Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 06: Une musique venue du ciel

coeur en inuktute
«  Uummat » Un dessin de Marcel Viau

La neige tourbillonnait de plus en plus dans la plaine. Les flocons étaient éclairés bizarrement par une lune faiblarde réussissant à peine à percer les nuages. Catherine avait cessé de sourire. Après avoir enlevé l’une de ses moufles pour s’essuyer le visage mouillé par la neige, elle avait regardé ses doigts bleuis et s’était remémoré la première fois où elle avait eu tant froid.

C’était il y a longtemps, à l’école primaire, en deuxième ou en troisième année. Au contraire de Monique qui avait fait ses premières études dans l’école de rang situé pas tellement loin de la maison, Catherine devait prendre l’autobus d’écolier pour aller à l’école du village. Il fallait marcher une quinzaine de minutes afin d’aller l’attendre sur le bord de la grande route. Tout se passait très bien en général. L’autobus l’embarquait la première parce qu’il commençait sa tournée avec elle, sa famille étant la plus éloignée du village. Monsieur Bernier, le chauffeur, était très gentil. Plutôt corpulent, il avait de grosses moustaches brunes soulignant un nez rubicond et grenu. Catherine était fascinée par son appendice nasal et ne manquait pas une occasion de lui jeter un coup d’œil discret. À son entrée, monsieur Bernier la gratifiait toujours d’un large sourire en lui lançant « bonjour, la p’tite mam’zelle. Ça va toujours ben à matin ? »

Or un jour, c’était en plein mois de février, l’autobus avait pris beaucoup de retard par un froid à casser les pierres. Plutôt que de revenir à la maison, une longue promenade tout de même, Catherine avait préféré attendre. Pour la première fois de sa vie, elle avait ressenti le froid intense, le froid cruel et paralysant. Or paradoxalement, ce froid avait eu sur elle un effet plaisant et rassurant. Tout était plus clair dans son esprit au sein de cet univers glacial, tout était plus calme aussi.

Elle avait compté les glaçons sur le sapin d’en face, puis recommencé pour être plus sûre de leur nombre. Elle avait vu dans le ciel des moutons blancs poussés par un petit chien de berger, une licorne se transformant en lapin, une tortue prenant tout son temps. Elle avait sautillé sur place en vagabondant dans un château tout blanc, en se promenant dans un jardin immaculé, en cueillant des roses blanches tout en scrutant l’horizon pour voir si son preux chevalier arrivait sur son cheval blanc. Il l’enlèverait pour de grandes aventures dans des pays inconnus. Ils parcourraient ensemble le monde. Il ne la quitterait jamais.

Lorsque le bus était arrivé enfin — cela devait bien faire près d’une heure d’attente —, Catherine était littéralement frigorifiée. Sœur Marguerite était descendue à la course pour la prendre dans ses bras et la transporter dans le bus. Elle avait retiré son propre manteau noir de laine et l’avait enroulé dedans tout en la frottant vigoureusement de ses bras étonnamment puissants pour une si petite femme. Elle avait parlé très fort au chauffeur en lui criant presque : « Bernier, je ne vous pardonne pas cet oubli. Vous êtes encore en boisson ? C’est la dernière fois, vous entendez ! Je vais vous faire renvoyer ». Monsieur Bernier, qui n’était pas un mauvais bougre malgré son penchant pour le gros gin, avait baissé la tête, tout penaud, embrayé son véhicule et était reparti en vitesse vers l’école. On ne l’avait plus jamais revu après cet incident.

Catherine aimait beaucoup Sœur Marguerite, même si celle-ci était crainte en général non seulement des élèves, mais aussi des jeunes institutrices de l’école. La plupart d’entre elles étaient de jeunes célibataires et devaient le rester. Elles faisaient ce métier en attendant de se trouver un mari. Sœur Marguerite était la directrice. Plutôt sévère, elle ne laissait rien passer concernant la discipline dans cette école de filles. Pourtant les filles étaient beaucoup plus sages — ou plus hypocrites, selon le point de vue — que les garçons de l’autre côté de la rue.

Sœur Marguerite s’était gardé une seule matière d’enseignement : la musique. Elle jouait fort bien du piano. Elle avait rapidement saisi l’intérêt de sa petite élève pour la musique et lui trouvait un certain talent. Catherine apprenait avec facilité le piano et avait rapidement assimilé le solfège et la théorie musicale de base. De plus, elle chantait dans la chorale avec une voix juste et semblait grandement appréciée.

Sœur Marguerite organisait toutes les deux semaines une heure musicale. Elle réunissait à cette occasion les écolières les plus talentueuses, dont Catherine, la plus jeune du groupe. Elle choisissait avec soin les morceaux joués sur le seul tourne-disque de l’école auquel elle tenait comme à la prunelle ses yeux. Catherine la revoyait encore essuyer consciencieusement d’un chiffon doux la surface du vinyle. Elle introduisait la précieuse aiguille dans la tête de lecture en la sortant de son contenant de plastique comme si c’était le petit Jésus.

Pendant ces périodes, les élèves étaient initiés aux grands classiques. Sœur Marguerite faisait jouer du Bach, du Mozart, du Haendel, parfois du Beethoven et du Mendelssohn. Elle commentait non seulement le style, mais aussi l’intention de l’artiste, soulignant le rôle des violons altos qui, jouant en mineure, venaient amplifier la mélancolie du passage, puis haussaient le ton par-dessus le son des trompettes afin de relever leur vivacité et leur gaieté. En somme, elle montrait comment écouter vraiment la musique en la laissant pénétrer profondément en soi. Catherine avait pu ainsi accéder à un tout autre monde plein de grandes émotions, de passion et d’imagination qui lui avait échappé jusqu’alors.

Sœur Marguerite, si réservée d’habitude, devenait véritablement enflammée en parlant de Bach « le compositeur le plus proche de Dieu », comme elle le disait. Elle faisait jouer ses fugues si vivantes, quelques Gloria aussi. Des messes complètes parfois. « Ta-da-da… ta-da-da… ta-da-da… ta-da-da ». Catherine s’était surprise à fredonner le Oh Jésus que ma joie demeure sans réaliser l’incongruité de cet air dans cet univers vide, tout blanc et si froid où elle se trouvait à présent. Elle le faisait toujours lorsqu’elle se sentait déprimée ou dépossédée d’elle-même, ce qui lui arrivait de plus en plus souvent. Cet air choral si lumineux réussissait à la sortir de soi encore aujourd’hui, à lui faire retrouver un peu de cette enfance perdue lors de laquelle elle avait vécu de si profonds sentiments religieux.

Quelle musique céleste ! Catherine s’était alors remémoré cette période très pieuse, se rappelant encore avec chaleur ces grandes émotions vécues à l’église pendant certaines messes. Quand le prêtre levait au ciel l’hostie, il lui remontait parfois une telle quantité d’amour qu’elle en restait figée, oubliant de se relever de l’agenouilloir, ne pouvant imaginer alors instant plus sublime.

Puis il y avait eu ces moments de ravissement pendant lesquels, chaque fois, elle voulait passer toute sa vie avec Jésus. Pendant son école primaire, Catherine avait voulu être religieuse pour se consacrer corps et âme à son Jésus. Elle voulait l’aimer comme l’avaient fait les saintes femmes effondrées au pied de la croix, un événement illustré dans l’une des peintures de l’église.

Pourtant, ces peintures étaient de véritables croûtes. Le curé de l’époque les avait peintes lui-même parce qu’il ne voulait pas dépenser les précieux sous de la paroisse à des choses non essentielles selon lui. Le style était pompier, inspiré de l’école sulpicienne, comme toutes les peintures d’église de l’époque, mais en plus mauvais. Cela lui importait peu, toujours fort émue de voir ces femmes pleurant à chaudes larmes devant ce crucifié au corps presque nu brisé et ensanglanté.

Marie-Madeleine surtout la touchait, cette ancienne prostituée — le curé en parlait plutôt comme d’une « pécheresse » — convertie par l’amour de son Seigneur. Son attachement était tellement entier, unique, passionné qu’elle était prête à mourir pour lui. Il ne pouvait y avoir de plus grand amour que celui pour Jésus. Aucun amour terrestre ne pouvait se comparer à celui-là.

 

Le visage de Catherine s’était rembruni maintenant, peut-être à cause de ce souvenir. Peut-être aussi parce que lui remontaient des émotions difficiles à contenir. « Ce que je pouvais être naïve ! » avait-elle marmonné. Puis, son agitation avait recommencé. Malgré le froid, les pensées malsaines avaient recommencé à surgir dans son cerveau embrouillé. Elle revoyait Xavier, torse nu, avironnant avec force dans son canoë sur le lac. Cet été-là, un été particulièrement chaud, elle s’était proposée pour accompagner les élèves au camp avec quelques autres enseignants. On la trouvait tellement généreuse de son temps, notre gentille Catherine aimée de tous. Si patiente avec ses élèves, si souriante avec les parents et ses collègues. Si douce aussi.

La nature dans laquelle le camp la plongeait lui rappelait évidemment les bons moments sur la ferme familiale. Il lui semblait important de faire découvrir aux jeunes toutes les merveilles de cette nature dans laquelle elle avait baigné dans son enfance. La plupart de ces garçons et de ces filles étaient nés en ville. Les seuls vrais arbres rencontrés dans leur vie étaient des arbustes anémiques perçant difficilement dans le béton des trottoirs. Ils ne savaient pas comment se comporter en campagne. Trop préoccupés à chasser les moustiques, ils en oubliaient le paysage. Trop effrayés par l’eau, ils n’osaient pas y plonger même si le lac était peu profond. On voyait plusieurs d’entre eux, de durs à cuire en ville, marcher tout penauds dans les sentiers comme s’ils cherchaient leur maman.

Cet été-là, elle s’était particulièrement démenée pour rendre les jeunes heureux de leur séjour, faisant faire des randonnées en forêt aux garçons, jouant au ballon avec les filles. La baignade était une nécessité pour tous. Il n’était pas question de passer une journée sans faire une « p’tite saucette », même par temps de pluie. Catherine se donnait beaucoup de mal, exigeait beaucoup de son corps peu habitué aux exercices physiques. Beaucoup plus tard — lorsqu’il était déjà trop tard —, elle avait compris les raisons de ces efforts disproportionnés.

Catherine avait renoncé depuis longtemps déjà à devenir religieuse. L’épreuve — la terrible épreuve — vécue à l’époque du pensionnat, si loin de sa famille, avait quelque peu ébranlé sa foi. Elle avait beaucoup pleuré et s’était remise en question, sans perdre pourtant cette envie de s’occuper des autres. C’était l’une des leçons de la religion chrétienne. Son amour pour l’Époux unique s’était transformé en un amour à partager avec les autres, avec les jeunes. L’enseignement allait devenir sa raison d’être : elle serait la meilleure, la plus attentive, la plus prévenante, la plus juste.

« Oui ! la plus juste… Oh vraiment ? »

Cette dernière remarque murmurée doucement l’avait fait pleurer. Les larmes gelaient aussitôt sorties de ses paupières. Sans avoir pris la peine d’enlever ses moufles épaisses, elle avait essuyé les gouttes glacées figées sur ses joues. Les souvenirs, les plus pénibles de ses souvenirs, lui revenaient maintenant, plus intenses, plus violents.

Catherine avait relevé la tête vers l’horizon en invoquant de nouveau son Tuurnqaq : « Où est-ce que tu es ? Vas-tu venir enfin ? » s’était-elle exclamée dans un souffle. « Je t’attends ! Je t’attends ! » Et les larmes avaient repris de plus belle. Elle pleurait dans un petit gémissement qui résonnait dans le silence de l’air glacial de novembre.

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