LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode IX: Le désespoir de Didon

« Papillon Rorschach » un dessin de Christophe Viau

Héneault ne venait pas souvent dans ce quartier. Maisons vétustes. Fenêtres opaques. Corniches abîmées. Des escaliers tordus désuets échouent sur des trottoirs fissurés. Les produits en montre dans la vitrine sale des magasins n’en finissent plus de jaunir. Tout est triste, morne, gris.

Par contre, un chassé-croisé incessant d’hurluberlus de toutes sortes rend le tableau moins désolant. On dirait des personnages sortis tout droit d’un conte de Dickens. Une vieille, courbée, sans âge, trottine en tirant son carrosse d’épicerie, un manteau élimé descendant jusqu’au sol. Le pauvre type, là-bas, le visage encore jeune ravagé par l’alcool, cherche à se souvenir d’une chose depuis longtemps oubliée. De l’autre côté de la rue, un autre parle à un auditoire imaginaire en faisant de grands gestes. Tout se déroule comme dans un film au ralenti. Les êtres et les choses sont d’humeur paresseuse.

Quelque chose se met soudain à changer. Une sorte de fébrilité anime la rue. Les gens s’immobilisent et les visages se tendent. Soudain, un bruit d’enfer : crissements de pneus, sirènes d’auto-patrouille, cris. En un clin d’œil, la rue se remplit du clignotement des gyrophares. Des policiers sortent de nulle part. Il y en a partout, en uniforme, en civil, à pied, en auto, en panier à salade. Tout ce beau monde forme rapidement un demi-cercle autour d’un pâté de maisons.

— On vient encore arrêter quelqu’un.

Héneault reluque en coin la petite dame à cheveux gris qui vient de dire cette phrase en serrant un sac sur sa poitrine.

— Ils ont dit à la radio que c’est des terroristes du FLQ.

Coup dans la porte. On ouvre. Les policiers se saisissent de l’homme encore en vêtement de corps et lui font descendre l’escalier quatre à quatre. Le pauvre va s’échouer dans une encoignure et décide de se tasser sur lui-même. On le reprend sans ménagement et on le fait entrer dans un car de police. La femme en haut de l’escalier a les deux poings levés. Elle vocifère quelque chose qui se perd dans le vacarme de la rue. Les deux marmots accrochés à sa jupe braillent à pleins poumons.

Autour de Héneault, la foule murmure.

— C’est-y pas malheureux.

— Ils ont proclamé la loi des mesures de guerre cette nuit.

— Qu’est-ce que c’est ça ?

— Ça veut dire qu’ils peuvent arrêter n’importe qui n’importe où, et qu’ils ont le droit de le garder jusqu’à 21 jours sans l’accuser de quoi que ce soit.

— Mais c’est une dictature, ça !

Tout se termine abruptement. Les badauds se dispersent par petites grappes. De nouveau, la rue reprend son rythme comme si de rien n’était. Le mouvement général des véhicules et des gens retombe dans la monotonie.

Héneault avance d’un pas rapide. À chaque croisement, il observe avec attention les indications et continue sa route. Il s’arrête enfin devant une rue et s’y engage sans hésitation. Après avoir marché encore quelques minutes, il s’immobilise devant un escalier, sort un papier de sa poche pour le consulter. Puis, il monte l’escalier trop raide en posant son pied bien à plat sur chaque marche. Arrivé en haut, il appuie sur la première sonnette du bord. Le bruit sec d’un loquet se fait entendre et la porte s’ouvre comme par magie. Il entre dans un portique sombre et se retrouve devant un autre escalier. Au moment où il lève la tête, une voix féminine l’interpelle.

— Oui. Qu’est-ce que c’est ?

Il entrevoit une silhouette mince en pantalon serré à la taille. Une des mains s’accroche à l’encadrement et l’autre tient fermement la corde du mécanisme de la serrure. Il ne parvient pas à voir son visage dans le contre-jour.

— Allô ! Diane ? C’est moi, ton oncle Gérard.

La silhouette se raidit. La poitrine de Diane se soulève avec régularité sous l’effet de sa respiration. Elle semble hésitante.

— Entrez mon oncle.

Elle lâche la corde, ce qui a pour effet de faire se refermer la porte du palier. Il monte lentement les marches en s’accrochant à la rampe. La silhouette a disparu dans l’embrasure. En mettant le pied sur la dernière marche, il aperçoit Diane en pleine lumière.

Elle a des cheveux de jais, très fournis, très bouclés. La masse noire encadre un visage fin malgré un nez trop long et un peu busqué. Teint foncé, lèvres minces et pommettes saillantes. De petits yeux bruns, presque noirs le regardent bien droit, sans rien céder. Ces yeux sont capables de mordant, de dureté même. La forme des sourcils lui donne un air d’ironie perpétuel. Mais elle ne rit pas. Bien au contraire. Sans être glacial, son regard reste fermé.

— Il y a si longtemps que nous nous sommes vus. Dieu que tu ressembles à ta mère.

Il se penche un peu pour l’embrasser. Elle lui offre une joue. Il y dépose un baiser pudique. Elle referme la porte. L’entrée donne directement sur un petit vivoir. Il aperçoit d’abord un coin de l’autre pièce, sans doute la cuisine. La vaisselle traîne sur une table. Quelques posters accrochés aux murs décorent la pièce : un portrait stylisé de Che Guevarra, le symbole de la paix, un paysage, un visage d’enfant. Une petite table fragile, un vieux téléviseur, un sofa à trois places en tissu et un fauteuil en similicuir complètent l’ameublement.

— Installez-vous ici.

Il s’assied sur le bord du fauteuil sans enlever son pardessus. D’ailleurs, elle ne le lui a pas offert.

— Voulez-vous un café ?

— Non. Merci bien.

Mal à l’aise, elle semble maintenant regretter de l’avoir laissé entrer. Le silence dure encore quelques instants. Enfin, elle prend place dans le sofa et demande d’une voix éteinte :

— Que voulez-vous ?

— Parler un peu avec toi.

Le silence tombe de nouveau, plus chargé cette fois. Le visage de Diane se rembrunit. Elle garde les yeux baissés.

— J’ai appris par Christiane que Julien avait habité chez toi. Ce fut même son dernier domicile.

— Pas vraiment, mais c’est tout comme.

Lorsque Diane lève enfin les yeux, on y lit non pas de la tristesse, mais de la colère. Une colère sourde, douloureuse. Le visiteur penche légèrement la tête. Il bascule dangereusement vers l’avant. Ses doigts tiennent encore le papier sorti de sa poche au pied de l’escalier. Il le fait tourner lentement, très lentement, comme s’il s’agit d’un bien de grande valeur.

— Je lui en ai voulu, dit-elle, et je lui en veux encore.

De nouveau le silence envahit la pièce. Une lueur jaunâtre surcharge l’atmosphère. La lumière du jour filtre à travers les rideaux, mais on dirait l’éclairage blafard du soir.

— Pourquoi a-t-il décidé de venir habiter chez toi ?

— Lorsqu’il a quitté la commune, il ne savait plus où aller.

— Mais voyons ! Nous aurions été heureux de le recevoir… Il est vrai que ça n’allait pas très fort entre lui et nous… entre lui et moi.

— Julien était perdu, désemparé. Vous savez, quand on a connu quelqu’un toute petite, on le voit avec des yeux d’enfant. Il est tel qu’on veut bien se l’imaginer. Pour moi Julien, c’était le beau petit garçon gentil et doux. Il aimait parler avec moi ; il préférait mes jeux. Il était attentif, aussi attentif qu’un enfant puisse l’être.

Elle saisit d’une main fine sa masse de cheveux à la racine et entreprend de les lisser par-derrière dans un geste élégant et féminin. Ce faisant, elle renverse d’un petit coup sec la tête, laquelle reprend aussitôt sa position normale.

— Nous nous étions perdus de vue à l’adolescence. Peu de temps avant son départ pour l’Europe, nous nous sommes revus de nouveau. Je partageais alors avec une amie une petite maison à l’île Bizard. Il aimait venir chez nous. Il y trouvait une certaine sérénité. Le paysage verdoyant, le bras de rivière tout calme. Oui… il aimait se retrouver chez nous.

Diane perd graduellement son air rêveur. Ses yeux bruns deviennent encore plus sombres, noirs et durs.

— Mais depuis son retour, il avait changé. Il avait beaucoup changé. Julien était devenu un garçon secret, énigmatique… Ce dernier mois passé à l’île fut difficile pour lui et pour nous…. Pendant qu’il était sous notre toit, il vivait des choses terribles et je ne le soupçonnais même pas… J’étais incapable de… de lui arracher quoi que ce soit. Lui si ouvert avec moi d’habitude… Je ne pouvais… je ne savais pas… je n’ai rien su. Quelque chose le rongeait. Quelque chose dont il avait à peine conscience lui-même.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Je ne sais trop ! C’était comme si… comme s’il avait perdu un objet important, et qu’il le cherchait sans relâche. Il m’est arrivé de surprendre son regard. Il me semblait si loin alors. Non seulement loin de moi, mais loin des autres, loin du monde en général. Lorsque je parvenais à le faire sortir de sa torpeur, il devenait grincheux et agressif. J’aurais quand même dû me douter de quelque chose.

Elle pose les deux paumes à plat sur les cuisses et se met à frotter son pantalon de lin afin de faire disparaître quelques plis inexistants. Puis, elle se croise les bras pour empêcher un frisson. La pièce est pourtant surchauffée.

— Un soir… c’était juste avant de quitter définitivement la maison… il arriva un incident étrange. Je ne l’avais pas vu de la soirée. Il s’était enfermé dans sa chambre. J’étais seule avec lui ce soir-là. Soudain, il est sorti en coup de vent, a ouvert la porte d’entrée et s’est mis à courir à perdre haleine vers la rivière. Il n’avait jamais eu un comportement comme celui-là auparavant.

— Qu’est-il arrivé ensuite ?

— Eh bien ! Lorsque je suis revenue de ma surprise, j’ai décidé d’aller le retrouver. Il faisait sombre et on n’y voyait pas beaucoup. Arrivée sur la rive, je l’ai d’abord cherché dans le sous-bois. Puis, j’ai entendu du bruit. Une voix. En regardant vers la rivière éclairée par la lune, je l’ai aperçu. Il était debout à quelques mètres du rivage, les jambes enfoncées dans l’eau jusqu’aux genoux.

— Que faisait-il là, pour l’amour du ciel ?

Cette fois, Hélène frissonne littéralement. Son corps tout entier tremble. Les mains croisées sur ses avant-bras ne parviennent pas à arrêter les soubresauts.

— Il prenait de l’eau dans sa main et s’aspergeait la tête. Il a répété à plusieurs reprises ce geste en l’accompagnant d’une phrase. Toujours la même.

— Quelle phrase ?

— Je n’oublierai jamais ses mots. Il disait : « Baptise-moi, Seigneur ».

— « Baptise-moi, Seigneur ». Mais que veut dire tout cela ?

Diane ne l’écoute pas. Elle tremble toujours. Les spasmes font frémir ses lèvres et rendent sa voix chevrotante.

— Il a cessé ce rituel. Puis il s’est tenu debout, sans bouger, la tête penchée sur le côté et les bras en croix. Il s’est finalement mis à ricaner nerveusement. Je suis entré dans l’eau en vitesse pour aller le chercher. Il s’est laissé entraîner sans mot dire. Sur la berge, il se jeta par terre toujours en ricanant. Je me suis assise près de lui et je l’ai pris dans mes bras. Il s’est laissé faire. Je l’ai bercé en lui chuchotant à l’oreille. « Ça va aller ! Ça va aller ! »

Les yeux de Diane sont maintenant pleins d’eau. Ils débordent presque. Elle fixe un point imaginaire sur le plancher tout en se balançant doucement. Une larme finit par rouler sur sa joue, s’écoule tout du long en suivant les sinuosités de la peau, et tombe dans le vide.

— Le lendemain, il était parti… pour toujours.

Le silence règne pour un long moment encore. Rien ne paraît vouloir interrompre cet instant magique. Jusqu’à maintenant, Héneault était resté assis dans la même position inconfortable. Il se décide à enfoncer un peu plus dans le fauteuil et à remettre son papier dans une poche. Sa tête reste baissée.

— Tu l’aimais ? N’est-ce pas ?

Diane agrippe un mouchoir et commence à s’essuyer les joues. La question la surprend. Son regard, déjà distant, devient ombrageux. Ses yeux sont désormais pleins de feu. Pleins de feu et de mélancolie, tout à la fois. On peut presque sentir physiquement la formidable énergie de ce corps filiforme. Elle hausse maintenant le ton.

— Mais de quoi vous mêlez-vous ? De quel droit vous permettez-vous de me poser cette question ?

— L’aimais-tu ?

— C’est impossible, voyons ! Vous le savez bien. Une cousine aimant son cousin. On n’est plus à l’époque des rois de France. C’est inacceptable, vous le savez pourtant.

— Pourquoi donc ? Aujourd’hui, tu sais…

Il suspend sa phrase lorsqu’il constate l’effet de ces mots sur la jeune fille. L’ironie. Cette ironie qu’elle porte sur son visage comme une marque indélébile.

— Aujourd’hui… aujourd’hui… Comme si les tabous ne pouvaient prendre d’autres visages.

Héneault la fixe toujours intensément, attendant une réponse à sa question. Diane semble prête à éclater. Mais elle lève plutôt la tête vers lui, pour la première fois peut-être depuis cette étrange entrevue.

— Je l’aimais… du moins je l’ai cru… Et vous, l’aimiez-vous ?

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Julien me parlait de vous parfois.

— Ah oui ! Et que disait-il ?

— Il parlait de votre absence. Julien a rarement mentionné votre nom. Il le faisait parfois pour évoquer de vagues souvenirs d’enfance, mais surtout pour signaler votre absence. Vous étiez toujours parti, au loin. Il avait l’impression de vous connaître uniquement par lettre ou par téléphone.

— Il m’en voulait ?

— Non, pas vraiment. Vous faisiez partie d’un autre monde. Les autres. Les bourgeois. Ce n’était pas son monde.

— Tu sais, j’ai dû beaucoup voyager… Mon travail… En fait, c’est vrai. Je ne l’ai pas vraiment connu. Julien semblait si sûr de lui. Il était si orgueilleux. Il n’avait pas besoin de moi.

— Qu’en savez-vous ?

— Je n’ai jamais pu avoir de vraie conversation avec lui. À chaque tentative, il allait s’enfermer dans sa chambre. Ou alors, il m’engueulait en me reprochant mes idées politiques. Je me souviens d’une fois où ce fut particulièrement pénible. Il m’a crié toute sorte de choses : je me bouchais les yeux devant les vrais problèmes, je ne comprenais pas, le Québec allait à la catastrophe, nous étions en train d’agoniser comme peuple. Porteurs d’eau et fiers de l’être. Pendant ce temps, je faisais ma vie de bon petit capitaliste satisfait de lui-même… Au fond, il avait peut-être raison.

— Bien sûr qu’il avait raison, voyez ce qui passe aujourd’hui ! L’armée dans nos rues ! Ils vont bientôt arrêter nos gens !

— Non je ne parle pas de cela. Il avait raison. Je me bouchais les yeux. J’étais aveugle, c’est vrai. Et j’ai l’impression aujourd’hui que le voile se déchire. J’ai vécu la tête dans le brouillard. Je volais au-dessus de tout. Ou plutôt non… Une taupe. Oui c’est cela, j’étais une taupe creusant son tunnel sans savoir où elle va. Une taupe, c’est aveugle… Ça ne voit rien… une taupe !

Héneault retire ses lunettes d’une main, et de l’autre il se pince la racine du nez avec le pouce et l’index. Pendant ce temps, Diane l’observe. Elle a perdu son ironie, sa mélancolie et même sa colère. Il reste seulement un beau visage imprégné de douleur. Il se lève.

— Il faut que je parte maintenant. Je dois aller voir ton grand-père à l’hôpital. Pardonne-moi d’avoir pris de ton temps.

Diane se dresse à son tour. Elle reste là, immobile, appuyée sur une seule jambe, les bras croisés, ses cheveux noirs tombant sur ses épaules. Elle marche vers la porte, l’ouvre et tend la main. Puis, se ravisant, elle prend son oncle par les épaules et l’embrasse. Des larmes coulent de nouveau sur ses joues.

— Vous direz bonjour à grand-père pour moi.

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