Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 08: Le chaman

« Tulimaaq » Un dessin de Marcel Viau

À présent, il faisait nuit. Dans le Grand Nord, la nuit n’était jamais vraiment la nuit, même sous un ciel sombre comme aujourd’hui. La blancheur immaculée de la neige créait toujours une espèce de lumière blafarde surgissant du sol. On n’y voyait pas comme en plein jour évidemment. Mais ce n’était pas non plus le black-out total faisant de nous des aveugles incapables de se mouvoir sans se cogner partout.

Catherine commençait à avoir sommeil, mais elle ne devait pas dormir. Elle le savait. Cela faisait partie des enseignements de Tulimaaq de ne jamais céder au sommeil à l’extérieur sans qu’un feu, même le plus petit, nous protège du rude climat polaire. Il était évidemment dangereux de ne jamais se réveiller dans un froid aussi intense. Mais Tulimaaq, lui, avait une autre interprétation. Les rêves qui « disent la vérité » venaient pendant le sommeil. Et même si les rêves n’étaient pas tous similaires, certains nous faisaient mourir. Les esprits dès lors s’emparaient de nous et nous emportaient dans le royaume des morts sous la mer. Il n’était pas rare que l’on n’en revienne jamais.

Tulimaaq ! Quel personnage tout de même ! C’était un homme d’à peine la soixantaine, mais étonnement robuste pour son âge. Non pas qu’il ait été très grand. Au contraire, il était plutôt petit, mais râblé comme ces pêcheurs de la Gaspésie. Il était aussi très fort. On racontait à son sujet — mais on racontait tant de choses à son sujet — l’avoir vu un jour tirer son traîneau sur plusieurs kilomètres, car il avait dû manger ses chiens après s’être longtemps perdu dans le blizzard.

Il avait le visage buriné et ridé de ceux passant beaucoup de temps à l’extérieur. De fait, on le voyait peu au village, car il avait gardé ses habitudes de nomades. On le voyait parfois venir se réapprovisionner, puis il repartait avec ses chiens — pas de skidoo pour lui — pour des semaines. Ses séjours au village pendant le court été étaient plus longs. Mais il n’était quand même pas rare de le voir partir avec quelques bagages dans son kayak pour aller installer sa tente de peau de phoque près d’un endroit particulièrement poissonneux dont lui seul connaissait le secret.

Catherine l’avait toujours vu seul, sans femme ni enfants. On disait qu’il avait déjà été marié et avait eu quelques enfants. Ils seraient tous morts lors d’une expédition de chasse. Lui et sa famille étaient partis les premiers en éclaireur. Deux ou trois autres familles devaient les rejoindre. Mais une terrible tempête de neige s’était abattue peu de temps après leur départ, obligeant les autres familles à rebrousser chemin. Tous avaient été très inquiets de ne pas voir revenir la famille de Tulimaaq. À l’époque, il n’y avait pas comme aujourd’hui de moyens de communication comme les CB. Après presque une semaine, plusieurs des hommes de la communauté ont pu appareiller pour les retrouver. Ils sont partis longtemps, longtemps. Quand ils sont revenus, ils avaient retrouvé Tulimaaq, seul. Il ne lui restait plus que les os et la peau. Son visage était émacié et les yeux lui sortaient presque des orbites. Tous les membres de sa famille étaient morts de froid et de faim. On s’était longtemps demandé comment Tulimaaq avait survécu.

Au début, Catherine n’avait pas fait attention à lui. On le voyait peu, il est vrai. Les rares fois où Tulimaaq circulait dans le village, il le faisait avec beaucoup de discrétion, comme s’il ne voulait pas déranger. Toute la communauté — c’était une évidence — avait un immense respect pour lui. Il n’y avait là rien d’anormal. Les Inuits respectent les aînés beaucoup plus que ne le font les gens du Sud. On leur demande conseil ; on fait confiance en leur expérience. Mais il y avait autre chose. On faisait montre à son égard d’une sorte de déférence semblable à celle portée par les gens du Sud envers les prêtres et même, dans le cas de Tulimaaq, un évêque. Réflexion faite, Tulimaaq n’était-il pas un angakkuq, un chaman?

Catherine avait mis beaucoup de temps pour l’approcher. Il lui a d’abord fallu apprendre l’inuktitut, car il ne parlait jamais une autre langue. Encore aujourd’hui, elle le soupçonnait de bien maîtriser l’anglais et peut-être même le français, mais peu de mots de ces langues de gallunaat sortaient de sa bouche.

La première véritable rencontre avec lui, du moins la première fois qu’elle l’avait remarqué vraiment, ce fut lors d’une de ses promenades. D’habitude, elle montait sur la colline, car sa préférence allait nettement vers la solitude des hauteurs. N’ayant pas le temps ce jour-là de faire sa promenade habituelle, trop longue, elle était partie vers la mer en longeant le fleuve. C’était un panorama d’une autre nature, aussi sauvage et rugueuse que sur la colline, mais trop semblable aux paysages de bord de mer du Sud pour qu’elle puisse en apprécier le charme à sa juste valeur. Bref, elle avait abouti au rivage et regardait à l’horizon. Un homme était perché sur l’un des rochers de la rive.

Pour Catherine, cela n’avait rien d’exceptionnel d’admirer une étendue d’eau assis sur un rocher. Elle l’avait fait tellement souvent au Sud. L’eau — rivière, fleuve ou mer, peu importe — à la fois la calmait et l’animait. L’eau, c’était la vie dans toute sa complexité. Elle adorait l’impétuosité de ces rivières pleines de remous dévalant leur lit au printemps. Combien d’heures avait-elle passées à contempler l’œuvre de la nature ?

Toutefois, les Inuits n’avaient pas l’habitude de ce type de ravissement. Au contraire des Blancs, ils ne voyaient rien d’intéressant à cela. Pour eux la mer représentait leur travail, leur nourriture, la pêche et le danger. La mer n’avait rien d’une nature à admirer. D’ailleurs, il n’y avait pas de mot inuit pour le concept de nature. C’était une idée de Blanc, ce machin-là.

Quoi qu’il en soit, elle avait reconnu en cet homme accroupi sur le rocher le personnage discret rencontré parfois au village. Elle ne s’était pas approchée de lui, sentant la nécessité de ne pas devoir le déranger. Toutefois, on le voyait clairement remuer les lèvres, comme s’il faisait une espèce de prière ou se parlait à lui-même ; elle n’aurait pas pu le dire. Elle s’était éclipsée sans intervenir, mais s’était juré de demander à Anarqaq de parler de lui.

« Dis-moi Anarqaq, l’avait-elle interpellé un jour, tu connais ce vieil homme. »

Il savait évidemment à qui elle faisait allusion. En général peu bavard hormis pour raconter de ces histoires fabuleuses tant appréciées de Catherine, Anarqaq s’était fait pour l’occasion volubile. Il y avait une petite lueur d’admiration dans ses yeux quand il parlait de Tulimaaq. Il avait alors suffisamment confiance en elle pour lui expliquer :

« C’est un grand chaman. Son pouvoir est reconnu même chez ceux au-delà de la mer. »

Lorsqu’on parlait de « ceux au-delà de la mer » — Catherine le savait —, on faisait allusion aux communautés inuites de la terre de Baffin séparée du Grand Nord québécois par le détroit d’Hudson. Les relations entre ces communautés nomades étaient constantes. Ils se considéraient d’ailleurs comme un même peuple.

Par contre à l’époque, elle savait peu de choses sur le chamanisme encore apparenté à une religion en ce qui la concernait. Or c’était plus qu’une religion. Le chaman était le dépositaire d’une longue et complexe tradition orale ayant permis à des générations de survivre sur ces terres inhospitalières. Cette tradition organisait le groupe social, traçait des règles de comportements, fournissait des explications sur le climat, sur les problèmes rencontrés à la chasse ou à la pêche. Le chaman était un prophète, un guérisseur, un consolateur.

Cependant, le chamanisme commençait à s’éteindre et Tulimaaq était sans doute l’un de ses derniers représentants. Les Blancs et leur christianisme avaient fait leur œuvre. On avait mis beaucoup d’effort pour tenter de détourner les Inuits de ces coutumes « diaboliques » censées les éloigner du vrai Dieu. Ces derniers avaient continué toutefois à se raconter les histoires traditionnelles et à suivre les préceptes du chaman. Anarqaq lui avait raconté en confidence que lui-même ne voyait pas de contradiction entre la tradition inuite et sa foi au Christ — il se considérait comme un bon chrétien. « Pourquoi faudrait-il laisser tomber l’une pour l’autre ? Les deux sont bien plus fortes ensemble. »

Tulimaaq l’intéressait de plus en plus. Quand Catherine se promenait au village, elle jetait toujours un œil alentour pour tenter de l’apercevoir. Ce fut long avant de pouvoir l’approcher. Comme il était si peu souvent là, elle ne pouvait pas s’asseoir sur le pas de sa porte et l’attendre. D’ailleurs, où logeait-il quand il était à Quarpuq ? Puis un jour, lui-même l’avait abordé par-derrière, comme une apparition. Il lui avait dit :

« Aluu, Qataq ! »

Le son de sa voix l’avait fait se retourner. Tulimaaq était tout près, plus petit qu’elle ne l’avait cru de prime abord. Elle avait bien reconnu la salutation habituelle inuite, mais le « Qataq » l’intriguait. Il devait y avoir un gros point d’interrogation sur son visage, car Tulimaaq avait continué toujours en Inuktitut :

« Oui, c’est comme ça que je t’appelle : Qataq. Ton nom de Gallunaat est beaucoup trop difficile à prononcer.

— Tu me connais ?

— Bien sûr que je te connais. Tout le monde ici te connaît : la maîtresse d’école blanche si gentille avec nos enfants.

— Moi aussi je te connais.

— Je sais. Tu me cherchais ? »

Évidemment, dans un tout petit village comme Quarpuq, tout le monde se connaissait et l’on savait tout sur tous. Elle qui croyait rester solitaire et discrète, une vérité importante venait de la frapper : si la plupart des gens de la communauté demeuraient des étrangers pour elle, c’était d’abord et avant tout parce qu’ils avaient bien voulu respecter son choix de rester seule.

Tulimaaq la regardait toujours de ses petits yeux fouineurs. Catherine avait ressenti un certain malaise en sa présence, du moins au début de leur relation. Cet homme n’avait pas de temps à perdre avec les politesses et les conversations banales. Il s’était approché ce jour-là parce qu’il connaissait des choses sur elle qu’elle-même ignorait. Elle avait besoin de lui, mais ne le savait pas encore à cette époque.

Catherine était une femme troublée. Mais son trouble, elle l’avait profondément enfoui au fond de son âme en espérant que rien jamais ne puisse remonter à la surface. Son départ en catastrophe de ce Montréal si oppressant avait eu pour but de partir le plus loin possible. Ne plus jamais connaître la chaleur étouffante de cet été-là. Chercher un moyen de se retrouver, d’oublier. Changer de vie. Rester ainsi immobile, pétrifiée comme le pergélisol, frigorifiée. Catherine aimait le froid.

Mais Tulimaaq n’était pas dupe, ce diable d’homme !

« Tu sais que je t’ai vu l’autre jour sur le rocher ? avait-elle dit.

— Oui, je sais. Je t’ai vue aussi.

— Tu avais l’air bien concentré.

— J’avais un gaumaniq. »

Devant l’air interrogateur de Catherine qui apprenait là un nouveau mot, Tulimaaq avait consenti à lui expliquer.

« Vous les Blancs, vous appelez cela une vision. »

Il avait dit ce dernier mot en anglais. Elle avait évidemment entendu parler de ces phénomènes de transe agitant parfois certaines familles ou certains individus. Mais jamais on ne lui en avait parlé directement. Pour ce qui est de ces transes, l’Église ne les condamnait pas vraiment. Après tout, n’y avait-il pas déjà une longue histoire d’extase mystique dans cette institution séculaire ? La résistance venait plutôt de la culture des Blancs. Les gallunaats se raidissaient devant ces manifestations surnaturelles considérées généralement comme des inventions pures et simples ou pire comme de l’hystérie proche de la maladie mentale. Voilà pourquoi les Inuits n’y faisaient jamais allusion en présence des Blancs. D’où la surprise de Catherine à l’égard du récit de la vision de Tulimaaq.

À partir de ce moment-là, une relation bien étrange allait se nouer entre elle et lui, deux êtres que tout pourtant semblait opposer : elle, jeune femme blanche de la grande ville plutôt délicate aimant la musique et les livres, et lui, vieillard rêche ayant baroudé toute sa vie dans la steppe boréale. « Oui, une bien étrange relation » s’était-elle entendue murmurer.

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