Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 2: Zoé à l’urgence)

Valparaiso © Marcel Viau

Zoé ouvrit péniblement les yeux. Il lui sembla qu’un marteau piqueur lui taraudait le cerveau. Elle regarda autour sans reconnaître le lieu où elle était : un espace ouvert avec juste la place pour mettre un lit (une civière plutôt) fermé par des rideaux. À gauche, un rideau, derrière et sur le côté, des murs. À sa droite, le mur était percé d’une petite fenêtre permettant de voir à l’extérieur. Il faisait jour. Le soleil était haut dans le ciel. Combien de temps avait-elle dormi ? Où était-elle et pourquoi était-elle ici ? Les souvenirs commençaient à lui revenir par bribes. Une chaise qui vole devant elle. De la confusion, des cris, des pleurs. L’image fugace d’un cowboy avec un Stetson sur la tête. Une longue promenade dans un couloir malicieux qui voulait la dévorer. L’ambulance. Puis, plus rien.

Elle jeta un coup d’œil vers le seul espace ouvert du cubicule à l’avant. Elle vit un homme dans un uniforme qu’elle ne reconnut pas. Il était assis sur une chaise droite et lisait un livre.

— Où est-ce que je suis ? dit-elle dans un souffle.

L’homme en uniforme leva la tête, la vit qui tentait de se lever et fit un geste en direction de quelqu’un. Une femme arriva aussitôt.

La femme d’un certain âge et d’une certaine corpulence bloqua l’ouverture. Des cheveux châtain clair, sûrement teints, coiffés dans le style « boule de grosses quilles » ou « casque de moto », c’est selon. Elle avait des petits yeux verts pénétrants et portait un vêtement qui devait être celui de l’uniforme des infirmières de l’établissement.

Zoé comprit qu’elle était dans un hôpital. Elle s’était assise sur la civière, avait relevé les jambes qu’elle tenait serrées contre elle. Elle ne bougeait pas et regardait le pied du lit.

— Ça va un peu mieux aujourd’hui ? dit l’infirmière.

Zoé prit du temps à assimiler la question. Elle répondit par une autre question.

— Qu’est-ce que je fais ici ?

— Tu es à l’Hôtel-Dieu.

— Pourquoi lui ? demanda Zoé en désignant l’homme en uniforme.

— Parce que lorsqu’on t’a emmené à l’urgence, tu étais en état de crise. Tu te souviens de ce qui t’a amenée ici ?

— Oui, bien sûr… Je ne suis pas folle…

Cette phrase lui avait échappé. Ce n’est pas ce qu’elle voulait dire. Mais la situation était tellement étrange et l’angoisse était telle qu’elle ne maîtrisait que partiellement ses pensées et la façon dont les mots sortaient.

— Je ne le pense pas non plus, dit l’infirmière.

Zoé la regarda pour la première fois dans les yeux et s’aperçut qu’elle ne lui voulait aucun mal. Elle était calme et paisible, comme sa mère dans ses bons moments.

— Nous allons bientôt t’apporter un plateau de nourriture.

— Je n’ai pas faim.

Sa réaction lui rappela les dîners en famille, au temps où ils étaient tous réunis, son père, sa mère et elle. Zoé n’avait jamais faim. « Tu ne fais que picorer dans ton assiette. Un vrai moineau. Il faut que tu manges si tu veux grandir. » En réalité, elle était plutôt capricieuse quant à la nourriture. Elle n’aimait pas n’importe quoi. Et comme sa mère n’était pas une cuisinière hors pair, Zoé rechignait devant des plats souvent répétitifs.

— Ça ne fait rien. Tu mangeras ce que tu voudras.

— Quand pourrais-je sortir d’ici ?

— Pas avant demain, j’en ai bien peur. Tu devras voir le docteur d’abord. Puis après…

L’infirmière s’arrêta, hésitante à donner la mauvaise nouvelle.

— Après ?…

— Si le médecin donne son accord, tu devras être amené par la police au Tribunal.

À ce moment, Zoé prit conscience totalement de ce qui lui arrivait. Elle en était abasourdie. Ce qu’elle avait fait n’avait pas de sens. Elle le savait. Pourquoi avoir fait une telle chose ? Ce n’était pas elle, ça. Avait-elle causé des accidents ? Avait-elle blessé des gens ?

— Est-ce que j’ai fait du mal à quelqu’un ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas, ma belle. Je ne sais pas. Tu en sauras plus demain lorsque tu parleras au docteur. En attendant, tu resteras une autre nuit ici en observation.

Zoé se recroquevilla de nouveau en baissant la tête.

— Tu n’as rien à craindre. Nous prendrons soin de toi.

— Est-ce que je suis folle ?

L’infirmière s’approcha du lit, tendit le bras vers les cheveux de Zoé pour les caresser. Celle-ci se recula d’abord par réflexe. Pourtant, elle se laissa faire.

— J’en serais étonnée, ma belle.

 

Cette nuit-là, Zoé se réveilla en sursaut, toute en sueur. Le cauchemar était affreux. Elle était cloîtrée dans un cercueil, encore vivante. Elle frappait sur les parois, se cassait les ongles en grattant le bois dur. Elle étouffait. Elle avait beau hurler, personne ne l’entendait. Personne ne lui venait en aide.

En regardant autour, hagarde, elle retrouva le même cubicule de la veille. Elle entendit les respirations profondes et les ronflements légers des autres patients de la salle d’urgence. Aussi, les pas feutrés des infirmières venant donner des soins en murmurant à l’un ou l’autre des grabataires.

Zoé était dans un trou noir, profond. Elle s’enfonçait dans la nuit. Une angoisse terrible l’étreignait. Elle ne s’en sortirait jamais. Elle avait pourtant essayé. Son père lui avait tellement dit comment elle était forte : « Tu n’as besoin de personne ». Il lui disait qu’en comptant sur elle-même, elle pouvait affronter n’importe quoi. Ce n’était pas vrai. Il avait tort. Elle aurait aimé lui crier qu’il avait tort. Elle n’était pas forte. Et elle ne se suffisait pas à elle-même. Elle était paniquée, elle avait peur, peur de sombrer définitivement.

Elle leva les yeux vers l’extérieur. La nuit sans lune laissait transparaître les étoiles plus nombreuses que d’habitude. Elle pensa au Petit Prince et à l’allumeur de réverbères. Elle avait tant aimé cette histoire que son père lui lisait avant de s’endormir. Elle se rappelait encore aujourd’hui de grands pans de ce poème en prose. Zoé a toujours eu une mémoire d’éléphant.

Elle continua à observer la nuit. Un chant monta spontanément en elle. Zoé avait adoré faire partie de la chorale de l’école. Elle était douée et apprenait vite. L’hymne à la nuit, elle l’avait appris par cœur sans en comprendre vraiment la signification. Elle se souvint qu’il se passait quelque chose en elle chaque fois qu’elle le chantait, une espèce de bien-être disparu depuis très longtemps. Elle se mit à chantonner tout bas :

Ô nuit ! Toi qui fais naître les songes
Calme le malheureux qui souffre en son réduit
Sois compatissante pour lui.
Prolonge son sommeil, prends pitié de sa peine
Dissipe la douleur, nuit limpide et sereine.


Ô Nuit ! Ô laisse encore à la terre.
Le calme enchantement de ton mystère.
L’ombre qui t’escorte est si douce,
Est-il une beauté aussi belle que le rêve ?
Est-il de vérité plus douce que l’espérance ?

« Est-il de vérité plus douce que l’espérance » ? Une soudaine chaleur envahit Zoé. Elle provenait des étoiles qui, par compassion, avaient daigné partager avec cette enfant perdue leur rayonnement emmagasiné depuis des millénaires. La nuit n’était plus une chape de plomb qui écrase les humains en les enfermant en eux-mêmes, en les emprisonnant. La nuit s’ouvrait en laissant échapper la lueur vacillante des étoiles venues réchauffer l’âme froide et morte de Zoé. Une lumière ! Oui, une lumière calme et bienfaisante.

« Est-il de vérité plus douce que l’espérance ? »

 

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :