Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 02: Vivre au Nord

«Nunavik». Un dessin de Marcel Viau

Catherine ne sentait plus ses jambes. Lors de son arrivée à l’Inukshuk, elle s’était simplement accroupie là sans penser à rien d’autre. Depuis combien de temps ? Difficile à dire. Cela devait faire un bon moment, car tout le bas de son corps était sérieusement ankylosé. Après avoir fait un effort pour se relever, elle avait perdu l’équilibre et était retombée lourdement sur les fesses. Ses membres raidis maintenant étendus, elle avait frotté énergiquement son jean. Un jean ! Quelle drôle d’idée de porter ces vêtements bien adaptés pour le Sud, mais si peu pour ici. Elle n’avait jamais renoncé à ce vestige de son passé, même dans ses longues promenades dans la toundra.

Catherine aimait particulièrement ces promenades solitaires. Elle partait avec son petit sac accroché au dos dans lequel on trouvait un peu de nourriture, quelques vêtements secs ainsi que d’autres objets de dépannage. Même pendant les jours les plus courts, rien ne l’aurait empêché de monter sur la colline. Certes il n’était pas possible d’aller aussi loin et de rester aussi longtemps qu’aujourd’hui. Mais ce passe-temps était de loin son préféré.

De toute façon, qu’y avait-il d’autre à faire ? Se traîner dans le Centre communautaire pour prendre un café et jouer une partie de ping-pong avec Michel ? Michel ! Ce fonctionnaire lui tournait autour depuis son arrivée il y a an et demi. Il avait remplacé Gérard, le « père Gérard » comme tout le monde l’appelaient tellement il paraissait vieux malgré sa jeune cinquantaine. Il avait inauguré le bureau du ministère des Travaux publics. Le père Gérard avait fait une crise cardiaque et l’on avait dû le rapatrier d’urgence par avion.

Le père Gérard n’était pas heureux au Nord, cela se voyait comme le nez au milieu du visage. Il ne cherchait la compagnie de personne et s’enfermait le plus souvent possible dans son bureau-résidence sans même sortir pour superviser les quelques chantiers en activité dans la région. Il passait son temps à lire des dossiers ou à faire de longs appels qui devaient coûter une fortune au gouvernement.

Il avait été correct avec Catherine lorsqu’elle était arrivée à Quarpuq. Il l’avait aidée dans son emménagement, lui avait procuré à ses frais les vivres de première nécessité, lui avait donné quelques conseils. Mais ses bons offices s’étaient arrêtés là. Le père Gérard était un être sombre. Il préférait grommeler plutôt que parler. Catherine, elle, d’un naturel plutôt réservé, cherchait constamment à être affable avec lui, une habitude acquise chez les Ursulines à l’adolescence. Il fallait être charitable envers les autres, lui avait-on inculqué, comme Jésus-Christ l’avait été. Elle avait toujours appliqué ce principe dans sa vie… du moins avait-elle réussi à se convaincre de l’avoir toujours fait.

Il lui était arrivé une fois ou deux d’avoir un semblant de conversation avec le père Gérard, ce qui l’avait peu renseigné sur lui en définitive. Il avait été marié, avait deux enfants et ne les voyait jamais. C’était son choix. Du moins, il l’affirmait. Jamais elle n’avait pu lui soutirer quoi que ce soit d’autre sur sa vie personnelle. Aux questions posées, il se renfrognait et détournait la conversation sur le climat maudit du Nord, sur le froid à glacer les os, sur les Inuits qui sentaient mauvais et sur les Blancs d’ici, tous de parfaits idiots, ce qu’elle apprendrait bien assez vite lui disait-il. Il était mort peu après son arrivée dans le Sud. Après avoir appris la nouvelle, elle s’était surprise à ressentir de la tristesse. Mais après tout, ce n’était peut-être que de la pitié.

Quant à Michel ? Bah Michel ! Il n’avait vraiment pas le physique de l’emploi. Plutôt grand et massif, un visage carré pas très beau, il ressemblait davantage à un joueur de hockey qu’à un fonctionnaire, ce qu’il avait été effectivement dans une vie antérieure. Il aimait faire son jogging tous les matins dans les rues inégales et sinueuses de Quarpuq, ce qui ne manquait pas de faire ricaner sous cap les autochtones sur son passage. Les Inuits donnaient de la valeur à la course et surtout à la rapidité. Le meilleur chasseur était celui qui courrait le plus vite. Mais le but était de rattraper les caribous et non de tourner en rond comme Michel le faisait. Que de peine perdue sans résultat.

Michel venait parfois au Centre avec un livre à la main. L’objet paraissait insolite dans cette grande paluche faite davantage pour tenir un bâton de hockey. Quand Catherine y venait, et ce n’était pas fréquent, il s’arrangeait toujours pour s’asseoir auprès d’elle, cherchant à entamer la conversation. Elle, toujours polie, gardait son quant-à-soi. Michel faisait la conversation pour deux. Il lui parlait de tout et de rien, donnait des nouvelles, monologuait sur Montréal, sur le quartier où il avait vécu. Il ne tarissait pas d’éloges sur les équipes de hockey dont il connaissait tous les exploits. D’un naturel plutôt joyeux, tout le contraire de Catherine, il lui arrivait de chercher à la faire rire avec quelques blagues qui tombaient souvent à plat.

Toutefois, cette approche ne le menait nulle part. Michel l’avait compris assez vite. D’où le livre à la main. Catherine aimait lire. Il l’avait appris en voyant régulièrement arriver pour elle des colis en provenance du Sud. Il s’était donc efforcé de trouver des sujets capables de l’intéresser, en lui parlant de sa dernière lecture par exemple. Il lui demandait : « tu connais ce bouquin ? » Catherine était une boulimique de lecture et connaissait évidemment tous les livres. Ses bouquins provenaient d’une bibliothèque de Québec. On lui faisait des prêts à plus long terme, une faveur compte tenu de sa situation. Francophile, elle aimait Péguy, Mauriac, Bernanos, aussi les grands romanciers français du XIXe : Balzac, Stendhal, Dumas, Hugo. Elle avait tout lu Flaubert et même relu Madame Bovary trois fois. Elle adorait aussi Dostoïevski.

Michel — et cela semblait évident pour tout le monde sauf pour Catherine — était attiré par elle. Pourtant, ce n’était pas une femme particulièrement remarquable de prime abord. D’aucuns l’auraient décrite comme the girl next door. De toute façon, à Quarpuq, il n’y avait pas tellement de Blanches relativement jeunes susceptibles de soulever l’intérêt d’un homme encore jeune et fringant comme Michel. Quant à Catherine, elle le percevait comme un autre expatrié voulant créer des liens parce qu’il s’ennuyait du Sud. Et cela ne lui donnait pas le goût de se rapprocher de lui. Catherine ne s’ennuyait pas du Sud, du moins de ce qu’elle avait quitté là-bas. À quoi ou à qui pouvait-elle encore se rattacher ? Vraiment !

Et puis pourquoi Michel serait-il attiré par elle autrement. Il n’était pas venu à l’esprit de Catherine qu’il aurait pu avoir du désir pour elle. Une telle pensée ne l’effleurait même pas à propos des hommes. Peut-être par habitude, tout simplement. Depuis toujours, c’était sa perception, les hommes ne semblaient pas s’intéresser à elle… sur le plan physique à tout le moins. En vérité, rien n’était fait de son côté, mais absolument rien, pour les attirer, ni dans son comportement, ni dans sa façon de se coiffer, de se maquiller (ce qu’elle ne faisait jamais) ou de se vêtir. Ces choses-là, le sexe et la proximité des corps en découlant, ne l’avaient jamais intéressée.

« Non, ça, jamais ! Jamais », avait-elle murmuré.

Ce « jamais » avait fait remonter à la surface des souvenirs que le froid avait à peine commencé à étouffer. Catherine avait brusquement relevé la tête, les yeux effarés, comme si elle se réveillait d’un cauchemar. Un frisson continu parcourait son corps. Son agitation avait mis du temps avant de ralentir, avant que ses efforts pour la faire cesser portent fruit.

Après s’être calmée, elle avait regardé l’horizon et s’était émerveillée devant ce paysage si beau dans sa sauvagerie. Voilà pourquoi ses promenades solitaires prenaient une telle importance. Elle montait vers la colline pour aller contempler le soleil couchant, restant là, immobile, seul corps vertical dans ce monde désolé sans arbre dominé par le blanc et le vent. L’agglomération de maisonnettes encaissée dans une série de monts de plusieurs centaines de mètres apparaissait petite, toute petite vue d’en haut. Mais le village ne l’intéressait guère. Toujours tournée vers l’immense étendue vallonnée se perdant dans le ciel rougeoyant, elle ne faisait rien, ne marchait pas pour se réchauffer, ne se balançait même pas d’un pied sur l’autre. Son corps ne bougeait pas d’un iota. Elle regardait seulement, figée dans une pose rappelant vaguement certaines des statuettes inuites qui meublaient ses étagères.

Catherine adorait ses petites sculptures racontant des histoires mythiques. Les Blancs en parlaient comme de l’art, mais en réalité c’était beaucoup plus que le simple résultat de passe-temps anodins. Les Inuits ne conservaient pas leurs traditions au moyen de l’écriture. Les signes leur servant de langue écrite avaient été inventés tardivement par les Blancs. La tradition inuite se transmettait oralement et, dans une moindre mesure, par le truchement de ces petits objets sculptés où leur mémoire se figeait dans le temps et l’espace.

L’origine de chacune des statuettes de son étagère lui était connue. Celles-ci avaient toutes été sculptées par des hommes du village, les femmes ne sculptaient pas. En réalité, ces achats avaient été la meilleure façon de se rapprocher des adultes de la communauté.

Au début, elle avait fait plusieurs tentatives d’entrer en relation avec les adultes par le truchement des enfants. Quand les parents venaient à l’école, souvent par obligation d’ailleurs, elle cherchait l’occasion de converser avec eux, avec elles en l’occurrence, car seules les femmes s’occupaient de l’éducation scolaire. C’était peine perdue. On lui manifestait de l’attention, lui souriait même. Mais au-delà des remerciements de circonstances, il n’y avait aucun dialogue possible. Voilà pourquoi elle avait appris l’inuktitut : précisément pour établir un vrai contact avec la communauté.

Catherine avait le don des langues. Très tôt, elle avait possédé les rudiments de l’anglais qu’elle avait appris plus tard à maîtriser parfaitement à Montréal. Les Ursulines tenaient à ce que les filles acquièrent au moins une autre langue que le français. Catherine s’était montrée particulièrement douée. Elle avait l’oreille musicale, la musique ayant été d’ailleurs sa première passion, avant même la lecture. La musique, disait-on, était le moyen le plus sûr de se rapprocher de Dieu. Elle l’avait cru fermement.

Ici, et c’est sans doute ce qui la faisait le plus souffrir, la belle musique lui était inaccessible. Ses bagages contenaient bien quelques microsillons lors de son arrivée à Quarpuq : deux ou trois fugues de Bach, un concerto de Beethoven, une symphonie de Mahler. Elle était tombée des nues en cherchant le tourne-disque dans la chambre sans le trouver. Après avoir fait des pieds et des mains pour en obtenir un, on lui avait déniché un vieux pick up usagé perdu dans un coin du Centre communautaire. L’aiguille était émoussée, mais il fonctionnait. Après quelques écoutes de ses précieux disques, ceux-ci grinçaient tellement qu’ils étaient devenus inaudibles. Elle avait décidé de les jeter. Cela lui faisait trop mal au cœur de voir traîner là, inutiles, ses albums tant aimés.

La plupart du temps, Catherine préférait la solitude. C’était sa nature. Pourtant, il a bien fallu un jour se décider à faire quelques efforts pour entrer en contact avec la population inuite. Après tout, n’était-ce pas son devoir ? On ne peut pas enseigner à des enfants sans au moins tenter de comprendre dans quel milieu ils vivent. Cela lui avait semblé une évidence dès le début de son séjour. En conséquence, elle avait pris l’habitude de sillonner de temps en temps le village à pied. Un homme était-il assis sur le pas de sa porte en train de travailler l’ivoire ou la pierre, elle s’approchait doucement de lui, s’asseyait par terre et l’examinait attentivement exécuter ses gestes précis. Il arrivait que l’homme lui adresse la parole après une très longue période d’attente. Seulement alors, il pouvait s’établir une certaine forme de dialogue. Et, le fait de comprendre et de parler inuktitut était un avantage, cela allait de soi.

Oui, Catherine adorait ses petites sculptures. La plus précieuse entre toutes avait été façonnée par un homme ayant la réputation d’être un chasseur redoutable. Pendant les périodes où la chasse n’était pas propice, il s’asseyait sur une petite chaise droite en dehors de sa maison et sculptait des pièces comme celle-ci. Il avait plusieurs enfants, dont un garçon à qui elle enseignait. Elle n’avait jamais su le nom chrétien de ce sculpteur. Les missionnaires, anglicans et catholiques, pressaient les Esquimaux d’adopter un nom chrétien après leur conversion. Les Inuits utilisaient ce nom en public, lorsqu’ils parlaient aux Blancs en particulier. Or ce n’était pas leur nom de naissance.

Après avoir passé de nombreuses heures à l’observer sculpter, l’homme lui avait finalement révélé son nom véritable : Anarqaq. Les Inuits avaient beaucoup de réticences à donner à des étrangers le nom reçu à leur naissance par leur famille. Le nom d’un nouveau-né inuit faisait l’objet de toute l’attention du clan. Il relevait de traditions très complexes liées aux ancêtres et à la mythologie fondatrice. Catherine avait été touchée d’avoir eu ainsi le privilège de connaître le nom inuit d’Anarqaq.

Anarqaq avait donc sculpté dans de la serpentine sa statuette favorite, une femme inuite en posture traditionnelle d’accouchement. Une sage-femme, assise derrière elle, l’aidait à expulser le fœtus par des pressions sur le ventre. Cette statuette l’interpellait et la troublait en même temps. On voyait là deux corps unis dans ce qu’il pouvait y avoir de plus primitif comme posture. La beauté n’était pas dans les personnages, au contraire, mais dans le geste d’un naturel déconcertant. Catherine y voyait même — allez comprendre pourquoi. — quelque chose de sensuel. Peut-être l’objet lui rappelait-il qu’à tout prendre elle aussi avait un corps ?

Anarqaq avait été le premier à l’initier aux histoires de la communauté. Elle avait commencé à saisir avec lui l’importance capitale de leur transmission. Pour les Inuits, ces histoires tenaient lieu de la Tradition de l’Église pour les chrétiens. Elle avait appris à faire la transposition entre certaines histoires inuites et plusieurs pans de la tradition chrétienne, se surprenant parfois à faire des parallèles inusités. Pendant un certain temps, ces amusements intellectuels étaient restés des jeux de l’esprit. Pendant un certain temps seulement. À un moment — elle n’aurait pas pu dire quand —, ses idées avaient changé à ce sujet. Radicalement.

Toutes ces histoires, ou presque, se rapportaient au plus près à la vie quotidienne, plutôt à la vie quotidienne des ancêtres, car cette vie commençait à changer sérieusement depuis la sédentarisation des familles. Il y avait toujours dans ces récits des ours polaires, des loups ou des carcajous, des phoques annelés, des morses ou des bélugas, des perdrix des saules, des harfangs ou des corbeaux. La neige et la glace étaient omniprésentes. La lune et le soleil, le jour et la nuit étaient des acteurs récurrents. Mais il y avait aussi des géants et des nains, des êtres mi-hommes mi-bêtes, des oiseaux se transformant en loups ou des baleines se changeant en oiseaux. Il était question très souvent de chasse et de pêche, des gestes traditionnels des femmes et des jeux des enfants. Ces histoires avaient fini par déteindre sur elle jusqu’au point où…

 

Catherine vivait de plus en plus d’inconfort maintenant. Comme ses bras commençaient aussi à s’ankyloser, elle les avait agités violemment en frappant dans les mains plusieurs fois. L’extrémité de ses doigts commençaient à geler malgré ses moufles épaisses. Après avoir fermé et ouvert les poings plusieurs fois pour faire circuler le sang, ses extrémités douloureuses étaient de nouveau revenues à la vie. En regardant ses moufles, elle avait pensé à la femme qui les avait confectionnés grâce à ses mains expertes — et à ses dents — dans de la peau de caribou. Ce genre d’artisanat était et a toujours été l’affaire des femmes dans ces milieux isolés de tout.

Catherine avait été effarée au début de la situation des femmes ici en comparaison avec celles du Sud, en pleine émancipation. Traditionnellement, celles-ci n’avaient pas beaucoup de choses à dire sur leur vie et sur leur avenir, les décisions importantes étant prises par les chefs de clans. Lorsqu’elles étaient nomades, les familles inuites peinaient à survivre la plupart de temps sur ce territoire de chasse et de pêche vaste comme un continent. Les communautés devaient se donner des règles rigides de comportement, lesquelles étaient souvent au désavantage des femmes. Celles-ci n’avaient pas le choix de leur mari et ne pouvaient pas les quitter même si elles étaient maltraitées, ce qui n’était pas rare. Il existait toutes sortes de tabous les concernant, la plupart du temps liés à leurs menstrues ou à leur accouchement. Les fausses couches étaient considérées comme le résultat de transgressions de la femme. Non ! La vie des femmes n’avait rien d’enviable ici.

Print Friendly, PDF & Email

2 réflexions au sujet de “Épisode 02: Vivre au Nord

    • Malheureusement, d’après mes lectures, il semble que ce fut encore un peu le cas à l’époque où se passe le roman. Mais il ne faut pas perdre de vue le sens de ce récit : ce n’est ni un reportage, ni une photo instantanée d’une époque, mais bien un roman de fiction qui mêle plusieurs dimensions à la fois historiques et sociologiques, comme le fait le personnage principal. c’est dans SON esprit que les choses se passent. C’est SON interprétation du réel.

N'hésitez pas à laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :