardait ses vieilles affaires jusqu’à ce qu’elles « tombent en ruine », comme il le disait, ne s’était pas aperçu que sa femme avait donné l’une de ses chaises au guenillou. Quand sa femme est rentrée, le voisin, un petit homme tout sec, s’est mis à courir pour rattraper le guenillou afin d’aller la lui reprendre. Il y avait eu une grosse chicane, parce que le guenillou ne voulait pas la lui remettre. Alors le voisin avait dû lui donner quelques sous pour ravoir sa chaise. Il paraît qu’il était rouge comme une tomate lorsqu’il est passé devant la maison d’oncle Charlie avec sa chaise à la main.

Le repas se passait presque toujours dans la gaieté comme cela. Mais la dernière fois où nous y sommes allés, le repas s’était terminé par une dispute. Je ne me souviens plus très bien ce que maman avait dit, mais tante Phonsine avait répliqué :

— On sait bien, vous autres les Anglais, vous n’aurez jamais de problème d’argent.

Maman avait répondu.

— Ce n’est pas une question d’Anglais ou de Français, Phonsine.

— Bien, voyons, Ida, tu penses que c’est un hasard si tous les Anglais qui vivent à l’ouest de la rue Saint-Laurent sont riches et que les Français qui vivent à l’est sont pauvres comme job ?

— D’abord, il n’y a pas que des Anglais. Il y a aussi des Écossais comme Bruce, des Irlandais, des Juifs aussi.

— C’est du pareil au même, ils parlent tous anglais. Puis, nous les Canadiens-français, il ne nous reste que des miettes. Des porteurs d’eau que nous sommes.

— Tu exagères un peu, là. Ton Albert, il gagne bien sa vie en travaillant dans un bureau d’assurance. Hein Albert !

Oncle Albert ne disait rien. Il ne disait jamais rien quand ma tante Phonsine s’emballait comme cela. Il baissait la tête en attendant que ça finisse. Tante Phonsine a répondu :

— Cela n’a rien de comparable avec vous, les Anglais. Il faut vous voir vous pavaner dans vos belles automobiles avec chauffeur, organiser des bals presque tous les soirs. Et les robes de bal à 300$, et les petits fours à 50 ¢ chacun, et le champagne qui coule à flots. Nous, on ne peut pas se permettre cela comme chez vous.

Là, maman a commencé à hausser le ton.

— Quand même, Phonsine, t’es pas juste, là. Il n’y a jamais de soirées comme cela chez nous. On ne jette pas l’argent par les fenêtres, nous. 

— Peut-être pas, mais vous en avez en maudit, de l’argent.

— Tu as l’air de penser que c’est un péché d’avoir de l’argent.

— Non, ce n’est pas un péché, mais je trouve qu’il y en a qui en ont trop et d’autres pas assez. 

Là, tante Phonsine a regardé papa qui ne disait rien et elle lui a dit.

— Je ne dis pas ça pour toi, Bruce… Toi, t’es un bon gars… Mais regardez autour de vous…

— Que veux-tu qu’on y fasse… que nous donnions tout notre argent aux pauvres et qu’on se retrouve à la rue.

Oncle Charlie, qui n’avait pas encore parlé a ajouté :

— En tout cas pour le moment, ce sont les Anglais qui ont tout et nous, les p’tits Canadiens français, nous n’avons que des « peanuts ». Un jour, ça va changer. Il faut qu’on apprenne à se défendre, à ne pas se laisser manger la laine sur le dos. À la shop, on commence à parler de syndicats. On va se battre pour avoir notre dû.

Tante Jeanne a ajouté :

— Il faut faire attention avec ces affaires de syndicats, Charlie. Les patrons n’aiment pas ça et ils mettent à la porte les meneurs. Tu le sais pourtant.

— Il faut quand même se défendre, Jeanne, lui a répondu oncle Charlie.

Après cette dispute, il y a eu un froid et personne n’a parlé pendant quelques minutes. Puis, les rires ont recommencé comme si rien ne s’était passé. Moi, j’ai vu que maman n’avait pas aimé cela. Elle regardait papa. Il était triste. Maman n’aimait pas cela.

Ce furent les dernières Fêtes que nous avons passées à la campagne. Après cela, grand-père est parti voir le Bon Dieu et toutes les autres Fêtes, nous les avons passées dans le manoir. 

***

Quand je me suis réveillée le lendemain de Noël — très tard — déjà, Pete et mes cousins étaient debout et faisaient du bruit pour avoir leurs cadeaux. Les adultes leur racontaient que le Père Noël était passé par la cheminée pour les leur laisser. Moi, je ne croyais pas cela. Il suffit de voir comment la cheminée est petite chez grand-père pour se rendre compte que ça ne peut pas être vrai. Mais les adultes s’amusaient beaucoup à raconter cette histoire. Si ça les amuse…

Comme nous avions mangé beaucoup dans la nuit, personne n’avait vraiment faim. Tante Charlotte avait fait de la soupane et chacun s’en servait quand il le voulait. À un moment, grand-père s’est installé dans sa chaise berçante et a distribué les cadeaux. Il y a en avait pour les enfants, bien sûr, mais aussi pour les adultes. Oh, c’était des petites choses, mais les enfants étaient très contents de les recevoir. Les adultes, eux, ils faisaient semblant d’être contents. Tout le monde s’embrassait et se remerciait.

Quand la distribution des cadeaux était terminée, il y avait comme un rituel. Les messieurs se sont habillés et sont partis dehors pour aider grand-père. Chaque fois que nous allions passer les Fêtes chez grand-père, papa, oncle Albert et oncle Charlie en profitaient pour faire un grand ménage dans les bâtiments de ferme, en particulier l’étable qui était très sale. Grand-père n’était pas capable de faire cela tout seul et il n’avait pas assez de sous pour engager des ouvriers pour l’aider. Alors les messieurs prenaient une partie de la journée pour l’aider.

Ensuite, Pete et les cousins s’habillaient pour aller jouer dehors dans la neige. Moi, j’aidais les dames à ranger et surtout à faire la vaisselle, je prenais un torchon sec et j’essuyais avec précaution les grandes assiettes. Je n’en faisais pas beaucoup, mais elles étaient très propres quand j’avais fini.

La dernière fois que nous sommes allés à la fête de Noël chez grand-père, nous avons fait le même rituel. Cette fois, Madeleine, ma cousine, était restée là-haut dans la chambre avec Charlotte. Je me demandais pourquoi. Quand j’ai voulu aller la voir, maman m’a empêchée en disant de rester avec elle pour faire la vaisselle. 

Habituellement, ce moment où les dames faisaient la vaisselle était joyeux. On riait beaucoup, on s’amusait de tout et de rien. Mais cette fois-là, c’était plus sérieux. Cela a commencé quand tante Jeanne s’est mise à parler de grand-mère.

— Vous vous souvenez le plaisir que nous avions avec maman quand nous faisions la vaisselle. Elle était si gaie.

Tante Phonsine a ajouté.

— Oui, je ne sais pas où elle prenait sa joie de vivre et son courage. Ici, à la ferme c’était si difficile. En plus, avec sa petite jambe, ce n’était pas évident. Maudite polio !… Quel âge avait-elle quand ça lui est arrivé ?

— Je pense qu’elle devait avoir une dizaine d’années, avait dit maman. Elle n’en parlait pas souvent de sa jambe. Elle ne se plaignait jamais, pourtant ça devait lui faire mal la plupart du temps. Elle avait parfois tellement de difficulté à marcher, surtout les journées d’orage. Puis ses quatre accouchements… en plus, elle était grosse comme un fil… Pauvre maman.

— C’était une sainte, notre mère. Une sainte. Elle est sûrement au paradis maintenant après toute une vie de sacrifice. 

Maman a repris.

— Vous vous rappelez les belles poupées qu’elle nous faisait avec ses doigts de fée quand nous étions petites. Elle trouvait toujours le moyen d’en faire des différentes qui reflétaient notre personnalité. Moi, je me souviens, elles avaient toujours les cheveux noirs et maman me mettait des yeux avec les sourcils relevés, comme si j’étais toujours en colère.

— Ouais, elle avait bien raison là-dessus, avait dit tante Phonsine.

Et tout le monde était parti à rire aux éclats.

— Toi Phonsine, elle était rousse avec une moue, comme si elle maugréait tout le temps, jamais contente de son sort.

Tante Phonsine n’a rien dit et elle n’a pas ri non plus.

— Puis toi, Jeanne, elle était brune avec des tresses. Avec des yeux ronds et un air naïf.

— Ce que je suis toujours, a dit tante Jeanne.

— La plus belle allait à Charlotte, toute blondinette. Elle réussissait à lui faire un visage d’ange. Je ne sais pas comme elle s’y prenait. Ah Charlotte ! C’était sa petite dernière et sa préférée. Elle disait qu’elle était arrivée comme un cadeau du ciel sans vraiment s’y attendre.

Puis, il a eu un silence et tante Jeanne a repris.

— Elle me manque malgré les années. Elle mettait tellement de vie et de joie dans cette maison…

—… qui, il faut bien le dire n’était pas joyeuse tous les jours, avait dit Phonsine. Tout allait bien quand papa n’était pas là. Mais quand il revenait, la joie retombait. 

— Tu exagères un peu, là, avait dit Tante Jeanne. Papa n’est pas si rabat-joie. C’est vrai, il est sévère et ne rit pas beaucoup. Mais ce n’est pas ce qu’on demande à un père.

— Qu’est-ce qu’on demande donc à un père ? avait répondit tante Phonsine.

— On lui demande de bien faire vivre sa famille, ce qu’il a fait en s’occupant de la ferme.

— C’est vrai, qu’il s’occupait bien de sa ferme. Il s’occupait même plus de ses animaux que de nous.

— Tu exagères encore, Phonsine. Tu vois comment il s’est occupé de Charlotte après que maman soit morte. 

À ce moment-là, tout le monde a fait silence pendant un temps. Je ne comprenais pas pourquoi il y avait une sorte de malaise quand on parlait de tante Charlotte. Comme elle n’était pas là, Tante Phonsine a continué à parler d’elle.

— Ouais notre Charlotte. Il l’a bien sortie du pétrin, ça, c’est sûr. 

Et là, maman a dit.

— Ça dépend ce que tu entends par « sortir du pétrin » ?

— Ben voyons, Ida. Tu sais ce dont je veux parler. La petite…

Tante Jeanne a repris.

— C’est quand même papa qui s’est occupé d’aller la cacher chez les Sœurs de la Miséricorde pendant tout le temps de sa grossesse. Il s’est occupé d’elle ensuite.

— C’était le moins qu’il puisse faire… avait dit maman.

— Voyons Ida… Il aurait pu la renier comme l’ont fait bien d’autres parents. Il aurait pu l’obliger à abandonner l’enfant… Au contraire, il les a reprises avec lui, elle et la petite.

—… Ça faisait bien son affaire, a dit maman. Elle a continué à le torcher et à…

— Et puis, qu’est-ce que j’aurais fait, moi, si je n’avais pas ma petite Madeleine ? a dit tante Jeanne. Je ne pouvais pas avoir d’enfant, Charlie et moi avions tout essayé. Charlie aime tellement les enfants. Puis Madeleine, elle est si adorable… jolie aussi… elle ressemble à sa mère…

Là, toutes les dames se sont arrêtées de faire ce qu’elles faisaient… en attendant que quelqu’un parle de nouveau. Finalement, tante Phonsine a dit :

— Voulez-vous bien me dire ce que Charlotte a pensé de se retrouver dans une telle situation ? Elle était si jeune et si innocente. Puis comment a-t-elle pu rencontrer quelqu’un ici, dans le fin fond de la campagne ? Elle ne l’a jamais dit.

Tante Jeanne a répondu.

— C’est vrai qu’il venait parfois des voyageurs de commerce. Il est même arrivé qu’ils couchent à la maison parce qu’il était trop tard pour repartir… Je ne vois que ça…

—… ou autre chose… avait répondu maman après une hésitation.

— Quoi, Ida, l’opération du Saint-Esprit ? avait dit tante Phonsine en riant.

Puis comme par magie, toutes les dames se sont mises à devenir très sérieuses, d’un coup, comme si elles avaient été frappées par la même idée en même temps. C’est tante Jeanne qui a parlé la première.

— Non, ce n’est pas possible. Pas possible. Ida, dis-moi que ce n’est pas possible.

Maman ne disait rien, mais regardait les deux autres avec insistance. Il y avait dans ses yeux du feu, plein de colère. Ce n’était pas la première fois que je voyais cela dans les yeux de maman. Les deux autres la regardaient, comme si elles ne croyaient pas à l’idée qui venait de monter dans leur esprit. C’est Phonsine qui a parlé en premier.

— C’est vrai que nous nous sommes toutes les deux mariées la même année. Toi Ida, tu étais déjà partie de la maison. Nous avions tellement hâte de quitter après la mort de maman. La maison était si triste, si triste.

—… et Charlotte était encore trop jeune pour partir, avait dit tante Jeanne. Heureusement qu’elle est restée pour aider papa…

— Oui… pour l’aider…, avait dit maman en regardant tante Jeanne avec intensité.

— Ce n’est pas possible, voyons. Ça ne se peut pas, des choses comme cela. 

Puis là, tante Jeanne était partie à pleurer tout doucement. Je n’ai pas compris pourquoi elle pleurait. Elle a ajouté en branlant la tête.

— Ce n’est pas possible.

Maman a pris tante Jeanne dans ses bras et l’a laissé pleurer sur son épaule un temps. Enfin, elle lui a dit.

— Non, c’est vrai, Jeanne… ce n’est pas possible… oublie ça… oublie ça… Il y a parfois des choses dont il vaut mieux ne pas parler.

C’est cette année-là que grand-père est parti voir le Bon Dieu. Et nous ne sommes jamais revenus fêter Noël à la ferme.

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