Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 04 : Retrouver la source

« Ilaqutaq » Un dessin de Marcel Viau

L’Inukshuk sur lequel Catherine s’appuyait ne projetait plus d’ombre sur le sol. Le temps se faisait sombre en partie à cause des nuages gris qui s’accumulaient. Des brins de neige tout légers flottaient dans l’air, annonciateurs d’une bonne bordée de neige. La nuit tombait et il était dorénavant presque impossible de revenir en arrière. Catherine se tenait toujours la tête penchée en avant. Maintenant, elle regardait les flocons s’étaler en minces couches sur ses kamiks, ces belles bottes faites de peau de phoque que Qisaruatsiaq avait confectionnées avec grand art.

Cette femme avait développé avec le temps une habileté hors du commun pour fabriquer des kamiks. Elle avait appris la technique de sa mère qui l’avait elle-même apprise de la sienne. On ne trouvait pas plus chaud pour l’hiver polaire. Catherine était finalement contente de les avoir achetés, à un prix ridicule d’ailleurs. Elle ne voulait pas exploiter ces femmes travaillant dur pour ces objets d’utilité, mais tous les Blancs lui avaient dit de ne pas payer plus que ce qu’on lui demandait, car cela se saurait et ferait ensuite grimper les prix sur tous les objets d’artisanat. Docile comme toujours, elle avait obéi, mais le regrettait maintenant.

Qisaruatsiaq avait sûrement une bonne trentaine d’années, mais elle en paraissait plus de cinquante. Catherine était parvenue à se lier d’amitié avec elle. Enfin, « lier d’amitié » est une expression surfaite dans les circonstances. Existait-il des Blancs ayant jamais réussi à entretenir de liens ressemblant à de l’amitié avec des Inuits ? De bonnes relations, bien sûr. Même une certaine sympathie, très certainement. Mais de l’amitié ? Disons tout simplement que Qisaruatsiaq l’acceptait dans sa maison lorsqu’elle confectionnait ses kamiks.

Comme elle le faisait pour les hommes de la communauté, Catherine n’engageait jamais la conversation sans que l’autre ne commence à parler. Après de nombreuses rencontres toutes semblables, Qisaruatsiaq lui avait raconté, comme en confidence, sa naissance intra-utérine. Au début, Catherine ne parvenait pas à saisir le sens de son histoire. Elle se demandait si Qisaruatsiaq racontait une histoire de ses ancêtres comme si cela s’appliquait à elle-même ou si c’était un souvenir réel. Quoi qu’il en soit, l’histoire avait trouvé écho chez elle.

Qisaruatsiaq se souvenait. Elle était dans un igloo. C’était un lieu des plus confortable. Elle se souvenait combien elle était heureuse et se sentait bien, au chaud et en sécurité. « C’était l’utérus de ma mère. » Elle ressentait les mêmes sensations que sa mère. Elle était triste quand sa mère était triste et avait peur quand sa mère avait peur. Quand sa mère chantait, elle était émue. Elle se sentait vraiment en sécurité.

Après un certain temps, Qisaruatsiaq avait pris conscience du rétrécissement de l’igloo. Elle avait essayé de pousser sur les parois pour s’étirer, mais c’était de plus en plus difficile. Il y avait une pression tout autour qui n’était pas tellement agréable. Elle ne savait pas d’où cela pouvait venir. Puis, l’eau dans laquelle elle baignait s’était écoulée par la petite porte de l’igloo. En dépit de ses efforts pour rester à l’intérieur, elle s’était sentie poussée vers cette ouverture. « C’était la poche des eaux de ma mère qui s’était rompue. »

Rendue à l’extérieur, elle avait paniqué. L’endroit était très clair et très froid. En fait, Qisaruatsiaq était née dans une tente en octobre. « Voilà comment avait débuté ma vie en dehors de ma première et chaude demeure. Il faisait si froid… et il y avait tant de lumière que je ne pouvais ouvrir les yeux qu’avec difficulté… et il y avait tant de bruit. J’ai eu peur tant que je n’ai pas senti ma mère me prendre dans ses bras. Alors seulement, la chaleur est revenue ».

Ces paroles de Qisaruatsiaq avaient résonné étrangement chez Catherine. Évidemment, elle ne se souvenait pas comme Qisaruatsiaq de son séjour dans le ventre de sa mère, mais beaucoup de réminiscences de son enfance, même la plus tendre, lui revenaient dorénavant. Peut-être avait-elle besoin de retrouver sa source, ici et maintenant, dans ce lieu désolé et inhabité ?

L’histoire de Qisaruatsiaq lui avait rappelé comment la chaleur pouvait en définitive être bénéfique, elle qui aimait le froid. Elle se revoyait toute petite marchant dans le champ de blé de la ferme, encore trop jeune pour travailler — ce qui ne tarderait pas de toute façon —. Le soleil de fin d’été lui chauffait le visage et les bras. Il y avait le ciel bleu pur de tout nuage qui faisait monter en elle une sensation de grand bien-être. Elle aimait marcher ainsi pendant longtemps, parfois même au risque d’inquiéter ses parents. Pourtant, qu’avait-on à craindre dans cette nature faite par le Bon Dieu pour le bonheur des hommes ?

Immanquablement son périple se terminait près de la petite rivière marquant la limite de la terre familiale. Elle s’asseyait sur la grève, prenait quelques cailloux et les lançait dans l’eau. Quelle merveille de voir se produire les cercles concentriques lorsque le galet plongeait au fond ! Elle avait vu cent fois ce panorama, mais prenait quand même tout son temps pour explorer les alentours : les beaux arbres majestueux, les grandes herbes folles, la rive boueuse, la dénivellation du sol d’où surgissaient quelques rochers gris. Il ne pouvait pas exister plus beau paysage. Sûrement pas !

Son père Amédée — que tout le monde appelait Médé — s’était procuré cette terre au moment où il avait marié sa mère, Yvette. Il avait été aidé par ses parents, certes, mais lui-même avait épargné une petite somme rondelette en travaillant dans les chantiers d’hiver. Dans cette région démunie, c’était souvent le seul moyen d’accumuler un pécule. La coupe de bois était un travail pénible, très difficile. Il fallait être robuste pour résister à ce métier parfois dangereux. Il avait commencé tôt : douze ou treize ans. Il avait réussi à tenir le coup.

Quand il avait acheté cette ferme, elle était presque en friche. Les fermiers, trop vieux et sans enfants, ce qui était une rareté à l’époque, n’avaient pas eu le choix de la laisser à l’abandon. Ils l’avaient vendue pour une bouchée de pain. Tout était à faire, y compris démolir la bicoque tenant lieu d’habitation et construire une maison digne de ce nom. Elle devait être grande pour accueillir les nombreux garçons qu’il aurait.

Médé connaissait Yvette depuis longtemps. C’était une « voisine ». Il est vrai que dans une campagne composée de vastes rangs tirés au cordeau, le voisinage se mesurait en miles plutôt qu’en pieds. En fin de compte, il avait marié la seule femme de sa connaissance, le travail sur la terre de sa famille ne lui laissant pas l’occasion de longues fréquentations. Il avait promis de la marier lorsqu’il aurait amassé suffisamment d’argent pour s’installer. Il avait tenu sa promesse.

Yvette ne connaissait pas d’autres hommes hormis son père et ses frères. À la campagne, c’était le destin des femmes de devenir des épouses de fermiers. Elle avait accepté l’offre de Médé comme si cela allait de soi, mais sans enthousiasme. L’amour romantique n’avait pas cours sur ces terres pauvres, difficiles à entretenir, qui exigeaient toutes les énergies des paysans. Pas de loisirs, pas de plaisir. Que du travail.

Lorsque Monique — la sœur aînée de Catherine — était née, Médé s’était montré circonspect. De toute façon, il se montrait retenu dans tout. Cet homme n’aimait pas offrir le spectacle de ses réactions, tant positives que négatives. Catherine se rappelait de lui comme d’un travailleur acharné parti avant le lever du jour pour traire les vaches et revenant au crépuscule, harassé. C’était un homme taciturne préférant de loin s’asseoir sur sa chaise berçante à fumer sa pipe lorsqu’il était à la maison. Même s’il parlait peu, il souriait souvent, surtout lorsque l’une de ses filles — la dernière, Évelyne — venait s’asseoir sur ses genoux. Il la regardait en riant, flattant doucement ses beaux cheveux longs et soyeux.

Médé n’était pas un homme sévère ou rigide avec les enfants. Au contraire, c’était un doux. Quand sa femme tempêtait ou grommelait sur lui ou sur les enfants, il préférait se lever et partir. Il détestait qu’on élève la voix. Il avait dû souvent subir dans son enfance les foudres des adultes, d’où son désarroi devant les montées de colère de sa femme. C’est du moins ce que Catherine en avait conclu, car il n’en avait jamais soufflé mot. D’ailleurs, il n’avait jamais parlé de son enfance.

Monique a vécu toute sa vie le syndrome du premier-né. Il a fallu d’abord qu’elle surmonte les premières réticences de son père envers elle : il avait tant espéré un garçon. Sur une terre comme la sienne, les garçons étaient précieux pour aider leur père aux rudes travaux de la ferme. Une fille, ça servait à quoi ? Qui s’occuperait de l’entreprise lorsque lui serait trop vieux ou trop faible physiquement ? Faudra-t-il revendre la ferme à bas prix comme lorsqu’il l’avait rachetée de ce vieux couple sans enfant ?

Yvette toutefois avait été plus heureuse de sa venue. Une fille, c’était bien. Elle allait lui donner tous les conseils nécessaires pour se trouver un bon mari, du moins un mari plus prometteur que le sien. Elle avait de l’ambition, Yvette. En tous les cas, elle avait eu de l’ambition et avait un temps espéré un mariage avec un bien nanti du village. Le notaire peut-être. Ou mieux encore, monsieur le docteur. Mais elle n’avait pas beaucoup d’instruction et ses parents ne la laissaient pas sortir souvent.

Yvette se souvenait des quelques bals de village où elle avait pu aller, accompagnée par l’un de ses frères. Elle devenait toute rêveuse en racontant cette histoire. Les lumières du soir, la piste de danse, le violon et l’accordéon : tout l’éblouissait. Elle mettait sa plus belle robe, d’un beau bleu ciel. Ce qu’elle était belle, sa robe ! Sa mère la lui avait confectionnée avec ses doigts de fée. Il y avait des frisons en dentelle sur la collerette que son père avait dû payer cher au magasin général. Ses parents étaient fiers d’elle. C’était leur seule fille.

Mais il n’y avait pas vraiment de bons partis dans ce village aussi pauvre que la région. Et elle n’avait ni le courage ni les moyens d’aller voir ailleurs. Lorsque Médé s’était présenté officiellement à ses parents comme prétendant de leur fille, Yvette n’avait pas eu le choix. Même sa mère ne trouvait pas Médé à la hauteur de sa fille, mais c’était un bon garçon bien connu de tous depuis l’enfance, un travailleur ayant du cœur à l’ouvrage. Il ne prenait pas d’alcool, ou si peu, un phénomène plutôt rare chez les garçons de cette génération. Puis, il ne semblait pas s’intéresser à d’autres filles qu’à sa belle Yvette. Oui, il ferait un bon parti. Yvette s’était dit la même chose aussi, en désespoir de cause. Après tout, elle approchait de la vingtaine et elle serait bientôt vieille fille. Et cela, elle ne le voulait à aucun prix.

Yvette avait été une bonne mère. Elle s’était occupée de ses trois filles comme il se devait, en prenant soin d’elles au mieux de sa connaissance, leur inculquant les valeurs les plus importantes de son point de vue. Mais c’était une femme aigrie, déçue de sa propre vie. Elle avait le sentiment d’avoir raté les bonnes occasions, de n’avoir pas pu faire de vrais choix. On la voyait tourner en rond dans sa maison comme un hamster dans sa cage. Elle en voulait intérieurement à son mari d’être ce qu’il était et cela la rendait parfois acerbe à son égard.

Yvette ! En repensant à elle, Catherine était devenue nostalgique. Elle n’était pas très attachée à sa mère qui avait pourtant fait les bonnes choses pour elle. Mais il y avait chez Yvette un je-ne-sais-quoi de distant, de lointain qui ne donnait pas le goût de s’approcher trop près. En réalité, elle venait rarement vers ses enfants pour les serrer dans ses bras. Catherine avait longtemps pensé que sa mère n’avait pas beaucoup d’amour à donner. Et cela l’avait fait souffrir toute son enfance.

Aujourd’hui toutefois et avec le recul, elle avait appris à saisir Yvette sous un angle différent. Elle la voyait plus comme une femme qu’une mère, et cela l’attristait. Que restait-il aux femmes de cette époque désirant se sortir de leur condition ? Entrer chez les religieuses ou se marier ? Et encore, dans ce dernier cas, avait-elle vraiment le choix du mari ? Yvette aurait aimé choisir son mari. Mais à cette époque dominée par des coutumes immuables, elle n’avait pas pu et en était restée amère toute sa vie.

Le sort des femmes n’était pas tellement différent chez les Inuits. Catherine se souvenait bien d’une autre histoire racontée par Anarqaq. Cette histoire avait un titre évocateur : il ne faut pas jouer au mariage quand on est une jeune fille. Elle revoyait le visage de l’homme la racontant sur un ton grave avec de fréquentes pauses afin de bien faire comprendre le sérieux du sujet à son interlocutrice. Anarqaq possédait un réel talent de conteur, s’était-elle alors émerveillée en l’écoutant déclamer.

« Voilà les malheurs arrivés à une jeune fille qui ne voulait pas se marier et qui a décidé un jour de jouer au mariage. En guise de mari, elle avait choisi un bloc de pierre. Elle ne faisait que jouer à avoir un mari, mais la pierre devint bientôt son vrai mari. Ce qui devait arriver arriva. La compagne de la pierre resta collée à elle. Elle en était bien malheureuse. Chaque fois qu’elle voyait passer un kayak, elle criait : ”Viens à mon secours, cette pierre s’est collée à moi.  Approchez-vous de moi et soyez mes maris ! La pierre qui est ici est collée à moi et mes pieds sont en train de devenir des pierres”. Lorsque ses jambes commencèrent à se changer en pierre, elle criait : ”Viens à mon secours, cette pierre s’est collée à moi. Mes tibias se transforment en pierre maintenant.” Puis ce fut au tour de son derrière : ”Viens à mon secours, cette pierre s’est collée à moi. Mon postérieur se transforme en pierre maintenant.” Puis ce furent au tour de ses viscères : ”Viens à mon secours, cette pierre s’est collée à moi. Mes viscères se transforment en pierre maintenant.” Les gens lui apportèrent de la nourriture aussi longtemps qu’il y avait encore un peu de vie en elle. Puis elle lança un dernier cri : ”Viens à mon secours, cette pierre s’est collée à moi. Mon cœur devient de la pierre maintenant.” Puis elle mourut. Même après sa mort, sa métamorphose se continua jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un rocher. »

Après une longue pause, Anarqaq avait levé le doigt à la manière d’un avertissement en concluant ainsi son histoire. : « Depuis ce jour, on montre le rocher aux enfants pour les prévenir du sort réservé aux jeunes filles qui veulent choisir leur mari. » 

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