Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 01 : Anne-Marie

Les événements débutent dans un poste de police de Montréal où Anne-Marie exerce le métier de sergent détective aux affaires criminelles.


Porte de bronze dans un édifice de Jean Nouvel à Prague

L’homme, un colosse à la barbe de cinq jours et aux cheveux presque blancs, entre dans le poste de police en poussant un diable sur lequel se trouve une grosse cruche de plastique remplie d’eau. La grande salle est occupée par des bureaux qu’on dirait placés là au hasard, dans un joyeux désordre. Ils sont presque tous vides à cette heure très matinale. L’équipe de jour n’est pas encore arrivée. La lumière crue au néon éclaire quand même l’ensemble, comme s’il y avait quelque chose d’important à voir. Or, seulement deux bureaux sont occupés. Un homme tout au fond semble lire quelque chose sur son ordinateur. Une femme plutôt petite et trapue, au visage rond et aux cheveux bruns rebelles, occupe le bureau tout près de l’abreuvoir où le colosse s’apprête à déposer son fardeau. Elle est concentrée sur un dossier et ne se rend pas compte du mouvement du diable qui roule silencieusement sur des pneumatiques.

Arrivé près de l’abreuvoir, le colosse lâche d’un coup les poignées du diable, faisant résonner dans toute la salle un mélange de bruit de métal et de glouglous. La femme sursaute.

— Ah Germain ! Tu me fais le coup à chaque fois.

Les yeux de Germain pétillent. Son visage n’est pas très beau, mais il est doux et engageant. Il doit bien avoir dans la soixantaine. Il porte un uniforme bleu azur, une couleur qui ne lui sied pas du tout. Il est bâti comme une armoire à glace, de grandes mains d’ouvrier et des bras encore capables de soulever de lourdes charges.

— Ce sera une belle journée, sergent Boisvert. Je vous l’dis.

— Germain, combien de fois faudrait-il te le répéter ?

— Quoi, sergent ?

— Je ne m’appelle pas « sergent ». Mon prénom, c’est Anne–Marie.

— C’correct.

— Et puis, depuis le temps que tu viens ici, tu pourrais aussi me tutoyer. Non ?

— Vous savez Serg… Anne-Marie, mes parents m’ont appris à respecter l’autorité : les curés, les juges, la police… Puis chez nous, on vouvoyait même le paternel. Alors !

— Bon, bon. Ça va…

Cette salle est laide, peinte en une couleur incertaine, sans moulure au plafond, sans aspérité nulle part. Le mur à droite est percé de fenêtres d’où la lumière du jour commence à peine à percer maintenant. Il n’y a ni rideau ni volet. Des stores peuvent être descendus le jour quand le soleil commence à entrer, mais cela n’arrive que vers la fin de l’après-midi. On remarque au fond de la salle un vaste couloir qui mène — du moins on peut le soupçonner — à plusieurs bureaux fermés.

Le mur de gauche est vide, à l’exception d’une série de photos, toutes de mêmes gabarits, plusieurs en noir et blanc, d’autres en couleur, s’alignant de la plus ancienne à la plus récente. Au bout de cette enfilade, une table sur laquelle sont posées une grande machine à expresso, des tasses de différentes grandeurs, des cuillères. En dessous de la table, un réfrigérateur pour conserver le lait et une petite poubelle dans laquelle est inséré un sac en plastique blanc.

Anne-Marie se lève, prend sa veste noire qui avait été déposée sur son dossier de chaise, l’enfile et commence à se déplacer vers la table dominée par la machine à café.

— Je sais pourquoi tu viens livrer ton eau si tôt le vendredi matin.

— Pour vous voir, voyons ? Vous êtes mon rayon de soleil.

Anne-Marie n’est pas ce genre de femme qui rit facilement. Ni même qui sourit. Elle n’est pas ce que l’on pourrait appeler une femme radieuse. Plusieurs dans cette salle l’ont appris à leurs dépens, les hommes en particulier. Colérique et souvent acrimonieuse, elle ne s’en laisse jamais imposer par qui que ce soit, même pas son lieutenant. Bien que peu aimée de ses collègues, on la respecte toutefois. Très compétente, elle parvient à résoudre la plupart des dossiers qui lui sont confiés. On l’appelle le « pitbull » parce qu’elle ne lâche jamais prise. Cependant, personne n’a jamais osé lui donner ce surnom devant elle, à l’exception de Jean-Paul bien sûr, son partenaire occasionnel et son souffre-douleur, le seul qui ait accepté de travailler avec elle.

Germain ! Eh bien, Germain est l’un des rares qui semble trouver grâce à ses yeux, allez savoir pourquoi. C’est la raison pour laquelle, dans sa réponse, il n’y a aucune allusion à l’ironie d’une remarque qui l’aurait fait bondir autrement.

— Dis plutôt que je suis la seule à t’offrir un bon expresso de notre machine à café. Elle est réservée aux policiers, tu sais.

— J’sais.

— Bon d’accord. Un lungo, pas de lait, pas de sucre ?

Germain hoche de la tête en silence. Anne-Marie aime bien le café et elle en avale de grandes quantités. Et elle sait comment bien le faire, c’est certain. Arrivée au comptoir, elle met la machine en marche d’une main experte, dépose une tasse en porcelaine — pas de ces maudits verres en carton — regarde couler le lungo de Germain avec contentement.

Elle avait fait des pieds et des mains, soulevé des montagnes et s’était mis à dos le tiers du poste de police pour obtenir une machine digne de ce nom. Tous ne souhaitaient pas consacrer les restes du mince budget du poste à un appareil aussi luxueux alors que l’on devait fonctionner avec des ordinateurs vieux de trois ans et plus. On avait dû racler les fonds de tiroir et même faire une collecte auprès des collègues pour compléter la somme nécessaire. Anne-Marie n’en pouvait plus de boire la lavasse de la vieille cafetière en verre qui donnait un bouillon infect.

Quand la première tasse est pleine, elle la met de côté, en prend une autre plus petite, une tasse à double expresso, et la dépose sur le socle. Elle commence par jeter un œil à Germain qui est occupé à autre chose, regarde un peu autour d’elle et sort une petite flasque en métal de sa poche de veste, puis elle verse un liquide brunâtre dans la tasse avant que le mince filet de café ne s’écoule.

Depuis quand ce petit manège ? Elle-même ne saurait le dire. Peut-être depuis quelques mois. Oh, elle a toujours pris un coup solide, c’est certain. Une habitude acquise dans sa jeunesse. Elle avait si souvent vu son père un verre de whisky à la main lorsqu’il était à la maison. Mais lui, il ne se déplaçait jamais. Il restait toujours le même, à l’inverse d’elle qui parfois rentrait passablement éméchée. Ses cuites de fin de soirées ne lui suffisaient plus depuis quelque temps. Elle avait acheté cette jolie petite flasque aux reflets d’argent et la remplissait régulièrement d’un cognac bon marché, le VSOP étant trop cher et réservé pour les grandes occasions.

Pendant que le café coule, Germain examine les portraits accrochés au mur. Il les regarde attentivement en marchant de côté comme un crabe, puis il s’arrête soudain à l’une des photographies, frappé par le nom inscrit en dessous. Au moment où Anne-Marie revient avec les deux tasses en main, il lui lance.

— Gérard Boisvert, c’était votre père ?

— Oui.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— Il est mort en service… Il y a bientôt un an… Un fou qui…

— C’était un bel homme. Il avait l’air sévère sur la photo.

— Elle avait été prise quelques semaines avant sa…. avant son…

— Ç’a dû vous faire de la peine de le perdre ?

— Oui… je l’aimais beaucoup. Je… je…

Son visage s’assombrit maintenant et lorsque cela lui arrive, ses sourcils se froncent et lui donnent un air encore plus sévère, un peu comme son père sur la photo. Elle lui ressemble par certains traits, sauf pour la rondeur du visage. Anne-Marie est troublée par la conversation. À vrai dire, elle cherche franchement à éviter le sujet.

— Je ne veux pas parler de ça, Germain. Bon, il faut que je me dépêche. Bianca va s’impatienter. Elle est furieuse et elle m’en veut tellement lorsque j’arrive en retard pour lui donner ses croquettes.

Elle tourne maintenant son regard vers la photo de son père et reste ainsi pendant quelques instants. On la dirait partie dans un rêve.

La petite fille devait avoir sept ou huit ans. Elle regardait son père avec admiration dans son bel uniforme de police lorsqu’il lui mettait sa grande casquette sur la tête. Elle la tenait des deux mains en riant, ses cheveux déjà rebelles débordant de partout. Elle était aux anges. Il l’amenait avec lui pour assister à la parade de la Saint-Patrick. Elle savait que ce serait un jour merveilleux.

Il lui achetait des beignets en passant chez André. Elle adorait ces beignets enrobés de sucre glace. Son père aimait bien lui voir la frimousse lorsqu’elle en avait mangé deux ou trois. Elle mettait du sucre blanc partout, jusque dans les cheveux. C’était vraiment l’une des rares fois où elle le voyait sourire. Elle aimait l’atmosphère joyeuse de la parade. Son père lui faisait mettre sa plus belle jupe, des collants neufs, la recouvrait d’un manteau chaud et la coiffait d’un beau béret vert forêt. Elle était tellement bien alors. Elle se sentait tellement bien.

Arrivée sur le parcours, il la confiait à madame Bégin. C’était l’épouse de son supérieur. Madame Bégin n’avait pas d’enfants et elle aimait bien la petite. C’était une femme assez corpulente, affable, rieuse. À chaque fois qu’elle la voyait, elle portait un chapeau pas possible, avec des fleurs dessus ou toutes sortes d’autres choses. Elle disait qu’elle avait été chapelière dans le temps où il se vendait encore des chapeaux. Maintenant, elle les faisait pour elle-même. Peut-être qu’elle ne devrait pas, se disait la petite fille en regardant l’oiseau jaune perché sur le couvre-chef.

Quand madame Bégin la voyait arriver, elle lui pinçait toujours la joue. Ça lui faisait mal, mais elle se forçait à sourire. « Que t’es belle, ma petite ». C’était toujours sans grand enthousiasme qu’elle prononçait cette phrase, à se demander si elle pensait vraiment ce qu’elle disait. Madame Bégin et elle se faufilaient — « se faufiler » étant un euphémisme compte tenu du gabarit de la dame — jusque sur la bordure du trottoir et elles attendaient.

Lorsque son père passait devant elle en marchant au même pas que ses collègues en uniforme au son de la fanfare de la police, elle battait des mains et sautait de joie en lui criant : « papa, papa ». Lui, quand il l’apercevait, lui faisait un petit clin d’œil avec un sourire en coin. Ce qu’elle était fière de lui alors !

Anne-Marie sort de sa rêverie et donne l’une des tasses à Germain. Elle garde l’autre, celle du double expresso, puis commence à le savourer tout en marchant vers son bureau.

 

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