Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 14 : La descente aux enfers

« Itisooq » Un dessin de Marcel Viau

Le choc avait eu lieu quelques semaines après ce dernier temps des Fêtes, vers la fin de janvier, au moment où Catherine avait vu son Tuurnqaq, le corbeau agressif, le géant tout en noir avec son regard oblique. Après cet événement qui l’avait si troublée, la descente aux enfers avait vraiment commencé, elle qui se croyait toujours à l’abri au Nord, dans le froid. Elle avait quitté le Sud pour fuir, pour s’éloigner d’elle-même, pour s’éloigner de lui, de Xavier.

Xavier revenait toujours par bribes dans ses souvenirs. Catherine l’avait pris en charge dès son arrivée à l’école. Il était si beau, ce garçon ! Elle le revoyait penché sur ses cahiers d’exercices pendant la classe. Il lui arrivait d’être si concentrée sur lui qu’elle en oubliait le reste des élèves, distraite, la tête ailleurs. Parfois, un autre élève attendait longtemps avant d’obtenir des réponses à ses questions lorsqu’il levait la main. Il devait même parfois l’interpeller : « Mademoiselle ! Mademoiselle ! » Elle se sortait alors de ses rêveries sans conviction, comme si on la dérangeait.

Xavier, lui, était ravi de l’intérêt qu’on lui portait. Cela ne lui était pas arrivé souvent dans sa vie, vraisemblablement. C’était un garçon doux, renfermé et solitaire. Il ne cherchait pas les ennuis et on le laissait en paix généralement. Ce qu’elle était belle, sa maîtresse ! Il aimait sa façon de s’habiller, simplement, mais avec toujours beaucoup d’élégance, c’était du moins son point de vue. Il aimait la voir marcher dans les allées avec son allure de princesse. Il aimait surtout lorsqu’elle s’approchait de lui. Il aimait son regard posé sur lui. Il aimait son parfum. Il aimait sa main qu’elle déposait tendrement sur son épaule.

***

Les paupières de Catherine se faisaient de plus en plus lourdes, encore une fois. Encore une fois, elle n’avait pas pu résister au sommeil. Encore une fois, elle s’était mise à rêver immédiatement avec en tête l’histoire de Frère-Lune et de Sœur-Soleil que Tulimaaq avait racontée pendant les Fêtes. Il s’agissait de l’un des mythes inuits de la création du jour et de la nuit. Frère-Lune avait été aveugle pendant longtemps, mais il avait recouvré la vue sans que personne ne le sache. Comme il n’avait pas d’épouse, il avait cherché une femme seule dans un igloo. Lorsqu’il avait trouvé l’habitation de sa sœur, il ne l’avait pas reconnue, car il avait été aveugle si longtemps. Il lui avait fait l’amour. Cela avait duré sur une assez longue période. Pendant tout ce temps, sa sœur n’avait pas pu savoir qui venait la voir dans le noir ainsi tous les soirs.

Un jour, elle avait enduit le visage de son amant avec de la suie d’une marmite préalablement chauffée. Puis elle avait cherché le coupable dans le camp le lendemain. Quand elle avait vu son frère tout taché de suie, elle avait été horrifiée. Elle s’était coupé un sein, lui avait dit de le manger, car c’était aussi bon que de faire l’amour avec elle. Comme il refusait, elle avait mis le feu à son sein et s’était enfuie. Son frère l’avait poursuivie avec une torche, mais il était tombé et la torche s’était presque éteinte. Pendant ce temps, le sein de sa sœur brûlait toujours aussi fort. Et voilà pourquoi il y a encore des périodes sombres et froides éclairées par la lune et des périodes claires et chaudes éclairées par le soleil. Parce qu’un frère et une sœur ne parvenaient plus à se rapprocher. Le frère qui aimait sa sœur était destiné à la poursuivre pour toujours et sa sœur était destinée à toujours le fuir.

Le souvenir de l’histoire de Frère-Lune et de Soeur-Soleil revenait dans l’esprit fiévreux de Catherine, mais transformé, métamorphosé par son rêve. Elle était devenue Sœur-Soleil et Xavier était Frère-Lune. Elle était dans un igloo au milieu de nulle part dans la steppe. Leur père et leur mère n’étaient plus là. Ils étaient partis un jour en la laissant seule avec son frère, Xavier était aveugle de naissance. Étant aveugle, il ne pouvait pas chasser et rapporter de la nourriture. Elle essayait d’aider Xavier en lui fournissant de la nourriture, même si ce faisant, une femme transgressait un tabou, car les femmes chez les Inuites n’ont pas le droit de chasser.

La sœur et le frère se trouvaient souvent seuls dans l’igloo. Elle regardait son frère avec grande émotion, l’aimait beaucoup et en prenait grand soin. Elle le surveillait tout le temps afin de lui éviter de se frapper ou de plonger dans un trou d’eau, ce qu’elle faisait aussi quand il se déshabillait le soir pour aller se coucher sous la peau de phoque. Xavier ne savait pas que sa sœur l’observait, car il était aveugle. Or justement, l’innocence du geste attirait Catherine comme un aimant. Elle voyait ce beau corps nu éclairé par la lampe à l’huile qui semblait lui dire chaque soir : « Viens. Viens avec moi ». Ce soir-là, elle n’avait pas pu résister, s’était mise nue également et s’était étendue près de son frère. L’ayant touché doucement, elle avait senti sous ses doigts le frémissement de sa peau. Le corps de son frère s’agitait de plaisir. Elle l’avait guidé vers elle. Et là…

Catherine s’était brusquement réveillée en sortant de son rêve toute tremblante, son corps grandement agité par des sensations qu’elle cherchait constamment à réprimer. Encore à moitié endormie, elle revoyait le torse nu de Xavier dans son canoë pendant ces toutes dernières vacances d’été. Elle se promenait seule avec lui dans le bois dans la chaleur étouffante, le regardait marcher en se dandinant, lui jetait un œil de temps en temps en lui souriant. Elle se voyait en train de le mener à une petite cabane, un refuge quelque part, là-bas, où ils seraient tranquilles, où ils pourraient se protéger de la chaleur. Xavier espérait ce moment depuis longtemps. Il était déjà donné, il s’abandonnait déjà. Et elle n’arrivait plus à se contenir. Et elle avait perdu tout contrôle d’elle-même, possédée, oui, possédée par le désir.

« NON ! » Catherine avait crié ce « non » si fort, si fort qu’on aurait pu l’entendre jusqu’à Quarpuq, jusqu’au bout du monde. Dieu qu’elle se détestait en ce moment même. Dieu qu’elle avait horreur de ce corps indomptable, impossible à soumettre. « Qu’il gèle donc jusqu’à la moelle ! », s’était-elle écriée en donnant des coups de poing sur sa jambe.

Elle avait aimé Xavier. Non pas comme une sœur aime son petit frère ni comme une enseignante aime son élève. Non ! Elle l’avait aimé comme une femme aime un homme. Elle avait aimé passionnément un enfant de douze ans. Et elle se faisait horreur pour cela.

Encore aujourd’hui, il lui était difficile de comprendre ce qui s’était passé. Comment cela pouvait-il être possible ? Pourquoi elle ? Pourquoi lui ? Il y avait eu bien d’autres enfants avant Xavier. Elle les avait aussi aidés, en avait aussi pris soin, les avait aussi aimés. Catherine avait voulu consacrer sa vie à ce métier et avait voulu s’y donner corps et âme. Alors pourquoi ?

Quelque chose en elle s’était produit en le voyant. Quelque chose en elle s’était brisé, comme un barrage cédant sous la force d’un impact. Tout son petit monde construit patiemment à force de travail et d’abnégation avait volé en éclat. Xavier l’avait envoûtée. À moins que ce ne soit ses propres démons qui la hantaient. Eh oui ! De vilains démons se cachaient sous les dehors avenants de la « gentille » Catherine. L’un de ceux-là, le plus terrible, s’appelait « passion dévorante ». Ce démon, ce n’était pas elle… mais c’était aussi elle.

Catherine s’était remise à psalmodier la prière de Marie de l’Incarnation

Hé Amour ! Quand vous embrasserai-je à nu et détachée de cette vie ? N’aurez-vous point pitié de moi et du tourment qui me possède ? Vous savez que je brûle de désir d’être à vous et n’ai-je pas suffisamment souffert d’être éloignée de vous ?

Son amour pour Xavier l’avait aveuglée. Elle cherchait toutes les occasions d’être auprès de lui. Au début, comme pour se dédouaner de ce qui lui apparaissait déjà comme une passion coupable, elle l’avait fait parler de lui, un exercice auquel il se prêtait aisément. Xavier était un garçon très sensible ayant vécu douloureusement l’absence de son père. Il disait comment il le cherchait tout le temps, dans la rue, dans les centres commerciaux, en promenade à la campagne. Selon sa mère, c’était inutile d’essayer de savoir où son père était. Il était parti très loin, dans un autre pays. Qu’à cela ne tienne, Xavier continuait à le chercher.

Ce gamin avait un si grand besoin d’amour, si grand. Le vide affectif chez lui était si immense. Catherine en avait été effrayée parfois. Selon sa perception, il suffisait d’un rien pour le voir tomber dans les mains de personnes mal intentionnées. Il finirait par se perdre à jamais. Elle voulait tant le protéger, elle voulait tant le meilleur pour lui. Mais en même temps, le gouffre de ce besoin d’amour l’attirait comme un aimant, comme lorsque le vide nous fait vaciller lorsqu’on regarde en bas d’une haute falaise.

Il lui arrivait de le regarder faire ses devoirs, seule avec lui après la classe. Il peinait, vraiment. Ce n’était pas facile. Lorsqu’un problème difficile se présentait, il tirait un petit bout de langue de côté. Catherine trouvait ce tic si charmant. Et lorsqu’il réussissait à le résoudre, il levait la tête tout joyeux, magnifique de contentement, lui souriait en disant : « mademoiselle, j’ai réussi ». Elle en était alors toute bouleversée.

Le rapprochement de Xavier avec Catherine avait commencé à être remarqué par les élèves. On traitait Xavier de « chouchou de la maîtresse ». Cela ne le dérangeait pas. Au contraire, il en était fier. Par contre, Catherine n’appréciait guère l’allusion. Elle avait toujours pris grand soin de ne pas faire de discrimination entre les élèves. Bien que prise en défaut, elle se sentait incapable de résister. Toutes les occasions étaient bonnes pour se rapprocher de lui, pour rester seule avec lui, parfois sous des prétextes futiles : une copie à réviser, une recommandation à faire. Chaque fois, elle lisait dans ses beaux yeux bleu clair de la tendresse mêlée d’admiration pour elle. Vers la fin de l’année, il était même apparu dans son regard une petite lueur inconnue jusqu’alors. Oh ! Catherine en avait été si troublée, de cette petite lueur !

Ses supérieurs et ses collègues ne s’étaient aperçus de rien tellement elle savait cacher son jeu. Seule Huguette avait eu des doutes : « Ah toi, ma p’tite, tu es amoureuse. Tu vas nous le présenter un jour », lui avait-elle lancé guillerette en la voyant ainsi adopter un comportement erratique. Catherine s’en était fortement défendue, affirmant vivre des événements perturbants dans sa famille. Et c’était en partie vrai. Son père était déjà très malade. Il ne s’intéressait plus à rien sur la ferme. De toute façon, il était incapable de faire face à ses obligations. Il était question de vendre la ferme, ce à quoi Monique s’était opposée avec la dernière des énergies. Oui, c’est vrai : elle avait la tête ailleurs.

À la fin de cette année-là, Catherine avait bien voulu pour la première fois accompagner un groupe d’élèves pour un séjour de quelques semaines dans un camp de vacances. Jusqu’à maintenant, elle n’avait jamais accepté de le faire, considérant donner déjà beaucoup de son temps à ses élèves. D’autant que la ferme de ses parents avait toujours besoin de bras durant la période d’été. Or en apprenant la venue de Xavier au camp, elle n’avait pas hésité à s’offrir comme bénévole, sur un coup de tête il va sans dire. Un geste qu’elle ne tarderait pas à regretter.

De se retrouver en pleine nature l’avait comblée au début, mais pas tant que de revoir son Xavier sortant pour la première fois loin de la grande ville. Pour lui, tout était nouveau : le lac, la forêt, les fleurs, les sentiers, le chalet où il dormait avec d’autres élèves et l’une de leurs maîtresses. Leur rencontre dans un autre milieu serait à n’en pas douter bénéfique. La nature aurait des effets thérapeutiques sur eux. Catherine avait espéré avoir avec Xavier une relation plus conforme à ce que l’on est droit d’attendre d’une enseignante avec son élève.

Cet été-là avait été exceptionnellement chaud et Catherine s’était particulièrement activée, de façon inhabituelle d’ailleurs. Un besoin la poussait à dépenser le plus d’énergie possible avant la nuit pour pouvoir tomber d’épuisement. Elle jouait au ballon avec les garçons et les filles ou faisait du canoë avec eux. Elle allait nager aussi, réticente malgré tout à afficher quelques parties de son anatomie, laquelle était pourtant bien galbée avec de longues jambes supportant un corps plutôt mince bien proportionné.

Comme d’habitude, Xavier cherchait à se retrouver auprès d’elle. Mais cette fois, Catherine avait voulu garder un peu plus de distance. Elle lui proposait tout doucement, en évitant de le blesser, d’aller jouer avec les copines et les copains de son âge. Lui, il disait préférer parler avec elle : « Vous êtes si gentille, Mademoiselle, puis les copines de mon âge ne m’intéressent pas. »

Chaque fois qu’elle tentait ainsi de l’écarter, chaque fois qu’il devait la quitter, Xavier le vivait comme un amoureux éconduit. Il s’en allait penaud, le visage infiniment triste. Elle en était toujours bouleversée. Il lui était arrivé souvent de vouloir le rappeler pour lui dire de rester. Combien de fois avait-elle pensé le rattraper, lui prendre la main, l’approcher de son corps, l’enlacer, l’embrasser, lui avouer son amour, lui dire de rester avec elle pour toujours, toujours ? Mais elle ne l’avait jamais fait.

Catherine avait commis la grave erreur — encore une fois quand il s’agissait de Xavier — de demander à dormir dans le chalet où Xavier couchait. Il y avait cinq chambres, dont l’une plus grande était destinée à la surveillante. Deux garçons occupaient chacune des quatre autres chambres. Xavier dormait dans l’une de celles-ci. Pendant le séjour, malgré la fatigue de la journée, Catherine faisait un effort pour se garder éveillée jusqu’à ce que tous les garçons s’endorment. Puis avec d’infinies précautions, elle se faufilait dans la chambre de Xavier pour le regarder dormir. Comme elle aimait le voir ainsi, reposé, calme. Il avait un si beau visage, le visage d’un enfant qui était déjà celui d’un homme. Il est même arrivé de flatter ses cheveux si soyeux. Cela ne le réveillait pas heureusement. On dort si profondément à cet âge. À moins qu’il n’ait fait semblant de dormir…

Lorsque Catherine retournait à sa chambre, encore tout émue de ce rapprochement, elle avait vécu les moments les plus pénibles, les plus détestables… les plus délectables de cet été-là. Se couchant toute agitée, il lui venait alors des images si puissantes, des fantasmes si convaincants. Son corps, d’habitude si tranquille, devenait un torrent, une tempête, un ouragan. L’eau bouillonnait tellement, les vents soufflaient si forts qu’elle s’envolait très haut dans le ciel, happée par l’œil du cyclone.

À la fin de son séjour au camp de vacances, elle était totalement désemparée, complètement déboussolée. Elle s’était sentie sale, hypocrite, lâche. Elle ne voyait pas comment reprendre l’année scolaire en face de Xavier. Mais elle ne savait pas non plus comment se passer de lui.

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :