La vie est rarement un long fleuve tranquille. Elle nous emporte parfois dans des tourbillons que nous n’aurions jamais imaginés. Chacun réagit à sa façon dans les circonstances. Quand nous nageons désespérément pour garder la tête hors de l’eau, nous nous agrippons à tout ce qui semble la seule bouée de sauvetage à notre portée.

Interview avec Martin O.

17.Carentis Temporis TemporalitasVerbatim d’une entrevue avec Martin O. qui prétend avoir été enlevé par des entités non identifiées. L’homme préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. L’entrevue a été réalisée dans une chambre de motel le 13 janvier de cette année à M…


[L’enregistrement démarre à 18 h 52]

Interviewer : Bonjour Martin. Vous préférez que je vous appelle Martin, je crois?

Martin : Personne vous a suivi? Vous avez fait attention, comme je vous ai dit de faire?

Interviewer : Ne vous inquiétez pas. Je n’ai pas été suivi.

Martin : Ouf, ça me soulage… J’su’ content de vous rencontrer. Vous êtes plus gros qu’à la TV.

Interviewer : Heu… Merci bien!

Martin : Y a pas de quoi. J’aime votre programme. « Les phénomènes de l’étrange », que ça s’appelle? La fois de l’affaire de la maison hantée, c’était génial. Vous êtes tellement instruit. Vous connaissez tellement de choses.

Interviewer : Merci. Bon, maintenant, Martin, si nous en venions au vif du sujet, vous m’avez contacté pour me dire que vous avez fait l’objet d’un enlèvement. Est-ce exact?

Martin : Oui, oui. Ce que j’ai à vous dire est très, très, ultra confidentiel. Y faut pas qu’elles se doutent de que’que chose. J’ su’ prêt à tout révéler. Mais il faut me jurer de ne pas donner mon nom. Vous jurez?

Interviewer : Bien sûr, je vous en fais la promesse. Pourquoi tant de précaution?

Martin : Vous pouvez pas vous imaginer ce qu’elles sont capables de m’ faire si elles apprennent que je vous parle, là, tu’ suite.

Interviewer : À qui faites-vous allusion?

[Silence]

Interviewer : Bon d’accord. Vous ne voulez rien dire pour l’instant. Parlons donc de l’enlèvement. Pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé?

Martin : Oui. Bon! En tu’ cas, j’étais tout seul à la maison. J’ su’ toujours tout seul depuis que B… est partie. B…, c’est ma femme…. ben, mon ex-femme, parce qu’elle m’a quitté pas longtemps après le… le…

[silence].

En tu’ cas, j’étais tout seul et je r’gardais la TV, comme tous les soirs. Y avait pas de hockey. Facque, je me su’ mis à pitonner. J’su’ tombé sur un programme sur les lions. Savez-vous ça, vous? Un lion qui rencontre une lionne avec des p’tits, y pourra pas… ben vous voyez là, y pourra pas… faire la chose…  avec elle si y a pas tué ses p’tits. Vous le savez, ça?

Interviewer : Non, je ne savais pas.

Martin : C’est effrayant ç’t’affaire! Un père qui tue ses enfants. Mais quel genre de père c’est ça? Quel genre de père…? Vous pouvez me l’ dire?

Interviewer : Horrible oui.

Martin : Horrible, c’est ça. horrible. Vous trouvez ça aussi. Bon! En tu’ cas, je regardais la TV,  pis j’ai entendu un bruit bizarre au sous-sol. Je m’su’ levé pour aller voir. Quand j’su’ arrivé dans le haut de l’escalier, y avait une drôle de lumière dans la cave. Mais vraiment bizarre. Pas comme un éclair ou un flash. Non! Une sorte de lumière douce, comme un néon, un néon vert. Pis y avait le bruit. Vous savez, une espèce de kling-klang. Ça arrêtait pas.  Kling-klang; kling-klang; kling-klang, kling-klang. Vous savez, cette sorte de bruit, là.

Interviewer : Hum! Hum!

Martin : En tu’ cas, arrivé en bas de l’escalier, y avait que’que chose de changé dans la cave. Su’ le mur du fond, j’ai vu ma machine à laver. C’avait l’air de ma machine à laver; mais c’était pas elle. Elle était rendue immense. Elle prenait toute la place, du plancher au plafond. Une machine à laver géante, je vous jure. Vous savez, la même sorte que dans les buanderies…. mais plus gros. Pas mal plus gros.

Interviewer : Je vois.

Martin : Quand je me su’ approché, la porte s’est ouverte pas vite, là, pas vite. Vous savez, le genre de porte d’une machine à laver…

Interviewer : Oui. J’ai bien compris. Une machine à laver géante. Y a-t-il eu des témoins de la scène?

Martin : À part moi, vous voulez dire?

Interviewer : Oui bien sûr, à part vous.

Martin : Non… non… je pense pas.

Interviewer : Et que s’est-il passé ensuite? Vous a-t-on kidnappé?

Martin : Non, non. Je su’ entré tout seul, sans personne, dans la machine. J’avais pas peur. J’suis pas peureux d’habitude. Je va’ souvent à la pêche, vous savez… avec mon gars. Je trouve des lacs secrets— je peux pas vous dire où —. J’mets mon petit canot à l’eau, pis vas-y, rame mon homme. J’ai pas peur des ours ou d’aut’ bêtes comme ça. Pis plus c’est secret, plus on a de chance de prendre du poisson. Pas vrai?  En tu’ cas, mon gars aime tellement ça. Y est ben beau, mon gars… et intelligent aussi. Plus que son père. Y est bon en classe en sôdi. Et pas peureux non plus : y a jamais eu peur de mettre un vers sur l’hameçon tout seul. On passe des heures sur le lac, sans dire un mot. Ben qu’in, j’ai une photo, là…

Interviewer : Joli garçon en effet. Quel âge a-t-il?

Martin : Il a huit ans… sur la photo.

Interviewer : Pour revenir à votre enlèvement…

[Silence]

Interviewer : Martin… Martin… et l’enlèvement?

Martin : Oui, oui, l’enlèvement. Bon! Alors j’su entré dans la machine, pis j’ai perdu connaissance.

Interviewer : Vous ne savez donc pas qui vous a enlevé.

Martin : J’ai vu personne. Non.

Interviewer : Savez-vous où l’on vous a emmené?

Martin : [Silence] Pas où… mais quand?

Interviewer : Vous voulez dire que l’on ne vous a pas emporté quelque part?

Martin : Écoutez, j’su pas un de ces innocents qui pensent que les extra-terrestres vont l’emmener sur une aut’ planète. Vous me prenez pour un débile?

Interviewer : Non, bien sûr que non. Mais je croyais…

Martin : C’était pas une soucoupe volante ou aut’ chose du genre. Non!

Interviewer : Alors. C’était quoi?

Martin : Vous me jurez que vous donnerez pas mon nom, hein?

Interviewer : Oui, oui!

Martin: C’était… c’était… une machine à voyager dans le temps. Oui, monsieur. Une machine à voyager dans le temps. J’en avais jamais vu en vrai. Seulement dans des films.

Interviewer : Ah… Ah bon!

Martin : Vous trouvez ça spécial, hein! Je savais. J’ai bien fait de vous en parler, hein?

Interviewer : C’est très spécial, en effet.

Martin : J’ai jamais compris pourquoi elle était là. Peut-être qu’un habitant d’une aut’ époque s’est retrouvé ce jour-là dans mon sous-sol avec cette machine? Ça se peut, ces affaires-là. En tu’ cas, si y était dans la machine, je l’ai pas vu sortir. Pis si y s’promène en ville, y doit êt’ pas mal perdu, le pauvre.  Qu’est-ce que vous en pensez? En tu’ cas, ça a pas d’importance.

Interviewer : Non, cela n’a pas d’importance. Donc, vous êtes entré dans la… machine. Et vous avez… voyagé dans le temps. Comment avez-vous pu savoir dans quelle époque vous étiez?

Martine : Je le savais pas. Mais c’était dans le passé, ça c’est sûr. J’ai vu personne qui parlait dans un cellulaire. C’est une preuve, ça?

Interviewer : Oui, peut-être! Alors que s’est-il passé ensuite?

Martin : Ben, quand je me suis réveillé, j’étais en dehors de la machine. J’ me trouvais que’que part que j’avais déjà vu. En tu’ cas, y me semble. Je l’avais déjà vu avant, y a ben longtemps. J’ai pris un peu de temps à m’en souvenir. Pis, j’ m’en suis souvenu. J’me su’ rappelé de la carte postale. Oui, c’est vrai. Vous êtes pas au courant. C’est une carte postale que ma tante A… m’avait envoyée y a longtemps. Je devais avoir huit ou neuf ans, c’est sûr. J’ m’en suis souvenu parce que la photo sur la carte m’avait fait rêver beaucoup, pis longtemps. Je voulais partir, loin, ben loin. Et sur la photo, ça avait l’air ben ben loin.

Interviewer : Oui, bon. Et après?

Martin : Ma tante A…, c’était une vieille fille, vous savez. Elle avait passé sa vie à s’occuper de ses parents. Elle s’est jamais mariée, pauvre ma tante A… Elle disait qu’elle était leur bâton de vieillesse. Elle n’a jamais eu d’enfant non plus, c’est sûr. Je pense qu’elle r’grettait beaucoup de pas avoir eu d’enfant. C’est pour ça qu’elle m’aimait bien. Elle me donnait des cadeaux, ce genre de chose, vous savez. Elle m’avait déjà donné un train électrique. Vous vous rendez compte? Mes parents n’ont jamais eu assez de sous pour me payer un cadeau comme ça, c’est sûr. Un beau train électrique tout neuf. J’ai acheté le même à mon gars plus tard. Oui… à mon gars…

[long silence]

Interviewer : Martin… Martin… Et le voyage dans le temps?

Martin : Oui. Le voyage dans le temps. Qu’est-ce que je disais déjà? Ah oui, ma tante A… Quand ses parents (ben pépère pis mémère, si vous voulez), quand y sont morts, elle a commencé à voyager partout. Elle a pris l’avion même si elle avait ben peur. Un jour, elle a visité un pays, pis elle m’a envoyé cette carte postale. C’était la même place, j’en suis sûr. Je l’ai donc r’gardé souvent, cette photo! Elle m’a fait rêver. La carte était tout usée dans les coins à force de la tenir. J’me rappelle encore les mots qu’elle avait écrits : « Mon neveu, il fait beau et chaud à Athènes aujourd’hui ». Oui c’est ça, j’me rappellerai toujours ces mots : «Mon neveu, il fait beau et chaud à Athènes aujourd’hui». Elle m’avait écrit ça à moi, son neveu. Pas à d’autres.  À moi tout seul. J’étais tellement content.

Interviewer : [paroles inaudibles]

Martin : Oui, bon! OK, je continue. En tu’ cas,  je savais où j’étais à cause de la photo. Comment je dirais ça? Si j’avais encore la carte, je la montrerais. Mais je l’ai perdue…. et j’ai jamais pu la r’trouver. Bon ben, en tu’ cas. C’était comme un désert. Mais pas un vrai désert parce que y avait des beaux arbres autour d’un gros rocher. Ce rocher-là, y était spécial. Y faisait comme un rond, mais pas fermé. Comme ça… vous voyez? Au milieu, y avait comme une grande place. Vous voyez… là… au milieu. En arrière, ben loin au fond, on voyait une très grande bâtisse avec beaucoup de colonnes.

Interviewer : C’était le Parthénon.

Martin : Le Parté quoi…. ? …  je pense pas. Ça ressemblait à une banque, mais plus gros.

Interviewer : Peu importe, continuez.

Martin : En tu’ cas, y avait c’te place pis ce gros rocher. Assis dans le bas du rocher, y avait des vieux. Peut-être sept ou huit. J’ai pas eu le temps de compter. Tout le monde avait une barbe blanche ou grise et y z’étaient habillés d’une drôle de façon. Une espèce de grand drap autour de la taille, pis un des coins tombait sur l’épaule. Vous voyez… Comme ça. Y z’avaient l’air ben sévères. Moi,  j’aime pas les gens qui ont l’air sévères. Ça fait trop sérieux. Vous, vous avez pas l’air sévère. En tu’ cas… y parlaient beaucoup entre eux aut’. Je comprenais rien. C’était du baragouinage. Je savais pas ce qu’y disaient.

Interviewer : Ils parlaient en grec sans doute.

Martin : Peut-être. J’sais pas. C’était pas de l’anglais, ça c’est sûr. Moi, je parle anglais, vous savez. I spik inglich. J’aurais compris qu’que chose.

Interviewer :  Hum, hum! Est-ce qu’ils vous ont vu?

Martin : Non. J’étais caché derrière une grosse roche, un peu plus haut.

Interviewer : Que s’est-il passé ensuite?

Martin : Y avait aussi un homme qui était debout face aux vieux, seul sur la place, tout seul. Lui, ben y avait une espèce de tunique courte, comme une jupette de fille, vous voyez. Drôlement attriqué, le type. Y faisait dur, le pauvre. Il avait les mains et le visage pleins de sang séché. C’était pas beau à voir. Y gardait la tête baissé, comme  que’qu’un qui a fait que’que chose de mal. Les vieux continuaient à jaser entre eux. Y z’avaient l’air énervés. Pis, y en a un qui a crié que’que chose deux ou trois fois.

Interviewer : Qu’est-ce qu’il criait?

MartinBen, je sais pas. Je vous ai dit que c’était du baragouinage. En tu’ cas, tout le monde était ben énervé. Le pauvre au milieu, il était piteux. Il regardait ses mains pleines de sang. Il avait dû faire que’que chose de pas correct du tout. Pas correct du tout! Que’que chose d’horrible, c’est sûr.

Interviewer : Que s’est-il passé ensuite?

Martin : Eh ben… Eh ben, c’était assez effrayant. Je su’ pas un peureux d’habitude, je vous l’ai déjà dit, ça.  Mais là, j’ai eu ben peur. En tu’ cas, au moins,  j’étais caché.

Interviewer : Hum! Hum!

Martin : J’sais pas si vous allez me croire. Moi, j’ai eu de la misère à le croire en tu’ cas. Y est arrivé dans les airs des espèces de grandes bêtes volantes. Pis, elles s’sont mis’ à tourner autour du pauvre homme. C’était pas des oiseaux, ça c’est sûr. Les bêtes, y avaient l’air des hommes. Je dirais plus des femmes, parce qu’elles avaient des… vous savez… des…

Interviewer : des seins?

Martin : Oui, c’est ça. Des lolos. En tu’ cas! Sur leur tête, c’était pas des cheveux, mais des serpents. Vous voyez… des grands serpents qui bougeaient partout.  C’était effrayant! Elles avaient aussi des visages pas beaux du tout, très très méchants. Elles avaient les yeux rouges comme si y avait du sang dedans. Y en a qui avaient des grands fouets, pis d’aut’ des torches allumées. Et pis,  elles puaient très fort. Même là où j’étais, je pouvais sentir. Ça sentait la pourriture, comme quand j’ai pas sorti les poubelles depuis longtemps. C’était pas beau à voir… ni à sentir. Elles m’ faisaient ben peur celles-là.

Interviewer : Hum! Hum!

Martin : Quand j’ les ai vues, j’ai fait un « jump ».  Y avait de quoi faire un « jump », pas vrai? C’est là qu’elles m’ont vu. Y en a une qui s’est retournée vers moi, pis elle a crié ben fort, comme un cri de corneille, mais ben plus fort. C’est là que les autres m’ont vu. Toutes en même temps, elles s’sont mi’ à voler vers moi. Ça vole vite, ces bestioles, vous savez. J’ai eu ben, ben peur. J’pouvais p’us bouger. J’étais figé. C’était comme la fois où… la fois où…

[silence]

Interviewer : Martin… Martin… Que se passe-t-il?

Martin : [Bruits inaudibles]

Interviewer : Qu’y a-t-il Martin?

Martin : Je le r’verrai p’us jamais. P’us jamais. Y est p’us là.

Interviewer : Mais de qui parlez-vous?

Martin : Y a coulé à pic au fond de l’eau. On pêchait tranquillement, comme d’habitude. J’y avais ben montré les règles. Y connaissait ben les règles. Pis, y s’est levé dans le canot quand même. Y venait de prendre un gros poisson. T’aurais dû y voir la face. Y riait tellement. J’y ai crié de se rasseoir…. J’ai voulu l’attraper. Mais… mais… y est tombé à l’eau… pis… y a coulé à pic…. y est jamais r’monté.

[Silence]

J’ai pas pu rien faire… Rien… Rien.

Interviewer : Vous parlez de votre fils?

Martin : Y v’nait d’avoir neuf ans. Je l’avais amené pour sa fête. Y aimait tellement la pêche. Y a disparu dans le fond de l’eau… sans r’monter… Y a coulé à pic. Mon pauvre p’tit gars, mon fils. Y est mort… y est mort…

[Bruits non identifiés].

Pis c’est à cause de moi. Je d’vais le protéger. Je su’… J’étais son père. Je d’vais le protéger. J’étais responsable de lui. Un père, ça laisse pas mourir ses enfants comme ça. Un père, ça tue pas son gars.

Interviewer : Pourquoi dites-vous cela? C’était un accident.

Martin : J’étais responsable de lui. Vous comprenez pas?  Y est tombé à l’eau, pis j’ai pas pu rien faire. J’étais figé. Pis, j’ai rien fait… Rien… J’étais figé.

Interviewer : Martin… calmez-vous.

Martin : J’étais figé, comme pour ces maudites bêtes laides.

[Silence]

Interviewer : Reprenez-vous, Martin.

[Bruits inaudibles. Silence. Bruit de quelqu’un qui se mouche]

Martin : Ça va, ça va! Je suis prêt. Ça va.

Interviewer : Vous êtes sûr?

Martin : Oui, oui. Ça va. Y faut que j’continue. Y faut que tout le monde sache.

Interviewer : OK. Donc, vous avez pu retourner à la machine?

Martin : Oui, oui, pas de problème. La machine était juste derrière moi, la porte ouverte. Je m’ su’ lancé tête baissée dedans. Avant de refermer la porte, j’ les ai vus qui tournoyaient  autour de la machine en criant. Même les serpents qu’elles avaient sur la tête faisaient du bruit. Y sifflaient. Puis, cette puanteur! Pouah! J’ai refermé la porte, pis j’ai perdu connaissance.

Interviewer : Vous avez pu échapper aux bêtes donc?

[Silence]

Martin : J’pense pas, non.

Interviewer : Que voulez-vous dire?

Martin : Et ben, quand je me su’ réveillé, j’étais couché à terre, dans ma cave. J’ai r’gardé de suite du côté de ma machine à laver. Elle était r’devenue normale.

Interviewer : Tout était redevenu comme avant, donc?

Martin : Je dirais pas ça, non. Pourquoi vous pensez que je su’ parti de ma maison. Pourquoi j’su’ dans c’te chambre pourrite?

Interviewer : C’est bien vrai. Pourquoi donc?

Martin : Ben sôdi, parce qu’elles me courent après..… elles me courent toujours après. Elles sont entrées  — j’ sais pas comment— dans la machine. Pis là, ben elles me courent après.

Interviewer : Ah bon… et elles sont ici maintenant?

Martin : Ben voyons donc! C’est sûr que non. Vous voyez ben qu’elles sont pas là.

Interviewer : Hum! Hum!

Martin :  C’est parce qu’elles m’ont pas encore trouvé. Pis j’espère en sôdi qu’elles me trouveront pas. Vous donnerez pas mon nom, hein!?

[Silence [

Elles sont peut-être endormies. Elles doivent dormir ces maudites bêtes. C’est ça, elles dorment.

Interviewer : C’est certain. Elles doivent dormir, comme tout le monde.

Martin : Vous dites ça drôlement. Riez-vous de moi, là. Ça veut tu’ dire que vous me croyez pas?

Interviewer : Oui, oui, je vous crois, certainement. Mais avouez que c’est difficile…

Martin : C’est vrai. C’est pas facile à croire. Mais vous, je sais que vous comprenez. À la TV, vous voyez souvent des affaires bizarres, non? Dans l’histoire de la maison hantée, vous avez trouvé ce qui allait pas, non? Pis, les gens ont pu r’venir vivre dans leur maison, non?

Interviewer : Hum! Hum! Ouais. Donc des bêtes affreuses vous poursuivent. Comment vous en êtes-vous aperçu? Vous les avez vues?

Martin : Non, c’est certain que non. Elles sont trop « wise ». Mais lorsque j’ me su’ réveillé dans ma cave, il s’est tout de suite passé des choses bizarres. Pour commencer,  j’ai senti un coup de vent, comme quand un pigeon passe trop proche de ton visage. Pis, la puanteur. La même pourriture que j’avais sentie là-bas.

Interviewer : C’était peut-être seulement un hasard?

Martin : Oui, j’ai pensé ça aussi. Mais c’est quand  j’ai entendu les serpents siffler au-dessus de ma tête. Là, j’ai compris. Elles m’avaient r’trouvé. J’su parti en courant, pis j’su’ sorti de là en vitesse.

Interviewer : Mais pourquoi feraient-elles cela? Elles ont sûrement d’autres choses à faire que de vous torturer, vous. Vous n’avez rien fait de si horrible, non?

Martin : Non c’est vrai? J’ai rien fait de si horrible?

[silence].

Pas si horrible, non.

Interviewer : Alors?

Martin : Alors?… Alors…? Ah! Je vous pensais plus intelligent, vous savez. Comme ça, laisser son p’tit gars se noyer, c’est pas si horrible. Vous pensez ça, vous?

[Bruits inaudibles, Silence]

Interviewer : Martin… Ah Martin!

Martin : Elles me laisseront jamais en paix. Jamais!

[Long silence]

Interviewer : Martin… peut-être que… que vous avez besoin d’aide.

Martin : C’est justement pour ça que je vous ai appelé…

[Silence]

En tu’ cas, je pense que pour moi, c’est « foul ball ». Elles me lâcheront p’us. Mais vous, vous pouvez aider, même si c’est pas moi. Ce sera pas moi, c’est sûr. Mais vous pouvez aider les aut’.

Interviewer : Je ne vois pas comment.

Martin : C’est certain que vous pouvez aider les autres. Vous êtes si bon dans votre programme à la TV. Si intelligent aussi. Vous trouvez toujours les réponses. Vous, vous pouvez aider les aut’. Quand je vous ai fait venir, c’était pour parler de mon histoire à tout le monde. Les gens doivent savoir. Ils doivent savoir ce qui arrive quand on fait des choses horribles comme moi. Vous allez en parler à la TV, hein?

[Silence]

Martin: Vous allez le faire, hein?

[Silence]

[L’enregistrement se termine à 19 h 40]


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Carentis Temporis Temporalitas


 

Print Friendly, PDF & Email

1 réflexion au sujet de “Interview avec Martin O.”

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :