Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode14 : Après la mort de Miller)

Cathédrale©Marcel Viau

Zoé découvrit chez Andréa une autre femme, plus humaine et si touchante. Elle prit conscience que cette histoire tellement loin de sa réalité résonnait pourtant en elle. Jusqu’à ce jour, Zoé s’était peu attachée à d’autres qu’à elle-même. C’était dans l’ordre des choses à dix-neuf ans. Maintenant, avec sa grand-mère, tout un monde s’ouvrit à elle, méconnu, complexe, ni tout blanc ni tout noir. Elle regarda Andréa et lui demanda.

— Qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?

— Oh ensuite, la vie a repris son cours.

Andréa pensive secoua la tête comme pour chasser des souvenirs douloureux.

— Quelques mois après, mon mari Miller est mort dans un accident.

— Comment ça, un accident ?

— Un accident de pêche. Il a fait un faux mouvement et s’est laissé entraîner par le fond. Il n’a jamais refait surface. Il a fallu enterrer un cercueil vide.

Zoé ne savait plus quoi dire. Elle avait envie de lui lancer : « vous avez dû être soulagée ». Mais instinctivement sa sensibilité lui dicta de ne pas dire une telle chose. Après tout, qu’est-ce que Zoé pouvait connaître de la vie entre un homme et une femme, elle qui n’en avait jamais eu de véritable ? Qu’est-ce qui pouvait bien rattacher Miller à Andréa pour qu’elle lui reste ainsi fidèle malgré son malheur ?

Ni tout blanc, ni tout noir.

— Ensuite… les choses ont changé, dit Andréa en fermant les yeux.

— Vous pensez encore à Pierre ? demanda Zoé en montrant la statuette.

Andréa fit un hochement de tête.

— Dites grand-mère, quand vous a-t-il donné ce cadeau ?

***

Les funérailles avaient été vite expédiées. On ne peut pas dire que la mort de Miller avait attristé le village. L’événement fut même perçu comme un soulagement. Tout le monde vint souhaiter leurs condoléances à ses deux frères et à sa sœur tout en se demandant lequel prendrait la relève de Miller Fishery. Jusqu’à maintenant, ils avaient été discrets. Tous s’étaient expatriés du village pour faire leur vie ailleurs, à Montréal et même au States pour la sœur. Garderont-ils l’entreprise familiale ou la vendront-ils ? Pire encore, sera-t-elle démantelée et vendue en petits morceaux. Que deviendrait-on alors ? L’inquiétude était palpable au village, la population inquiète. Quand Miller était en vie, on l’avait beaucoup détesté, mais au moins l’entreprise fonctionnait à plein régime. Maintenant, c’était l’incertitude.

Le temps était chaud. Le mois de juillet est toujours ainsi au village. Le vent, malfaisant la plupart du temps, était plutôt bénéfique l’été. Il rendait la chaleur acceptable. Andréa portait la robe noire d’usage, une voilette noire lui couvrant le visage. On ne pouvait pas voir son expression. Était-elle triste ? Pleurait-elle ou souriait-elle ? Personne ne pouvait le savoir, elle resta fière et stoïque tout au long de la cérémonie. Même quand le cercueil fut mis en terre, elle resta de marbre. Pas de tressautement d’épaules, pas de mouchoir sous la voilette. Rien. Plusieurs la prirent en pitié, sans doute les mêmes qui avaient eu pitié d’elle lors de son mariage il y a deux ans. On vint la saluer avec des mots convenus : « Il est parti trop tôt » ; « Nous le regretterons ». L’expression la plus décalée fut sans doute : « Il était aimé de tout le monde ». Miller ? Aimé de tout le monde ? C’était un oxymore !

Seul Phil, l’ami d’enfance d’Andréa, venu expressément de Québec où il étudiait dorénavant à l’Université Laval, sembla ému de la situation. Il lui entoura la main des deux siennes et lui parla tout bas. Andréa sembla apprécier le geste, pour autant qu’on puisse le deviner sous son voile. Phil était rouge comme un homard. Pourtant, il ne faisait pas si chaud.

La veuve Landry se tenait auprès d’elle. Pendant tout le temps des funérailles, elle garda cet air sinistre qui semblait lancer le message : « Allez tous vous faire foutre ». Son visage s’éclairait seulement lorsqu’elle regardait Andréa en lui tenant la main. Parfois, elle lui murmurait quelque chose à l’oreille et Andréa hochait la tête.

Le seul moment où l’on sentit Andréa réagir pendant les condoléances fut lorsque Pierre, le Français, s’approcha d’elle. Oh ! Peu de chose. Il fallait être très attentif pour s’en rendre compte. Un léger tressaillement de la robe, un petit mouvement de la tête. Bien peu de choses en somme. Le Français avait d’abord salué la veuve Landry qui lui avait répondu par un regard tendre, ce qui était d’une extrême rareté chez elle. Puis, il alla vers Andréa et lui serra tout doucement la main, la fixa comme s’il voyait à travers sa voilette. Il ne dit rien, pas un mot de condoléances, pas une parole de réconfort. Rien.

Plusieurs mois plus tard, Pierre vint frapper à sa porte. La neige tombait en gros flocons. Ils s’étaient croisés de temps en temps cet automne en faisant leurs courses ou en se promenant en ville. Pierre prenait toujours le temps de la saluer, de lui demander comment elle allait. La conversation avait toujours été brève et banale.

Andréa avait gardé la maison par testament. Miller ne lui avait pas laissé grand-chose à part une rente dont elle pouvait disposer à sa guise et qui lui permettrait de vivre à l’aise. Elle avait touché une assurance-vie qui lui laissait tout juste ce qu’il fallait pour enterrer son mari décemment. Il avait été radin jusque dans l’au-delà. Elle n’avait reçu aucune part dans l’entreprise. Miller lui avait déjà dit : « Tu ne connais rien aux affaires », ce avec quoi elle avait été bien d’accord avec lui pour une rare fois.

Andréa s’accommodait très bien de sa nouvelle situation. Ce n’était pas une femme avec des goûts de luxe. Par contre, la liberté que représentait le départ de Miller lui était infiniment précieuse. Elle en savourait chaque instant. Elle s’était remise à prendre un ou deux petits verres de gin de temps en temps sans se cacher. Elle avait décidé de repeindre les pièces de couleurs plus vives, plus gaies. Elle avait changé les meubles de place et acheté de nouvelles décorations. Elle n’avait pas encore osé se débarrasser des bateaux dans les bouteilles de verre. Elle en était venue à tant les détester, ces babioles qui prenaient plus d’importance qu’elle aux yeux de Miller. Elle savait toutefois que leurs jours étaient comptés. Quand ce moment arriverait, elle ne les vendrait pas même si ces foutus cossins valaient un bon prix. Elle les briserait en mille morceaux et les ferait disparaître en les jetant à la mer.

Quand Andréa vit Pierre par la fenêtre de la porte, son cœur s’emballa. C’était une sensation qu’elle ressentait chaque fois qu’elle le voyait, une sensation qu’elle n’avait jamais éprouvée pour personne d’autre. Il y a longtemps qu’elle vivait cette agitation. En fait, dès la première rencontre avec Pierre, son corps avait vibré comme une corde de violoncelle. Il lui fallut du temps pour comprendre qu’elle éprouvait un je-ne-sais-quoi de particulier pour lui. Chaque fois que ses pensées allaient vagabonder du côté du beau Français, elle tentait de réprimer ses émotions. Elle était mariée. Cela ne se faisait pas.

Andréa avait été élevée dans des principes catholiques rigoureux qu’elle avait intégrés comme siens. Un mariage, c’était pour la vie, même le sien. Elle n’était pas heureuse, mais là n’était pas la question. De toute façon, la vie était faite de sacrifices. S’il y avait quelqu’un en mesure de le comprendre, c’était bien la fille d’un marin. Autant s’y habituer. Andréa se voulait dévouée à son mari. Elle gardait espoir de le changer, de l’amadouer, de le rendre plus humain. Elle s’était donné comme mission de se faire aimer de lui à défaut de l’aimer elle-même. C’était sa destinée de toute façon. Que pouvait-elle bien faire d’autre ?

Elle ouvrit la porte à Pierre, le fit entrer et le laissa se débarrasser de son manteau et de ses bottes.

— Bonjour, Andréa, dit Pierre de sa si musicale voix de baryton.

— Bonjour Pierre. Ça me fait plaisir de te voir.

— Je venais prendre de tes nouvelles et te remettre ceci.

Il lui rendit une petite boîte ficelée de façon sommaire. Andréa reconnut le genre de contenant que le magasin général vend pour faire des paquets cadeaux. Elle invita Pierre à s’asseoir au salon et lui offrit un verre. Il accepta un cognac, elle se versa un gin-tonic. Quand ils se furent assis confortablement, Andréa se mit en frais de déballer le cadeau. Elle en sortit cet objet qu’elle reconnut d’abord comme une branche de corail. Beaucoup de pêcheurs en remontaient régulièrement de leur filet de boëte. En règle générale, ils les rejetaient à la mer, à l’exception des plus gros morceaux ou des plus jolis. Cette branche de corail avait été ouvrée au couteau pour lui donner la forme d’un homme debout avec un bras étendu en l’air comme s’il s’étirait pour attraper une pomme à un arbre. La sculpture n’était pas très réussie, mais elle restait suffisamment représentative pour en reconnaître le tableau.

— C’est magnifique ! Magnifique !

— Oh ce n’est rien, dit Pierre en fixant Andréa l’air de dire : « je suis content que cela te plaise ».

— C’est toi qui l’as sculptée.

— Oui, c’est moi qui ai commis la chose. J’avais déjà sculpté des pièces de bois, mais c’est la première fois que je travaille le corail. C’est moins facile que c’en a l’air.

Andréa reposa la sculpture sur la table en gardant les yeux rivés sur elle. Pendant ce temps, Pierre l’observa attentivement. Il admira son beau visage et la trouva encore plus belle qu’au début, lors de leur première rencontre. Qu’y avait-il en elle de si attirant, à part sa beauté bien sûr ? Il ne parvenait pas à le définir. Son attitude peut-être ? Il y avait tant de majesté doublée de tant de simplicité. Il reconnaissait qu’elle était hors de l’ordinaire, très différente de toutes celles qu’il avait connues. Ce qui le charmait était ce côté secret qui se cachait derrière son affabilité et son sourire. On aurait dit qu’elle gardait dans un coffret au fond d’elle des bijoux précieux. Il se doutait qu’elle ne les offrait à voir que très rarement. Pierre était intrigué et séduit. Il l’avait aimé dès le premier jour.

— Alors, qu’est-ce que tu deviens ? dit-il enfin après un long silence.

— Oh ! Tu sais, la routine a repris son cours.

Un autre long silence fut finalement brisé par une réflexion inattendue de Pierre

— Cet homme n’était pas pour toi.

— Je sais, je le sais très bien.

— Alors, pourquoi être restée avec lui ?

— D’où tu viens, Pierre, je ne sais pas comment ça se passait. Mais ici, dans ce village du bout du monde, il y a des choses qui ne se font pas et l’une de celles-là, c’est de quitter son mari.

— Mais il ne te faisait pas de bien. Il ne prenait pas soin de toi, il te….

— J’ai cru qu’il pourrait changer.

— C’est impossible. J’ai bien connu des gars comme lui. Je t’assure que je n’en ai vu aucun changer. Ils deviennent même pires avec le temps.

Pierre regarda Andréa dans les yeux avant de lui dire.

— Et il leur arrive d’être dangereux pour celles qui sont proches d’eux.

Andréa leva les sourcils avec surprise. Elle n’avait jamais songé à cela. Il ne lui était pas venu à l’esprit que Miller fut si en colère qu’il aurait pu lui faire du mal ou même la tuer. Contrairement à ce que l’on croyait à l’extérieur, Andréa n’était pas une femme soumise. Elle n’avait pas peur de lui. Et elle savait se défendre aussi. Il ne l’avait pas battu souvent, mais lorsqu’il levait la main sur elle, elle voyait rouge et se défendait du mieux qu’elle pouvait. Surtout, elle lui faisait payer cher ces moments de violence, pendant des semaines parfois.

— Je sais me défendre. Je suis plus forte que j’en ai l’air, dit Andréa en levant le poing en l’air.

— Je n’en doute pas, Andréa, dit Pierre avec un sourire.

— De toute façon, c’est du passé tout ça.

Pierre hésita longuement avant de lui demander.

— J’aimerais t’inviter à dîner au restaurant ce week-end.

Andréa était on ne peut plus heureuse de l’invitation, mais elle hésita à accepter.

— Le village est un tout petit monde. Aller au restaurant accompagnée par toi, ça fera jaser dans les chaumières.

— Et alors ?

— Tu sais ce qu’on va dire : l’herbe n’a pas encore eu le temps de pousser sur la tombe de son mari qu’elle l’a déjà remplacé. Quelle idée vont-ils se fourrer dans la tête ?

— Et alors ? Qu’est-ce que nous faisons de mal ? Tu es libre, non ? Et puis qu’est-ce que tu leur dois, à ces péquenauds qui n’ont jamais levé le petit doigt pour toi ?

— C’est vrai après tout. Qu’est-ce que je leur dois ? … Bon c’est d’accord. Nous irons Chez Pierrette. C’est là où l’on mange les meilleurs fruits de mer… C’est d’accord.

— À samedi, alors ? dit Pierre en se levant de son fauteuil.

— À samedi.

Pierre remit ses bottes et enfila son manteau. Il se rapprocha d’Andréa en lui disant.

— On se fait la bise comme dans mon pays ?

Pierre l’embrassa sur les joues alternativement trois fois. Andréa était ravie de cette coutume et éclata d’un rire joyeux. Pierre semblait aux oiseaux.

— Je viendrai te chercher à 19 h 30, dit Pierre qui avait toujours gardé les habitudes de repas à la française.

— Tu ferais mieux de réserver alors.

Andréa referma la porte. Elle entendit son cœur battre à tout rompre. Il monta en elle un sentiment de paix et de joie profonde. Il y avait si longtemps.

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