Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 3: Zoé chez le bon docteur)

Wellington © Marcel Viau

Zoé venait de se réveiller de sa deuxième nuit à l’urgence. L’homme assis sur la chaise en face de son cubicule avait disparu. Elle reconnut sa petite culotte au pied de son lit ; elle se dépêcha à l’enfiler. Elle ne trouva rien d’autre de ses effets personnels. Elle dut garder sa jaquette blanche qui ne s’attache pas derrière le dos. Sans sa culotte, on lui aurait sans doute vu les fesses. Non pas que Zoé ait été prude outre mesure, mais quand même. Elle avait toujours détesté cet accoutrement, le même qu’à l’hôpital de traumatologie où elle avait été soignée naguère. Elle se sentait toute nue même avec ce tissu qui cachait l’essentiel de son corps. Elle mit les pantoufles fournies par l’établissement et suivit la préposée venue la chercher avec un joyeux : « Bonjour, elle va bien aujourd’hui, la petite dame ». Cette expression était tellement incongrue que Zoé regarda de part et d’autre de la pièce pour retrouver « la petite dame ». Lorsqu’elle comprit que c’était elle, elle fit une grimace et se mit à chercher ses vêtements.

— Où sont mes hardes ?

La femme la regarda avec des yeux de merlans frits en se demandant vraisemblablement ce qu’elle voulait dire. On pouvait lire sur l’épinglette attachée à sa poitrine : « Sandy, préposée aux bénéficiaires ». Zoé s’était toujours demandé quel fonctionnaire débile avait trouvé une expression aussi grotesque. Avait-il gagné le prix du meilleur employé du mois pour sa trouvaille ?

— Ben oui. Mon jeans, mon T-shirt, mes basquets, mon portable, mes bijoux,

— Ah oui. Nous les gardons. La petite dame les retrouvera lorsqu’elle sortira.

— Pourquoi ?

— C’est la règle.

— Maudite règle de fou !

Zoé ajouta ensuite.

— Puis je ne suis pas ta petite dame. Je m’appelle Zoé.

— OK, Zoé. Tu viens prendre ton petit déjeuner et ensuite on te conduira chez le bon docteur.

Elle s’attendait à une grande cafétéria bruyante, comme celle de l’hôpital de traumatologie où elle avait été soignée quelques années auparavant. Or il s’agissait d’une salle relativement petite aux murs colorés. On avait voulu reproduire, avec plus ou moins de succès, une salle à manger familiale. C’était la nouvelle stratégie des hôpitaux : créer des petites unités afin que les patients se sentent davantage dans un foyer que dans une usine à soin sans âme.

— Schalut !

Le mot provenait d’une jeune fille au visage tout rond où perçaient des yeux tout ronds recouverts de lunettes toutes rondes, des cheveux courts et noirs, un nez retroussé et les dents de devant proéminentes, très proéminentes. Voilà sans doute ce qui la faisait chuinter ainsi.

Zoé ne répondit pas à son salut et alla s’asseoir dans un coin, le plus éloigné possible des autres. La jeune fille s’approcha d’elle avec un cabaret à la main et un grand sourire de gencives.

— Tchiens ! Il faut que t’ailles te schervir.

Zoé saisit le cabaret et alla sans dire un mot attraper quelques toasts et un verre de lait. Elle revint s’asseoir à sa table et commença à manger en regardant son assiette. La jeune fille aurait bien voulu l’accompagner, mais Sandy, la préposée, lui signifia par signes que ce n’était pas le moment. Elle se rassit, déçue.

Dès qu’elle eut terminé son frugal repas, Zoé suivit Sandy jusqu’au bureau du médecin, le « bon docteur » comme elle l’appelait. « Tu verras, il est gentil le bon docteur ». Quand elle ouvrit la porte, Zoé fut surprise de voir qui était assis derrière le bureau. Elle s’attendait à un vieillard décrépit chauve et à lunettes cerclées d’acier. C’était plutôt un homme encore jeune, fin de la trentaine peut-être, un rouquin aux cheveux courts et à la barbe de trois jours à la mode chez les dinks. Ses yeux marron ressemblaient à ceux d’une belette, se dit-elle sur le coup. Malgré un air que le docteur voulait engageant, Zoé ne se sentit pas en confiance. Il l’invita à s’asseoir. Elle obéit en prenant un air renfrogné.

— Bonjour Zoé… C’est bien Zoé n’est-ce pas ?

Ben sûr que c’était Zoé. Il le savait. Le bon docteur avait sur son bureau un dossier qu’il feuilletait lentement et qu’elle a tout de suite supposé être le sien.

— Ouais !

— Alors Zoé, comment ça va ce matin ?

Zoé ne répondit rien et se contenta de soulever les épaules en voulant dire « couci, couça ». Tout ce qui l’intéressait maintenant, c’était de sortir d’ici, de partir au plus vite et loin. Elle détestait se sentir prise en charge, contrôlée, entravée dans ses actions. Elle ne pouvait supporter qu’on lui dise quoi faire, comment s’habiller, où aller. Sa mère avait cessé depuis belle lurette de faire pression sur elle. Elle avait renoncé à son rôle de mère il y a longtemps déjà. De toute façon, elle en était incapable dans l’état où elle était, dans lequel elle avait toujours été du plus loin qu’elle se souvienne.

À un moment, Zoé se mit à bâiller sans retenue. Décidément, cet homme l’ennuyait à mourir. Elle chercha quelque chose dans sa jaquette, comme si celle-ci avait eu des poches. Le docteur lui avança une boîte de mouchoir en papier. Elle en prit quelques-uns, se moucha et s’essuya les yeux.

— Un début de rhume, dit-elle comme pour s’excuser.

— Bien sûr ! Un bon rhume qui te fait dilater les pupilles et te rendre si déprimée.

Zoé fut surprise par cette réflexion. Elle leva les yeux vers lui comme pour l’interroger, mais s’en abstint. Le bon docteur ne continua pas tout de suite. Il feuilleta de nouveau le dossier devant lui avant d’ajouter.

— Tu as déjà eu un grave accident, Zoé ?

Zoé se renfonça davantage dans son siège et croisa les bras en baissant la tête.

— Oui et alors ! Est-ce que je peux sortir maintenant ?

— Je vois ici que tu as eu de nombreuses fractures après un accident de snowboard. Un peu plus et…. attends… oui… un peu plus et la colonne était touchée. T’es restée… voyons… plusieurs semaines dans un centre de réadaptation. C’est bien ce que j’appelle un grave accident.

Zoé se déplaça sur sa chaise, de plus en plus mal à l’aise. Ce bon docteur lui faisait remonter à la surface des impressions qu’elle avait cherché à refouler quelque part au fond d’elle-même depuis des années, sans résultat. Ces maudits souvenirs revenaient sans cesse la hanter. Pourquoi était-ce arrivé ? Elle connaissait pourtant sa routine par cœur. Elle la répétait inlassablement tous les jours devant son miroir, à l’entraînement, même à l’école parfois, ce qui faisait bien rire ses copines. Que s’était-il passé ce jour-là ? Il faisait beau, pas de vent non plus. Elle se sentait en forme, tout à fait sûre d’elle. Elle avait plaisanté avec Jessy, son co-équipier et émule à l’entraînement. Elle n’avait pas encore trouvé de réponse à cette lancinante question. Et cela la désespérait. Elle entendit comme en écho la voix du bon docteur lui disant.

— C’est bien à ce moment-là que tu as commencé un traitement d’Oxycodon ?

C’est donc à cela qu’il voulait en venir. Elle se redressa sur sa chaise et répondit d’un air de défi.

— Vous croyez que je suis une droguée ?

Au lieu de nier, il lui répondit par une autre question.

— Qu’en penses-tu ?

Zoé prenait depuis longtemps ces « médicaments » depuis ce foutu accident qui avait stoppé net son rêve. Ils lui étaient devenus indispensables. Elle ne pouvait pas s’en passer. Dès qu’elle voulait cesser ou même réduire sa consommation, les douleurs reprenaient de plus belle, insupportables. Elle ne dormait plus, vomissait, avait de la diarrhée.

— Ce que tu as, ce sont des symptômes de manque, continua le bon docteur.

Zoé le savait très bien. Son médecin traitant à l’hôpital l’avait prévenue des effets néfastes si elle en prenait trop longtemps. Il avait voulu la sevrer progressivement lorsqu’elle était partie de l’hôpital, mais elle n’avait plus donné de nouvelles. Elle avait un temps été capable de s’en procurer chez d’autres médecins jusqu’à maintenant, mais comme elle dépassait toujours la quantité acceptable, elle entrevoyait le jour où elle devrait se procurer sa dose sur la rue.

— On a fini là ? Je peux partir ?

— Tu ne peux pas partir, Zoé. Pas comme ça. Je dois déterminer si tu es apte à subir ton procès.

— Mon procès ?… Pour avoir brisé quelques meubles ?

— Tu ne crois tout de même pas que ce qui s’est passé restera impuni. Tu as bien failli tuer des gens, Zoé.

— Qu’est-ce que vous dites là ! J’ai seulement lancé une malheureuse chaise par la fenêtre…

— … qui s’est retrouvée dans la rue et a provoqué un accident ?

Zoé tomba des nues. Elle ne le savait pas. Tout ce dont elle se souvenait, c’était du vacarme dans sa classe et de la chaise lui échappant des mains. Elle ne s’était même pas imaginé que celle-ci avait pu aboutir dans une rue passante. De toute façon, elle n’avait plus toute sa tête. Comment aurait-elle pu concevoir une telle chose ?

— Je.. Je… ne savais pas. Y a-t-il eu des blessés ?

— Non, heureusement. Mais tu devras passer quand même devant le juge.

— Est-ce que… je vais… aller en prison ?

— Je ne sais pas, Zoé. Il est certain que si tu as une bonne attitude devant le juge…

Zoé sembla maintenant désemparée. Elle vit clairement les conséquences de son geste insensé. Ce n’est pas ce qu’elle avait voulu. Elle était tellement en colère, contre son enseignante, contre la société… contre elle-même surtout.

— Peux-tu me dire pourquoi tu as fait cela, Zoé ?

— Je ne sais pas… je ne sais pas… a-t-elle marmonné.

Puis elle se redressa de nouveau en fixant le bon docteur dans les yeux.

— Puis qu’est-ce que ça peut vous foutre ?

— Tu es en colère, je le vois bien. Je me demande contre qui ?

Il la regarda longuement. Après plusieurs secondes de silence, il ajouta.

— Tu as besoin d’aide, Zoé. Tu dois te faire aider.

— Je peux partir maintenant ? demanda de nouveau Zoé en soupirant d’un air excédé.

Le docteur la regarda, résigné, et se mit à écrire sur son ordinateur.

— Je vais demander à la préposée de te redonner tes vêtements. Mais tu n’es pas libre pour autant. Tu repartiras d’ici accompagner par un policier qui te conduira dans une cellule. Je rédigerai un rapport pour le juge lui expliquant que tu es apte à subir ton procès.

Le docteur lâcha un coup de fil à quelqu’un. Sandy vient frapper à sa porte et ouvrit. Zoé se leva et se retourna vers la porte. Le docteur l’interpella alors.

— Zoé !

Elle s’arrêta, tourna la moitié du corps et dit d’un ton plutôt agressif.

— Ouais ! Quoi encore ?

— Tu dois te reprendre en main. Tu t’en vas dans le mur, là.

Zoé tourna les talons sans dire un mot et suivit Sandy.

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