Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 27 : La fin d’Andréa)

Vina Del Mare@photo de Marcel Viau

Un mois plus tard, Zoé reçut un appel du CHSLD. Elle retournait là-bas occasionnellement depuis que son temps de peine judiciaire était terminé. Andréa faiblissait à vue d’œil et avait mal. Elle restait le plus souvent couchée. Il arriva que Zoé lui tienne la main pendant qu’elle dormait.

Zoé fut reçue par Marie à la résidence.

— Tu m’avais demandé de t’appeler lorsque nous y serions. Madame Andréa ne passera pas la nuit.

Zoé se dirigea vers la chambre. Devant la porte fermée, Phil se tenait là, debout, n’osant pas entrer. Il était totalement dévasté.

— Ah Zoé. Elle ne va pas bien. Pas bien du tout. Dis-lui que je suis là… dis-le-lui, hein !…

Zoé lui mit la main sur le bras en signe de soutien, puis elle poussa la porte. Elle tira une chaise jusqu’au lit, s’assied et regarda Andréa qui avait les yeux fermés. Une odeur de mort régnait dans la pièce.

À un moment, Andréa ouvrit les yeux. Peut-être avait-elle senti la présence de Zoé.

— Ma petite Zoé.

Zoé ne répondit pas, mais on voyait bien sur son visage les émotions qui l’étreignaient.

— Ta vieille grand-mère s’en va maintenant. Je repars vers les étoiles d’où je suis venue.

Zoé se souvenait de l’importance que prenait la voûte céleste pour Andréa. Elle avait passé tant de temps à la contempler, à se faire réconforter par Andromède, à se perdre dans le néant des ténèbres infinies. Elle allait bientôt connaître tous ses secrets.

— Je vais le retrouver… enfin.

Andréa venait de donner une réponse à l’une des interrogations de Zoé. Elle s’était demandé si son grand-père était encore vivant, bien qu’elle en doutât.

— Depuis quand est-il décédé ?

— Oh, il y a bien une vingtaine d’années. J’ai reçu une lettre d’un hôpital de Hong-kong. Il avait été admis dans un sale état. C’est ce que j’en ai compris. Il avait un cancer qu’il n’avait pas voulu soigner.

Zoé se demanda alors comment elle aurait réagi si elle avait pu rencontrer cet homme. Ce qu’elle en savait lui conférait une aura particulière. Un homme au destin exceptionnel stoppé dans sa route vers l’absolu. Il était comme ces météores qui frappent d’autres objets célestes, éclatant en mille morceaux pour former les Perséides.

— Était-il resté en contact avec vous ?

Le visage d’Andréa se tordit de douleur. Elle avait mal.

— Je vais appeler.

— Non. Non. J’ai encore des choses à te dire. N’appelle pas tout de suite.

Andréa bougea un peu dans son lit, comme pour trouver la posture idéale. Zoé lui replaça ses oreillers, la prit par les aisselles et la remonta un peu.

— Tu es très forte ma petite, dit Andréa avec un semblant de sourire. Oui, j’ai reçu plusieurs lettres au cours des années. Pas beaucoup. Il avait réussi à obtenir mon adresse par tante Jeanne. Pauvre tante Jeanne, elle aussi est partie retrouver son Maurice.

Zoé se mit à réfléchir à la situation dans laquelle Andréa se trouvait. Elle était vraiment toute seule. Plus de parents, plus d’amis. Plus personne. Elle n’avait rien gardé de sa vie. De toute façon, qu’avait-elle reçu d’elle ? Elle partait complètement nue comme au jour de sa naissance.

— Quand grand-père t’écrivait, il te disait ce qu’il devenait ?

— J’ai appris qu’il avait beaucoup voyagé. Sur des cargos. Quand son contrat finissait avec l’un, il repartait sur un autre. Il avait fait tous les ports du monde, je crois bien. Ses lettres me faisaient du bien, mais elles m’enfonçaient une lame dans le cœur tout autant. Il terminait toujours par un « je t’attends, mon amour ». Elles me tuaient, ces lettres !

Zoé comprenait l’état d’esprit de sa grand-mère. Andréa avait essayé de tourner la page sur son bonheur, mais elle en était incapable. Elle était pétrie de remords. Elle avait cru que de s’éloigner était la meilleure solution. Le temps arrangerait les choses. Mais c’est faux. Le temps n’arrange rien du tout. Elle avait laissé partir son amour en croyant que c’était la chose à faire. Elle était convaincue aujourd’hui que ce fut une erreur fatale.

— Vous lui avez répondu ?

— Chaque fois, j’ai été tentée de le faire.

— Mais vous ne l’avez pas fait.

— Non. Plus le temps passait, plus je me disais qu’il était trop tard de toute façon. Je n’étais plus la même femme qu’il avait connue. J’étais laide. J’avais perdu… comment disait-il… ma « luminosité » ? Il avait de ces mots parfois : ma luminosité ?! Je n’ai jamais trop compris ce qu’il voulait dire. En tout cas, je n’avais plus cette chose en moi. Je me débattais plutôt avec la noirceur. Il n’aurait pas aimé du tout ce qu’il retrouverait.

Le visage d’Andréa se tordit encore de douleurs. Elle changea de position et ferma les yeux, comme pour passer un message à son mal : « Attends. Attends encore un peu ». Elle resta ainsi pendant un bon moment. Son visage finit par se détendre un peu. Elle rouvrit les yeux. Zoé fut surprise de voir le peu de vie qui restait dans son regard.

— Grand-mère. Je peux te demander une faveur ?

— Tout ce que tu voudras, ma petite.

— J’aimerais beaucoup que tu rencontres Phil. Il t’attend derrière la porte.

Le visage d’Andréa se crispa, mais pas de douleur cette fois.

— Grand-mère, Phil t’aime toujours. Tu ne peux pas lui faire ça. Tu ne peux pas le quitter sans au moins l’avoir vu.

Andréa fixa Zoé dans les yeux. Sa bienveillance habituelle à son égard se transforma en un sentiment indéfinissable. Elle se reconnaissait en elle à son âge. Elle voyait en Zoé la meilleure partie d’elle-même.

— Zoé, tu es une fille spéciale, tu sais. Très spéciale.

— Alors ? dit Zoé en lui souriant.

— Pour toi, je veux bien.

Zoé sortit. Phil était toujours à la porte, la tête baissée, se lavant les mains avec le même savon imaginaire. Dès qu’il vit sortir Zoé, il porta sur elle un regard plein d’espoir. Elle lui fit signe d’entrer. Il se précipita vers Andréa, s’arrêtant tout juste devant son lit, ne sachant pas quelle attitude prendre.

— Salut Phil, dit Andréa d’une voix éteinte.

— Allô Andréa… il y a longtemps…

— …

— Je suis si… désolé de te voir comme ça, Andréa. Si désolé…

— Tu n’as pas à l’être Phil. Il faut bien que la vie se termine un jour.

Phil se mit à pleurer comme un enfant. Il en avait perdu sa contenance et son talent de conteur. Les mots lui échappaient.

— Si tu savais comme je regrette, Andréa. J’ai tellement de remords, si tu savais.

— …

— Je t’aimais tellement… je t’aime tellement… J’étais si jaloux… Jamais je n’aurais dû… Jamais je n’aurais dû…

Andréa le regarda de ses yeux presque sans vie. Pour elle, cela n’avait plus aucune importance.

— Ce qui est arrivé devait arriver. C’était le destin, dit-elle dans un souffle.

— Ne dis pas ça. C’est de ma faute. Je ne savais pas comment te dire que nous étions faits l’un pour l’autre.

— …

— Ça m’a pris du temps, mais j’ai finalement compris que si je t’aimais tant… je devais te laisser aller… Si je voulais ton bonheur, je devais accepter qu’un autre te rende heureuse. Si ce ne devait pas être avec moi, tant pis. Du moment que tu étais heureuse.

— Ça n’a pas été une réussite, comme tu vois.

Phil continua à pleurer de plus belle.

— Tout ce que je voudrais maintenant, c’est que tu me pardonnes.

Andréa avait été émue par les paroles de Phil. Elle l’avait tant détesté pour ce qu’il avait fait. Mais tout cela n’avait plus d’importance. Elle lui demanda de s’approcher. Elle leva un bras et lui dit : « embrasse-moi, va », Phil l’entoura de ses bras très délicatement, comme on fait lorsqu’on tient une fleur fragile. Elle n’avait plus que les os et la peau. Andréa ajouta.

— Ne pleure pas !

Phil la regardait avec tant de détresse. Andréa esquissa un sourire.

— Te souviens-tu, autrefois, quand nous étions petits ? Tu me suivais partout où j’allais. Puis, tu pleurais lorsque je ne voulais pas.

— Oui, je me souviens, dit Phil avec un sourire à travers ses larmes. Tu me disais alors : « Ne pleure pas, petit Phil. Nous irons demain. Demain, nous irons chercher ensemble des buccins sur la plage ».

Phil se redressa. Il regarda Zoé. Il y avait tant de peine dans ses yeux. Ne perdait-il pas ce qui l’avait maintenu en vie depuis si longtemps ? Zoé percevait aussi du soulagement. Andréa lui avait pardonné. Voilà ce qui comptait le plus pour lui. Elle lui avait pardonné. Il regarda de nouveau Andréa, lui fit un baiser à la volée, lui lança un « je t’aime » silencieux des lèvres et tourna les talons en sanglotant.

Il se sentait incapable de la regarder mourir.

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