Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 6: Qui est Andréa?)

Abbaye de La Sauve-Majeure © Marcel Viau

Marie, l’adjointe à la direction de la résidence, ferma la porte de son bureau et se dirigea vers le hall d’entrée avec un dossier à la main. En s’approchant du comptoir, elle aperçut de dos une jeune fille grande et athlétique qui donnait son portable à la préposée. Elle était vêtue d’un jeans propre, de basquets blancs et d’un T-shirt neutre. Son bras gauche était en partie tatoué. La jeune fille prit le coupon et se tourna pour repartir vers les chambres. Marie la reconnut. Cela faisait maintenant plus d’une semaine que Zoé venait régulièrement faire son bénévolat « obligé ».

— Hé, Zoé, beau look !

Zoé sourit à Marie et fit une pirouette sur elle-même pour marquer le coup.

— J’ai enfin réussi à passer chez la coiffeuse aussi. Ça vous plaît ?

Elle était vraiment ravissante. La coupe de cheveux, très différente de celle qu’elle avait en arrivant, lui allait à merveille. Elle avait retrouvé sa couleur d’origine d’un brun foncé, comme ses sourcils. Les cheveux mi-longs retombaient à la base du cou en ondulant. La coiffeuse lui avait fait une frange sur le front qui faisait ressortir ses yeux marron. Cette coupe mettait en valeur son beau visage régulier tout en lui conférant un petit air ironique.

— C’est parfait. Alors tu retournes voir ta Madame Andréa ?

— Oui, oui ! Je persévère, dit-elle avec un air résigné.

— Comment va-t-elle ?

— Elle est très souffrante.

— Oui, nous le voyons bien. Je ne suis pas certaine qu’elle se rendra à la fin de ton… comment dire ?…  ton séjour chez nous. Tu te débrouilles avec elle ?

— C’est-à-dire que je ne fais pas grand-chose. Elle est muette comme un carpe. Je la vois tous les jours et je crois bien qu’elle n’a dit qu’une seule phrase : « Donne-moi mon petit gin ».

Les deux femmes rirent de bon cœur. Zoé avait adopté une routine avec Madame Andréa. En arrivant, elle allait la voir avec son « bonjour » habituel, Madame Andréa lui répondait avec sa phrase coutumière. Zoé allait chercher la chaise et venait s’asseoir auprès d’elle sans dire un mot. De temps en temps, Zoé lui parlait de tout et de rien : de la température, des nouvelles du jour. Pas longtemps, juste un peu. Puis, elles retombaient dans le silence.

Au fond, cela faisait aussi l’affaire de Zoé de garder le silence. Enfant unique, elle avait toujours été une solitaire. Elle aimait se trouver un coin tranquille pour lire ou pour s’amuser avec ses jeux. Ce qu’elle préférait cependant, c’était le sport. Pas n’importe lequel. Jamais de sport d’équipe. Elle détestait devoir se plier aux règles ou se concerter avec les autres. C’est pourquoi elle avait tant aimé le ski d’abord jusqu’à ce qu’elle découvre le snowboard. Cette activité correspondait parfaitement à sa nature. Cela demandait effort et concentration, maîtrise de soi et rigueur. Elle avait tellement aimé faire du snowboard.

— Alors, j’y retourne, avait dit Zoé en se dirigeant vers la chambre 302.

Marie s’approcha de Zoé et, pour la première fois, l’embrassa sur les deux joues. Zoé fut surprise du geste, mais apprécia. Elle se dirigea vers la chambre. La porte était fermée. C’était la première fois : elle était toujours ouverte d’habitude. Sans doute qu’on lui faisait sa toilette. Zoé attendit que la préposée termine son travail. Son regard se porta tout naturellement sur l’inscription sur la porte. Il avait là une affichette colorée avec des fleurs dessinées autour d’un nom : Andréa Joncas.

Zoé fut étonnée d’apprendre que madame Andréa avait le même nom de famille qu’elle. Les Joncas était rares à Québec. Zoé n’en avait jamais rencontré. Elle était intriguée et se proposa d’interroger madame Andréa lorsqu’elle entrerait. La préposée sortit enfin avec son bassin d’eau souillée et ses torchons. Elle ouvrit la porte toute grande et l’attacha au crochet sur le mur derrière. Zoé entra en faisant du bruit avec ses souliers, comme d’habitude. Avant d’aller prendre sa chaise dans le coin, elle s’approcha de Madame Andréa avec son « Bonjour Madame Andréa. Ça va bien ce matin ? ».

Mais cette fois, il se passa quelque chose de tout à fait inhabituel. Madame Andréa lui jeta d’abord un œil torve selon son habitude, s’apprêtant à faire sa demande d’un verre de petit gin. Puis, elle tourna sa chaise d’un quart de tour vers Zoé et la regarda de haut en bas.

— Qu’est-ce qu’il y a ? avait dit Zoé en se regardant elle-même.

— Eh bien, t’as changé, ma petite.

— Vous trouvez ? C’est la coiffure sans doute. Dites donc Madame Andréa, je viens de me rendre compte que nous avons le même non de famille : Joncas. Tout un hasard, non ?

Madame Andréa rapprocha sa chaise et scruta longuement son visage, au point où Zoé se sentit mal à l’aise. Puis, un événement extraordinaire se produisit. La tête de Madame Andréa se mit à frémir légèrement au point que ses cheveux blancs jaunis tressautèrent. Des larmes apparurent dans ses beaux yeux bleus. Elle continua à fixer intensément le visage de Zoé.

— Tu dis que tu t’appelles Joncas ? lui dit-elle sur un ton plus doux que d’habitude.

—  Ben oui, Zoé Joncas.

— Joncas. Oui bien sûr, Joncas.

— Oui, je sais. C’est un nom rare à Québec. Il paraît que mon père venait de la Côte-Nord.

Madame Andréa se remit à pleurer. Cette fois les larmes coulaient sur ses joues sinueuses et ridées. Elle prit un mouchoir déjà chiffonné qu’elle gardait dans sa manche et s’essuya les yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a, Madame Andréa ? Dites-moi.

— Ton père, est-ce qu’il s’appelle Eliott ?

Cette fois ce fut à Zoé de s’émouvoir. Comment cette femme pouvait-elle connaître le nom de son père ? Elle se recula d’un pas. C’était toujours ainsi qu’elle le faisait lorsqu’elle s’apprêtait à partir dans le vide sur son snowboard.

— Comment ?… Comment savez-vous cela ?

Madame Andréa recommença à jeter des pleurs dont la source ne semblait pas vouloir se tarir.

— Tu lui ressembles tellement.

Pendant que madame Andréa continuait à s’essuyer les yeux, Zoé recula encore jusqu’à frapper de ses cuisses la bordure du lit où elle se laissa choir. Ce qu’elle venait d’entendre ne parvenait pas encore à se rendre dans les zones rationnelles de son cerveau.

— Pourquoi dites-vous cela ? Qu’est-ce que vous en savez ?

Zoé n’en revenait tout simplement pas. Elle commença à comprendre où tout cela la menait et ce qu’elle soupçonna lui fit peur. Elle n’était pas certaine de vouloir entendre la suite.

— Eliott est mon fils… Tu lui ressembles tellement…

Zoé lâcha un grand « Non » qui résonna en écho dans la chambre. Ce n’était pas possible. Cette vieille folle délirait. Ce qu’elle venait de dire était impossible. Tout devint confus. Elle se rappelait la phrase maintes fois répétée par sa mère : « comme tu ressembles à ton père ». La tête lui tourna. C’était impossible.

— C’est impossible. Vous êtes morte !

— On a dû te dire que j’étais morte… et sans doute qu’on avait raison de le faire.

Zoé n’avait jamais connu sa grand-mère évidemment et on ne parlait jamais d’elle à la maison. L’une des rares fois où elle avait posé la question, on lui avait dit qu’elle était décédée. Plus personne n’en avait plus reparlé.

Un préposé entra précipitamment dans la chambre en demandant : « Qu’est-ce qui se passe ici ? » Il avait entendu le cri de Zoé et prenait des nouvelles. Zoé lui fit un signe de la main et lui dit :

— Ce n’est rien. Je me suis cogné. Ce n’est rien.

Le préposé repartit aussitôt. Zoé regarda sa grand-mère qui pleurait toujours. Comment est-ce possible ? Elle prit conscience qu’elle savait peu de choses sur le passé de son père. Il y avait des tonnes de photos d’elle surtout, de sa mère et de son père. Elle n’avait jamais vu aucune photo de son père petit, aucune non plus de la mère d’Eliott. Cela ne l’avait pas intriguée jusqu’à aujourd’hui.

— Pourquoi je ne vous connais pas ?

— Parce qu’Eliott n’a jamais voulu que je te connaisse.

— Mais pourquoi ?

— Il m’a rejeté dans un recoin de sa mémoire avant même de se mettre en ménage avec ta mère. Il faut dire que je n’étais pas… pas très convenable à l’époque.

Zoé était toujours sous le choc de ce qu’elle venait d’apprendre. Elle se demanda ce qui avait bien pu se passer pour qu’une coupure si radicale entre le fils et sa mère ait pu arriver. Elle ajouta en baissant le ton :

— Il est mort, vous savez.

Andréa repartit de plus belle à pleurer, à s’essuyer les yeux, à se moucher.

— Oui, je sais. J’étais au cimetière.

Zoé s’affaissa davantage sur le lit. Sa grand-mère était au cimetière ? Elle se revoyait il y a une dizaine d’années tenant la main de sa mère et pleurant à chaudes larmes en voyant s’enfoncer le cercueil de son père en terre. Elle l’aimait tellement, tellement. Qu’allait-elle devenir sans lui ? C’était son roc, son socle, sa bouée de sauvetage. Qu’allait-elle devenir ?

Zoé essaya de se souvenir de ce jour fatal où le monde avait basculé. Il y avait beaucoup de gens. Son père était aimé de tous. Elle entendait encore les hommages : « … si vivant… », « … si drôle… », «  … un sacré bon chum toujours prêt à aider… » Tout le monde était triste, beaucoup pleuraient, même des hommes. Un moment — elle s’en souvient maintenant —, elle avait vu une vieille femme mal fagotée appuyée sur un arbre, à demi cachée. Elle avait toujours cru que c’était une vagabonde.

— Vous étiez-là. Je vous ai vu.

— Moi aussi.

Cette fois, les deux femmes, la vieille et la jeune pleurèrent comme si elles étaient endeuillées par le même drame. Elles passèrent un certain temps dans cet état, jusqu’à ce que Zoé demande à sa grand-mère.

— Qui était mon grand-père ?

Andréa cette fois cessa de pleurer, s’essuya de nouveau les yeux et dit à Zoé une phrase totalement inattendue.

— Le seul homme que je n’ai jamais aimé.

Zoé regarda sa grand-mère avec un regard neuf. Cette femme avait déjà aimé un jour ? Cela lui paraissait étonnant tellement elle était aigrie et amère. Zoé était jeune, et comme tous les jeunes gens, elle commençait à peine à s’intéresser à d’autres qu’à elle-même. Que pouvait-elle bien comprendre de la vie d’une vieille femme comme celle qu’elle avait devant elle ?

— Vous avez été mariée pendant longtemps ?

Andréa se retourna alors en partie vers la fenêtre. Après avoir longuement regardé à l’extérieur, elle ajouta.

— J’ai été mariée, mais pas avec lui.

Zoé était désarçonnée par la conversation. Elle en apprenait plus aujourd’hui sur sa famille que depuis les dix-neuf années de sa courte vie.

— Racontez-moi.

— Oh, ma petite, c’est une longue histoire…

— J’ai tout mon temps.

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :