« L’apparence est souvent trompeuse ». Combien de fois avons-nous entendu cette expression? Y croyons-nous vraiment? Nous rencontrons cet homme sale ou mal fagoté et nous tombons tout de suite dans le piège du jugement. Que savons-nous de lui vraiment? Nous voyons cette belle femme attrayante. Qui est-elle au fond? Toute une vie ne suffit pas à traverser le miroir des apparences. Pourtant, il le faut si nous voulons nous approcher de la vérité.

L’homme au bracelet rouge

1.Non Apparentis ApparitioDepuis un bon moment déjà, mon voisin de siège avait commencé une conversation avec moi. En réalité, il monologuait et je faisais semblant d’écouter. Durant ces vols long-courriers, a fortiori lorsque vous voyagez seul, il est presque inévitable que votre entourage finisse par vous parler, même si parfois vous faites tout pour éviter ce fléau.

Pendant la majeure partie du voyage, j’avais eu le regard plongé dans un immense bouquin, passionnant au demeurant, qui m’avait empêché de sacrifier aux conventions voulant que l’on s’adresse une fois ou l’autre à l’humain assis le plus près de vous. Or, je n’ai pas pu y échapper lorsque, pour la première fois et à cause surtout du poids du livre, j’ai dû le laisser sur mes genoux. Immédiatement, l’homme à côté de moi m’est tombé dessus comme la misère sur le pauvre monde. Il s’est informé de ce que je lisais. Sans attendre la réponse, il s’est engagé dans un discours-fleuve sur son métier d’avocat spécialisé en droit international, ses multiples voyages dans des pays proches ou lointains, ses allées et venues dans les arcanes du pouvoir. Et patati! Et patata!

C’était un homme assez corpulent, bien mis : veston-cravate, rasé de près, ongles manucurés. Ses cheveux se raréfiaient au sommet du crâne. Il avait la mâchoire carrée du joueur de rugby et des yeux bleus mobiles derrière des lunettes élégantes. Il faisait souvent des petits gestes des deux mains pour appuyer ses dires.

À un moment, comme il venait de terminer son deuxième verre de whisky, il s’est arrêté de soliloquer et a levé le bras pour en commander un autre. J’allais profiter de cette occasion inespérée pour me replonger dans mon livre salvateur lorsque j’ai remarqué à son poignet droit un petit bracelet d’un rouge clair qui n’était en fait qu’un simple élastique tressé. Ce bijou, si tant est que l’on puisse l’appeler ainsi, me semblait tout à fait incongru sur cet homme relativement élégant et, il faut bien le dire, plutôt m’as-tu-vu. Je me serais davantage attendu à une gourmette en or. Comme quoi parfois les apparences sont trompeuses.

Intrigué par cette découverte, j’ai décidé de l’interroger sur l’objet plutôt que de me replonger dans ma lecture.

— Un souvenir de voyage? lui ai-je dit en désignant le bracelet.

L’homme a arrêté net son mouvement, interdit devant ma remarque. On aurait dit que toute son attitude se transforma subitement. Son bras est retombé sur l’accoudoir, ses épaules se sont affaissées et il s‘est enfoncé dans son siège. Il est resté muet pendant quelques minutes tout en examinant le colifichet à son poignet. Un peu étonné de ce silence auquel il ne m’avait pas habitué, je lui ai jeté un regard oblique. C’est alors que j’ai cru voir ses yeux s’embuer.

— Pardonnez-moi. Je ne voulais pas…

J’étais un peu confus de la réaction provoquée malgré moi. Il a gardé le silence encore une éternité, ce qui eut l’heur d’accentuer mon malaise. Finalement, il a répondu :

— Oui, un souvenir…

Encore un long moment de silence s’ensuivit.

— Mais je ne suis pas certain que cette histoire vous intéressera.

Comme j’acquiesçai sans mot dire en l’encourageant d’un geste, il a continué, à contrecœur pourtant :

— Voilà! C’était il y a plusieurs années, assez longtemps en fait. Il faut remonter à mon premier engagement comme avocat dans un grand bureau connu. Avant, j’avais pratiqué en solo tout en continuant mes études en droit international. À cette époque, j’étais ambitieux. Je me battais pour obtenir les meilleurs postes, du moins ceux qui m’auraient permis de grimper le plus rapidement possible vers le sommet. Le sommet!!! Tout cela me paraît bien futile aujourd’hui.

Ma destinée semblait toute tracée. Je travaillais beaucoup, tout en prenant le temps de m’amuser aussi. Ne vous méprenez pas cependant! Je n’étais pas du genre à faire la bringue. Je préférais avant tout les longs soupers entre amis où nous discutions politique pendant des heures. C’était bien là notre sujet de prédilection, certes. Mais nous aimions aussi converser sur la culture, discuter des livres que nous avions lus, des expositions que nous avions vues. Cela vous étonnera peut-être, mais je n’étais pas le plus bavard pendant ces longues soirées.

À cette époque, je sortais avec une collègue, avocate comme moi, qui se joignait de temps à autre à notre groupe. C’était une femme racée, élégante, ne passant jamais inaperçue. Nous ne vivions pas ensemble, mais il arrivait que nous nous passions la nuit chez l’un ou l’autre… lorsque notre agenda le permettait. Bref, une vie de rêve, comme vous le voyez. En fait, une vie réglée comme du papier à musique dont l’avenir était inscrit dans le ciel. Une vie bien lisse, bien nette, bien claire. Une vie qui me rendait profondément insatisfait, mais je ne le savais pas encore à ce moment-là. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Pour en revenir au bureau (car c’est là que tout a commencé), de nombreuses personnes y travaillaient comme vous pouvez vous douter. C’était une ruche avec une reine, l’avocat principal qui faisait la loi, les avocats et les stagiaires étant les faux-bourdons et les secrétaires, les plus nombreuses et les plus interchangeables, les ouvrières. Les secrétaires, vous savez, c’est un monde à part. Le fait qu’elles soient au bas de l’échelle sociale dans un bureau comme celui-là engendre chez elles des comportements particuliers. Plusieurs se mettent en avant en prenant toute la place dans les conversations, d’autres jouent de leur charme par leur habillement ou leur coiffure, d’autres enfin se concentrent sur un avocat en cherchant par tous les moyens à se faire remarquer de lui. Évidemment, je ne me suis jamais fait prendre au jeu de ces différentes stratégies. Ma vie était parfaite et il n’était pas question de la bouleverser pour une aventure avec l’une ou l’autre des secrétaires du bureau.

Un jour, je devais remettre du courrier à des collègues dans un autre édifice. Ne sachant pas à qui m’adresser, on m’a désigné quelqu’un que je n’avais jamais vu auparavant. J’ai appris plus tard qu’elle était là depuis plus longtemps que moi, mais je ne l’avais jamais remarquée. Elle était installée tout au fond d’un couloir, dans un cubicule. Son comptoir était chargé de lettres à poster ou à envoyer.

C’était une jeune femme que l’on aurait pu qualifier de banale. Tout était ordinaire chez elle : son visage, ni beau ni laid; ses vêtements, sobres et gris; ses cheveux châtain clair noués en queue de cheval. Lorsque je lui remis mon enveloppe, elle me regarda sans dire un mot. Cela m’a d’abord surpris qu’elle ne réponde pas à mon sourire et qu’elle n’essaie pas d’engager la conversation ou qu’elle ne se tortille pas sur son siège en minaudant. Comme j’avais d’autres chats à fouetter que de m’occuper d’une petite secrétaire, je suis reparti aussitôt.

Par la suite, il m’est arrivé à plusieurs reprises de me retrouver devant Nicole (c’était son nom : Nicole). Nous avions commencé à parler un peu. Il y avait en elle un je-ne-sais-quoi qui piquait ma curiosité. Comme je vous l’ai dit, elle n’avait rien de très séduisant, hormis peut-être ses beaux yeux francs marron clair. Or, le fait précisément de ne pas tenter de me séduire me la rendait intéressante. Évidemment, je tenais le haut du pavé dans la conversation et Nicole m’écoutait toujours avec bienveillance. Mais, dans son écoute, on ne trouvait jamais ce genre de tension qui la rend parfois suspecte. Non, elle était là, présente, attentive et désintéressée. Drôle de mélange, vous ne trouvez pas?

— Nous amorçons notre descente vers N… Nous vous prions de rester assis et de boucler votre ceinture.

— Malgré la règle que je m’étais donnée, je l’ai invitée plusieurs fois à dîner. Plus je la connaissais, plus j’étais fasciné par sa clarté, sa simplicité, son empathie, toutes des qualités que je n’ai pas moi-même et que je n’aurai jamais sans doute. Cette femme modeste et sans panache possédait pourtant une faculté inouïe de vous percer à jour. Je me suis senti rapidement tout nu devant elle. Je ne pouvais rien lui cacher. Par contre, elle restait un mystère à plusieurs égards. J’avais appris au fil des conversations qu’elle demeurait chez sa mère malade pour l’aider, que c’était la raison pour laquelle elle n’avait pas fait de longues études, qu’elle sortait peu. Je n’ai pas été surpris d’apprendre qu’elle n’avait pas d’amant. De fil en aiguille, nous avons fraternisé à un point tel que nous avons dormi ensemble plusieurs fois. J’ai quitté ma collègue avocate sous un prétexte quelconque et proposé à Nicole de venir habiter dans mon appartement. Après quelques hésitations, et à la suggestion de sa mère (une femme bien), elle est venue vivre avec moi.

Très franchement, je ne crois pas avoir connu de périodes plus heureuses de ma vie. La communication entre nous était sincère et profonde. Nous n’avions pas besoin de parler lorsque nous étions ensemble. La complicité était palpable. Elle me devinait, connaissait à l’avance mes désirs, sentait monter mes colères. C’était une femme sensible, apaisante, profondément joyeuse. Elle aimait d’instinct, totalement et sans retour. Elle m’a appris à aimer, car je n’en savais rien, moi qui connaissais tout.

— Dans quelques minutes, nous atterrirons à N… Veuillez boucler votre ceinture et relever le dossier de votre siège.

— Mais tout est éphémère dans ce monde.

L’homme pencha la tête, puis la releva lentement comme s’il soulevait une tonne de briques.

— J’ai commencé à prendre mes distances, imperceptiblement d’abord. Une remarque sur son absence de curiosité intellectuelle (elle lisait peu); un commentaire sur ses silences obstinés lors de nos rencontres entre amis. De plus, je percevais les regards des autres sur notre relation. Oh! Tout le monde était très poli, mais j’entendais leurs commentaires résonner dans leur tête. « Comme ils font un couple mal assorti » ou encore « que peut-il bien faire avec elle? ». Une allusion ici, une petite blague là. Au départ, cela ne m’embêtait pas, convaincu comme je l’étais de passer facilement par-dessus les quolibets. Mais on est toujours moins courageux que l’on pense, plus lâche que l’on voudrait.

Pourquoi en suis-je arrivé là? Je ne me l’explique pas encore aujourd’hui. Avez-vous déjà passé délibérément à côté du bonheur? Qui aurait l’idée de rejeter la personne faisant que la vie vaut la peine d’être vécue? J’ai été cet imbécile. Je savais que Nicole avait senti des choses. Elle n’en disait rien, comme d’habitude, se contentant de rester présente et attentive, comme d’habitude, s’oubliant elle-même pour l’idiot que j’étais, comme d’habitude. J’étais le fou, ignorant des méandres du cœur, et elle était la prêtresse qui en était l’experte. Elle a fini par me proposer de retourner chez sa mère. J’ai acquiescé après des semblants d’hésitation. Sur le coup, je me suis senti soulagé. Puis progressivement, les remords et les regrets ont monté en moi. Enfin, le vide s’est installé, irrémédiablement.

— Nous sommes arrivés à l’aéroport de N… Nous vous prions de garder votre ceinture bouclée jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil.

— Peu de temps après, j’ai dû quitter le pays pour un travail qui m’a tenu à l’étranger pendant plus d’une année. C’est seulement en revenant à la maison que j’ai trouvé par terre cet élastique. C’était l’un de ceux dont Nicole se servait pour attacher ses cheveux.

L’homme contempla encore une fois longuement le bracelet rouge, comme on le ferait d’une relique ou d’un objet de vénération.

— J’ai pris encore plusieurs jours avant d’essayer de la contacter. Je voulais trouver la façon de lui dire quel idiot j’étais, qu’elle n’avait jamais quitté mes pensées depuis son départ. Je voulais qu’elle sache qu’elle comptait plus que tout pour moi. Je ne savais pas comment rattraper le temps perdu.

— L’avez-vous fait? lui ai-je demandé après avoir attendu plusieurs secondes qu’il continue son récit.

— Oui. J’ai finalement pris mon courage à deux mains et je l’ai appelée chez sa mère. Lorsque j’ai entendu la voix de celle-ci au téléphone, j’ai su tout de suite qu’il s’était passé quelque chose de grave. Elle a commencé par me dire que Nicole avait attendu longtemps mon appel.

Il hésita à continuer son récit. On aurait dit quelqu’un placé devant un choix draconien qui hésite à prendre une décision. Son torse s’était mis à se balancer lentement d’avant en arrière, comme s’il se berçait.

— Puis, sa mère a passé à une très mauvaise nouvelle.

Ses mots commençaient à se briser, ses phrases se hachuraient.

— Peu de temps après son retour chez elle… Nicole avait consulté un médecin… Elle se sentait plus fatiguée que d’habitude. …

Il prit une grande respiration et continuait à se bercer de plus belle.

— On lui a diagnostiqué…

Un long silence. Le genre de silence qui se produit avant un coup de tonnerre.

— … un cancer du sein fulgurant… Elle est décédée six mois plus tard… et je n’en ai jamais rien su.

Puis, il jeta dans un soupir.

— C’était un 27 avril.

Il avait lâché la bombe et maintenant on pouvait sentir les dommages collatéraux dans toute son attitude. Malgré ce qu’il laissait paraître à l’extérieur, l’homme était brisé, anéanti. Je suis resté sans voix pendant un bon moment.

Tout en cherchant les mots les plus appropriés, j’ai soudain eu une illumination :

— Mais… Mais, le 27 avril… C’est la date d’aujourd’hui?

— Oui, en effet… C’est aujourd’hui

Il inclina la tête en me jetant un regard furtif. J’ai de nouveau cru voir un nuage passer dans ses yeux

— Chaque année, à la même date, en ce jour sacré, où que je sois dans le monde…

Il s’arrêta un court instant, la voix brisée par l’émotion.

— … je reviens fleurir sa tombe.

L’avion était maintenant arrêté et la petite bousculade habituelle avait commencé. Nous sommes restés assis, tous deux silencieux. Quand l’allée fut presque vide, il s’est levé pour agripper son bagage à main.

Il regarda pendant un long moment la petite bande au matériau usé attachée à son poignet.

Puis, il tira nerveusement un sac de son espace confiné, tourna à moitié le visage vers moi sans me regarder et s’enfuit littéralement dans le couloir.

Je n’ai jamais su son nom et je n’ai plus jamais revu l’homme au bracelet rouge.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Non Apparentis Apparitio


 

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3 réflexions au sujet de “L’homme au bracelet rouge

  1. Que serait la vie si on faisait TOUJOURS les « bons choix »? Que serait la vie sans regrets? Impossible. Celui-là aura au moins appris de sa gigantesque erreur, appris à ne pas agir sur ce que pensent les autres. Difficile, je sais, je sais!

  2. pour découvrir ce qui se cache derrière les apparences, rien de tel que le travail de Sherlock Holmes de la psychanalyse, qui nous invite à découvrir le sens caché derrière un lapsus, un tic, une phobie ou tout autre signe apparent…je vois dans cette démarche une grande parenté avec la parabole de l’Évangile quand on demande à Jésus pourquoi il mange avec des gens qui ont les mains sales; et lui de répondre que la saleté vient de l’intérieur de l’être humain ; la véritable saleté se cache derrière l’apparence…

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