Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 12 : À l’école de la vie

« Ilisarviq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine regardait tomber la neige avec plus de force. Les flocons virevoltaient plus violemment pour venir s’accumuler sur ses vêtements. Cette tempête était là pour de bon, au moins pour la nuit et peut-être plus. Elle ne pourrait plus jamais revenir, cela était maintenant une certitude. Personne non plus ne la chercherait, elle en était certaine également. Pourquoi l’aurait-on fait ? D’abord qui pouvait connaître son projet de départ ce jour-là ? Personne n’en avait été averti. Ensuite, qui se préoccupait de cette galunnaat un peu étrange dont la préférence allait davantage aux hauts plateaux désertiques qu’aux humains en bas au village ?

Son corps resterait à tout jamais adossé sur son Inukshuk jusqu’à ce que son âme sorte de sa petite bulle d’air pour s’envoler, libre enfin, vers des pays inconnus. Son esprit flotterait dans l’éther, allégé du fardeau si lourd accroché au fond de son cœur depuis si longtemps. Libre enfin de retrouver son château blanc imaginaire, ses roses, son ciel bleu pur et immaculé, son enfance perdue.

Elle n’avait pas peur. Non ! Paradoxalement, Catherine-la-dégonflée n’avait pas peur, à peine intriguée de voir se dérouler ainsi le film de sa vie. Tous ses souvenirs se bousculaient en vrac pour sortir, comme des prisonniers qui viennent de trouver la faille de leur prison.

Son esprit s’était mis à vagabonder de nouveau, vers Montréal cette fois.

La grande ville avait été un choc pour cette paysanne n’ayant connu que son village et la petite ville ouatée de Québec. Sa mère parlait de Montréal comme de la Babylone moderne où les petites filles risquaient à tout moment la perdition. C’était pourtant loin d’être le cas. Certes, la ville était grande, populeuse et cosmopolite. Certes, il y avait des quartiers à éviter pour une jeune fille de bonne famille : le red light, le « bas de la ville » en générale, la rue Sainte-Catherine le soir. Mais somme toute, Montréal était une ville relativement sûre lorsqu’on connaissait les codes, et elle les avait appris vite.

Ce qu’elle avait aussi vite appris, c’était l’anglais, une langue indispensable si l’on voulait vivre un tant soit peu à Montréal. Bien sûr, ce n’était déjà plus comme avant. Montréal était en pleine transformation à cet égard. Les luttes pour faire reconnaître la langue française ayant agité la ville quelques années auparavant commençaient à porter leurs fruits. On n’avait plus la même difficulté qu’auparavant à se faire servir dans la langue de Molière. Naguère, il arrivait souvent d’entrer dans les grands magasins de l’ouest de la rue Saint-Laurent et de se faire répondre d’un ton sec « speak white » lorsqu’on osait demander un article en français. Aujourd’hui, on s’excusait craintivement de baragouiner le français, comme si les francophones étaient tous des terroristes en puissance prêts à faire exploser leur bombe dans le magasin.

En effet quelques années auparavant, la crise d’octobre avait eu lieu. Le Front de Libération du Québec, le FLQ, avait fait sauter des bombes près des édifices fédéraux ou dans des boîtes postales. Il y avait eu des morts. En octobre, l’enlèvement d’un diplomate et le décès d’un homme politique avaient ému le Canada tout entier à un point tel que la Loi des mesures de guerre avait été décrétée et que les militaires avaient occupé une bonne partie de l’île de Montréal. Les choses s’étaient calmées depuis, mais la ville était en pleine ébullition culturelle.

Fraîchement diplômée de l’Université Laval à Québec, Catherine avait tout de suite été embauchée dans l’une des nombreuses écoles secondaires de la Commission des écoles catholiques de Montréal. On avait alors besoin d’un grand nombre d’enseignants afin de recevoir des enfants de plus en plus nombreux pour lesquels les parents exigeaient une meilleure éducation. Il n’y avait pas nécessairement plus d’enfants, mais le climat social et politique rendait urgent de mieux préparer la population francophone au marché du travail. C’était, croyait-on, la solution aux nombreux problèmes du Québec qui l’asservissaient depuis si longtemps.

Elle avait trouvé un petit meublé dans un demi-sous-sol d’un logement à deux étages appartenant à une famille ouvrière. Le quartier était paisible, la rue agrémentée de nombreux arbres matures, une rareté dans la métropole. Toutefois, rien ne lui avait permis de s’habituer aux bruits de la ville, aux sirènes de police et de pompier, au murmure sourd et constant de la circulation automobile. La chaleur humide des étés montréalais lui était insupportable, sans parler des odeurs de saleté mêlées de mazout qui montaient sous l’effet d’un soleil voilé par le smog. Mais à tout prendre, cette nouvelle vie lui seyait relativement bien.

L’école secondaire Saint-Mathieu-de-Lasalle était mixte, évidemment. Cela allait de soi pour tout le monde, y compris pour Catherine qui pourtant n’avait jamais connu la mixité avant ses dix-sept ans. Cela aussi, elle s’en accommodait très bien. D’ailleurs, quels pouvaient donc être les avantages de l’école séparée ? Ce type d’éducation ne relevait-elle pas d’une époque révolue lors de laquelle les rôles des hommes et des femmes étaient bien campés : les hommes rapportaient l’argent et les femmes élevaient leurs enfants à la maison ? Nous n’en étions plus là, croyait-elle.

Il ne lui était pas venu à l’esprit alors que la mixité relevait aussi d’un tabou sur le plan des sexes. Il pouvait tout arriver si des petits garçons et de petites filles se côtoyaient de trop près. Non Catherine, n’avait jamais vraiment pensé à cela, y compris pour elle-même. Elle n’avait rien contre les relations entre les garçons et les filles. C’est là chose toute naturelle. Et ce n’était pas à une fille de fermiers qu’on allait apprendre l’utilité des sexes. Elle-même avait assisté toute jeune aux saillies des cochons et des bœufs. Ces événements avaient été des sujets de curiosité à examiner d’un œil neutre, presque scientifique.

Catherine ne s’intéressait pas aux relations avec les garçons. En fait, elle n’en voyait pas l’utilité. Il s’agissait même d’une perte de temps si l’on voulait se consacrer entièrement à l’enseignement, un domaine devenu un art de vivre, une vocation. Car, après y avoir longuement réfléchi, l’intérêt porté à l’éducation avait été une façon de transformer sa vocation religieuse en projet laïque. Depuis que lui avait passé l’envie d’être religieuse, depuis qu’il n’était plus plausible de consacrer sa vie à Jésus-Christ son Époux, elle avait cherché sur quoi reporter ce surplus d’amour tapi au fond de son cœur, cette passion brûlante. L’éducation avait été son exutoire. Catherine allait consacrer sa vie à faire grandir les enfants, comme elle l’avait fait pour Évelyne.

Pour ce faire, il fallait passer tout son temps à s’instruire. Les années du CÉGEP et de l’Université, elle ne les avait pas vues, régulièrement fourrée à la bibliothèque ou dans sa chambrette à étudier. Toujours première de classe. Toujours aussi seule.

Former son esprit avait été une priorité au point où elle en avait oublié son propre corps, ce matériau encombrant, ce boulet à traîner. Si le Bon Dieu lui avait fait la faveur de ne pas en avoir, cela l’aurait bien arrangée. Néanmoins, il lui fallait composer avec lui, ne serait-ce que ces quelques jours par mois pendant ses règles douloureuses.

Évidemment, la séduction considérée à tort ou à raison comme l’apanage des femmes était perçue de sa part comme de la futilité, comme une activité, pire, une besogne superfétatoire. En conséquence, on ne la remarquait pas, et cela lui convenait. De toute façon, elle-même ne se trouvait pas attrayante : trop grande, petits seins, visage quelconque avec ses cheveux mi-longs quelconques et ses yeux quelconques. Elle n’avait jamais voulu apprendre à se maquiller non plus. Ses seuls et uniques objets de féminité avaient été des boucles d’oreilles et une bague héritée de sa grand-mère. D’ailleurs, d’aussi loin qu’elle se souvienne, pas un garçon n’avait jamais pris les devants pour lui faire des compliments sur son apparence, même si parfois on remarquait son si joli sourire ou sa gentillesse.

« Joli sourire », « gentillesse », deux expressions tant et tant entendues à son sujet à l’école Saint-Mathieu : « notre Catherine, elle a toujours l’air de bonne humeur, elle sourit tout le temps ». Même les enfants répétaient comment « leur maîtresse est gentille ». Catherine avait pris ces mots en horreur. Comment cela pouvait-il se faire ? Personne ne voyait donc qui elle était vraiment? Comment ne pouvait-on pas se rendre compte du tumulte dans son cœur ? Si quelqu’un avait pu ne serait-ce qu’entrevoir son âme.

Les deux premières années de sa vie d’enseignante s’étaient écoulées comme un fleuve tranquille. Entre les cours à préparer et à donner, les copies à corriger, les réunions d’enseignants, les rencontres de parents, elle prenait toujours le temps d’aider les élèves en difficulté, d’en consoler d’autres, de les écouter, de se faire proche des plus faibles, de réprimander les plus dissipés, sans violence, toujours avec compassion. Catherine était appréciée de tous à défaut d’être aimée d’un seul.

Puis Xavier était apparu.

C’était au début de sa troisième année à l’école. Sa préférence avait toujours été d’enseigner en Secondaire I afin de recevoir les nouveaux élèves. Il fallait prendre soin de ces derniers qui arrivaient la plupart du temps anxieux après l’école primaire. C’était un moment important pour eux, un saut qualitatif plutôt effrayant dans leur vie. Il fallait en prendre soin.

Xavier devait avoir douze ans. Il était remarquable : beau comme un cœur avec son petit visage fin, ses yeux bleus et ses cheveux châtains ondulés. Une belle petite tête d’ange contrastant avec un corps déjà bien formé pour son âge et de larges épaules. Lorsque Catherine l’avait vu pour la première fois, elle avait été frappée par cet air triste qui le quittait rarement, sauf lorsqu’il riait aux éclats. Et alors, à ce moment-là, il devenait lumineux.

Il lui arrivait parfois avec certains élèves, par instinct plus qu’autre chose, de se rapprocher d’eux. Ce fut le cas avec Xavier. La vie du garçon ne devait pas être de tout repos ; Catherine le sentait. Il vivait seul avec sa mère. Il avait seulement cinq ans quand son père avait quitté le foyer. Sa mère devait travailler pour gagner la vie de la famille, le père n’ayant plus jamais donné signe de vie.

Le gamin était plutôt timide. Il s’était fait peu d’amis pendant cette année, même si les petites filles lui tournaient autour comme des mouches autour d’un pot de miel. Xavier aimait mieux la compagnie de sa maîtresse. Pendant les récréations, il venait souvent se tenir auprès d’elle plutôt que de jouer avec les autres. Il lui parlait de tout et de rien, de choses sans importance. Et Catherine, au lieu de l’encourager à s’amuser avec les autres — ce qu’elle aurait dû faire normalement —, le gardait tout près le plus longtemps possible.

Quand venait le temps de la dictée, il lui arrivait souvent de marcher dans les allées de sa classe entre les pupitres. Tout en parlant, elle jetait un coup d’œil par-dessus l’épaule de l’un ou l’autre pour constater les résultats. Parfois, quelquefois seulement, en s’approchant du pupitre de Xavier et au lieu de simplement regarder, elle appuyait bien légèrement sa main sur son épaule. Oh bien doucement ! Xavier cessait alors d’écrire et levait son visage vers le sien. Il y avait tant de tendresse dans ce regard, un si grand besoin d’amour dans ces yeux qu’elle en était troublée, chamboulée même. Chaque fois, elle enlevait précipitamment sa main et revenait à son bureau en espérant éviter à l’avenir une telle proximité physique avec lui. Une promesse jamais tenue. Une promesse impossible à tenir.

Cette année-là avait été la plus difficile. Non pas sur le plan du travail ni sur celui des relations humaines. Catherine s’était même liée d’amitié avec certaines collègues ayant des goûts similaires : aucune n’aimait sortir dans les bars ou aller en boîte pour se défoncer. Leurs préférences allaient au cinéma, à la lecture et aux musées. Huguette était mariée et avait déjà un enfant. Pauline venait de se fiancer. Il leur arrivait quelquefois de faire des soupers entre filles au restaurant. Elles y racontaient tout ce qui leur passait par la tête. Catherine n’était pas la plus bavarde, évidemment. Mais on l’écoutait lorsqu’elle leur rapportait l’histoire du dernier volume lu ou s’enthousiasmait pour une exposition.

Bien sûr, on la taquinait fréquemment sur les garçons. Huguette lui avait déjà proposé de lui faire rencontrer des blind date. Ses copines ne comprenaient pas qu’une femme comme elle ne se soit pas encore trouvé un charmant jeune homme capable de la dorloter. Pauline, qui était plutôt du genre gourmande, lui avait suggéré de les prendre par le ventre et de leur cuisiner de bons petits plats. Encore fallait-il qu’elle habite un logement digne de ce nom pour ce faire, leur disait-elle alors.

Ces taquineries étaient devenues un leitmotiv, et Catherine s’en était amusée autant que ses copines. Elle ne savait pas encore que ce serait sa dernière année à l’école, qu’elle la quitterait sans donner de nouvelles, même à ses copines, après la rentrée scolaire de l’année suivante. Cette année-là n’était vraiment pas comme les autres. Il se passait quelque chose qu’elle était incapable d’identifier. Sa routine était perturbée, ce qu’elle détestait par-dessus tout. Distraite plus souvent, elle dormait mal et perdait l’appétit. Si patiente d’habitude, elle devenait facilement exaspérée par certains élèves jusqu’au point de hausser le ton. Même Huguette s’était aperçue du changement. Elle lui avait suggéré de voir un médecin, ce qu’évidemment Catherine n’avait pas fait.

Son état ne la préoccupait guère. Ces problèmes allaient passer, se disait-elle. De fait, pendant les deux semaines de vacances cet hiver-là, tout allait mieux. À la ferme dans sa famille, elle y avait fait de la raquette, s’était changé les idées. Tout allait mieux. Mais de retour à l’école, les troubles étaient revenus. Et ils s’intensifiaient en présence de Xavier.

Un souvenir bien précis lui revenait maintenant : le jour où elle avait pris en charge Xavier pour des leçons particulières. C’était après le congé de Pâques. Il lui arrivait parfois de garder certains élèves après la classe pour les aider à se préparer aux examens de fin d’année. Xavier n’était pas le plus brillant de ses élèves, particulièrement en mathématiques. Lors de cette fameuse journée, Catherine s’était assise tout près de lui, juste à côté, comme elle le faisait toujours dans ces occasions avec les autres élèves. Or pendant que sa tête était penchée vers lui afin de le guider, Xavier lui avait murmuré tout bas sans la regarder : « Vous sentez bon mademoiselle ».

Catherine, au lieu de sourire de cette remarque innocente comme l’aurait fait n’importe quelle enseignante, avait regardé le beau profil d’ange et les épaules carrées de Xavier. Puis elle avait posé un geste incompréhensible en saisissant doucement sa main qu’elle avait longuement gardée dans la sienne. Il s’était alors produit en elle un phénomène bizarre se rapprochant des moments d’extase à l’église dans son enfance. Son cœur s’était mis à battre la chamade et une sensation inconnue jusqu’à présent montait du plus profond en vagues successives puissantes et irrésistibles.

Après un long moment, Xavier, surpris du geste, avait lentement retiré sa main. Elle avait aussitôt mis fin au cours particulier et l’avait renvoyé chez lui.

À partir de cet incident, Catherine n’avait plus trouvé le repos.

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