Vous lirez ci-dessous le dernier épisode du roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID.
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Épisode 25: Épilogue

«  Aullapuq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine venait de déposer son bagage au comptoir du petit aéroport de Quarpuq. Il n’était pas lourd. Elle n’avait pas gardé grand-chose de son séjour de cinq années au Nord. Même son manteau en peau et ses kamiks avaient été donnés à une famille dans le besoin. Ses statuettes, seuls objets ayant du prix à ses yeux, avaient été empaquetées soigneusement et envoyées dans le Sud par cargo.

Elle avait gardé dans son bagage quelques vêtements de base et surtout les petits cadeaux offerts lors de la fête d’adieu de l’école. Il y avait une statuette en pierre ponce spécialement sculptée pour elle par Anarqaq. Il s’agissait d’une Sedna couchée sur le côté, reconnaissable à ses longs cheveux en tresses et à ses nageoires à la place des pieds. Il avait poussé le détail jusqu’à sculpter des mains sans doigts. Superbe ! Il y avait aussi des moufles particulièrement décorées faite par Qisaruatsiaq, fabriquée aussi spécialement pour elle.

Surtout, il y avait les dessins des enfants, pleins d’animaux, de banquises blanches, de grands ciels bleus. Catherine était toujours présente quelque part, la plupart du temps dessinée en géante, comme celle des vieilles histoires inuites. On avait dansé des danses traditionnelles au son du tambourin sacré, on avait chanté des chants de gorge, on lui avait donné toutes sortes de petits présents.

Catherine avait été surprise de cette fête, ne croyant pas être si appréciée, voire aimée, comme Michel le lui avait dit. Elle faisait son travail, voilà tout. Mais peut-être en fin de compte avait-elle fait plus que son travail ? Catherine aimait cette communauté, son mode de vie, ses mythes, ses croyances. Les Inuits, ce sont des survivants. Ce sont des battants. Ils ont dû affronter des situations que personne d’autre n’aurait été capable de surmonter. Et maintenant, cette merveilleuse culture s’étiolait devant elle. Ce que des millénaires de vie dans un univers si hostile n’avaient pas réussi à faire, la «civilisation» des gallunaats était en train de l’accomplir. Leur seule planche de salut dans les circonstances, croyait-elle, c’était l’éducation. Seule l’éducation leur permettrait de reprendre en main leur destinée, car l’ignorance est le pire des maux. Voilà la mission qu’elle s’était donnée.

Catherine avait été très émue par le dessin d’Ituliaq. La petite pleurait à chaudes larmes au point où ses lunettes en étaient toutes embuées. Elle était inconsolable de la voir partir. Catherine l’avait un moment prise à part, s’était agenouillée devant elle, l’avait serrée très fort dans ses bras et lui avait dit :

« Ne pleure pas, mon petit fulmar. Tu sais, je ne te quitte pas vraiment, je ne serai jamais loin.

— Mais tu t’en vas dans le ventre du grand oiseau. Tu ne reviendras pas.

— Ça ne veut pas dire que je ne serai plus là… Dis-moi, il t’arrive parfois de voir passer un renard blanc dans la plaine, non ?

— Oui, ça arrive parfois.

— La prochaine fois que tu en verras un, qui penses-tu que ce sera, hein, qui ?

– Toi ?

— C’est parce que j’aurai eu envie de venir te voir pour te dire qu’il ne faut pas te décourager et de continuer à étudier bien bien fort. »

– C’est vrai ?

– Bien sûr que c’est vrai. »

La petite avait fini par essuyer ses larmes et l’avait laissé partir.

 

Quand les procédures d’usage eurent été terminées, Catherine s’était retournée pour rejoindre Michel un peu plus loin. Elle avait jeté un œil à l’extérieur, comme si la silhouette de Tulimaaq allait lui apparaître. Mais évidemment, ce n’était pas possible. Il ne pouvait pas être là. La famille venue le chercher dans son igloo parce que l’un de leurs enfants était malade l’avait trouvé couché sur sa peau d’ours, dans son habit de cérémonie. Il était mort depuis quelques jours.

On avait d’abord détruit son igloo, car il ne devait rien rester du lieu où il était décédé. On l’avait enveloppé d’un linceul en peau de phoque enlacé dans des lanières de cuir. Puis, on l’avait transporté pas tellement loin de là dans une petite grotte à même le sol. Tout le village s’était réuni. On avait apporté des objets de la vie quotidienne pouvant lui servir dans l’au-delà : un harpon, des ustensiles de pêche, un couteau à neige. Puis, on l’avait mis dans la grotte dont on avait fermé l’ouverture avec de grosses pierres.

 

Catherine s’était approchée de Michel. Il avait gardé son bagage à main. Elle avait appris il y a une semaine le décès de sa mère, ce qui avait enclenché toute une série de décisions, dont celle de ne plus revenir au Nord.

« C’est pour quand les funérailles ? lui avait demandé Michel.

— Dans deux jours.

— T’es pas rendue, ma pauv’ Cathou. Il faudra repartir presque tout de suite de Montréal pour aller au village.

– Oui. Pour Monique, ça n’avait pas de sens de mettre maman dans un cimetière à Montréal. De toute façon, ni elle ni maman n’ont de relations en ville. Au village au moins, il va y avoir quelques vieux qui la connaissent encore. Puis, maman reviendra chez elle, ses cendres enterrées près de son Médé.

— Tu vas aller demeurer chez ta sœur ensuite ?

– Oui. Monique va se sentir bien seule à Montréal. Elle a un grand appartement avec deux chambres. De toute façon, cela me laissera le temps de voir venir. Je devrai chercher un job, trouver un appartement… »

Il avait fait un geste pour lui remettre son sac, puis s’était arrêté net. Il avait regardé le sac un moment avant de lui déclarer

« Y est vraiment pas beau ton sac… mais maudit que je l’aime. C’est lui que tu tenais à la main quand t’es venue cogner à ma porte il y a deux semaines. Tu te rappelles comme j’ai capoté quand je t’ai vu… Je me serais jeté à tes pieds.

— Ben c’est ce que t’as fait aussi, mon grand fou.

— Ouais, c’est vrai. C’était surtout pour enlever tes kamiks, mais je ne sais pas ce qui m’a pris de t’embrasser les pieds comme ça. En tout cas, j’étais heureux en maudit. En maudit ! »

Michel la regardait avec des yeux tellement remplis d’amour qu’elle en était toute chamboulée. Ce grand gars, elle le découvrait tous les jours un peu plus. Et elle l’aimait tous les jours un peu plus. Ce qu’elle ressentait pour lui était tout nouveau. Il fallait y aller prudemment. Catherine était généralement une femme prudente. Généralement, du moins. En tous les cas, elle ne voulait pas s’emballer cette fois. Quelque chose de rare, de précieux était en train de se tisser entre eux. Michel avait ajouté.

« J’essayais toujours de me réveiller avant toi pour te regarder dormir encore un peu. C’est… J’sais pas comment dire… c’est… t’es belle en maudit ! »

L’annonce du départ imminent de l’avion venait d’être annoncée. Catherine avait pris le sac des mains de Michel. Il avait hésité à le lui rendre en lui disant.

« Si j’avais pu partir avec toi… mais je ne peux pas… Tu le sais… tu comprends, hein ? Il me reste encore trois mois à mon contrat… Je peux pas leur faire ça… Ils m’ont demandé de rester encore une fois pendant les Fêtes. Ils ne trouvent personne… Pourtant, il faudra bien en trouver un jour. Parce que moi, je m’en vais, là. Dans trois mois, je m’en vais… quelqu’un m’attend en ville… »

Il avait pris un air soucieux maintenant. Des larmes qu’il essayait désespérément de retenir étaient venues embuer ses yeux.

« Parce que tu vas m’attendre, hein, Cathou, tu vas m’attendre… hein ! »

Elle avait lâché son sac et s’était approchée de lui. Elle lui avait pris le visage entre les mains et lui avait dit.

« Ne t’inquiète pas, Michel. Je ne connais aucun autre joueur de hockey à Montréal. »

Et le grand gars avait éclaté d’un rire sonore qui avait fait déborder ses larmes. Il l’avait prise dans ses bras forts et l’avait serré jusqu’à presque l’étouffer. Il lui avait murmuré à l’oreille : « je t’aime, ma Cathou » et elle lui avait répondu : « moi aussi, mon grand fou, moi aussi ». Il avait desserré son étreinte et lui avait dit.

« Je vais m’ennuyer en maudit, tu sais. Je vais t’écrire tous les jours. Tous les jours. Puis je vais te téléphoner aussi, quand ça sera possible. C’est mieux quand j’entends ta voix. »

Une autre annonce venait d’être faite sur le départ de l’avion. Elle avait repris le sac dans sa main et s’était retournée pour aller vers la sortie. Avant de franchir la porte, elle avait voulu voir encore une dernière fois son amant. Il se tenait là sans bouger, les bras allongés. Il continuait à pleurer tout en lui souriant. Elle lui avait envoyé un baiser à la volée, s’était retourné vivement et était sortie.

 

C’était la dernière des quelques passagers à sortir, mais elle ne pouvait pas partir sans jeter un dernier coup d’œil à ce paysage sauvage, intemporel qui l’avait tellement fasciné par son étrangeté. Il faisait un froid de canard, comme toujours.

« Madame, madame. Il faut y aller là. »

Sortant de son rêve, elle avait couru vers la porte du petit Twin Otter qui s’était tout de suite refermée derrière elle. Elle s’était installée à son siège unique, près du hublot après avoir mis son sac dans le casier. Les moteurs à hélices avaient été mis en marche.

Catherine avait détaché son col pour sortir la chaîne toujours à son cou. Il n’y avait plus seulement sa médaille — la médaille d’Évelyne, comme elle l’appelait — mais aussi le galuigiujak de Tulimaak. Elle avait embrassé l’amulette. Toutes sortes de souvenirs lui revenaient, les meilleurs comme les moins bons, comme si ce monde merveilleux et sauvage lui rappelait qu’il resterait dorénavant incrusté en elle pour toujours.

Elle avait remis la chaînette sur sa poitrine et avait tourné machinalement son regard vers l’extérieur

Un gros objet noir l’avait attirée sur la piste un peu plus loin. Ce ne fut pas long avant de reconnaître un grand corbeau. Celui-ci semblait la regarder fixement, sans bouger.

Ils restèrent ainsi longuement à se toiser, elle derrière son hublot, lui dehors, dans le froid.

Finalement, l’oiseau avait pris son envol avec de grands battements d’ailes, élégant, comme tous les grands corbeaux. Il était parti directement vers le nord sans s’arrêter. Catherine l’avait regardé disparaître jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à l’horizon.

FIN

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