APOPHASE fait paraître en sections cet automne le livre «Trente ans après». Il s’agit de la réédition du livre de Suzanne Charest «… Et passe la vie !» qu’elle a publié tout juste avant sa mort. Christophe Viau, son fils, s’est chargé de la réédition tout en y mettant sa touche personnelle, bouleversante. Le livre est disponible en version papier et numérique. Voir à la rubrique OÙ TROUVER LE LIVRE.

Les mots de ma mère (section 1)

«Dracaena». Un dessin que Christophe Viau a produit en souvenir de la plante que sa mère lui avait donnée jadis.

MA MÈRE

Je pense à ma mère, Suzanne Charest. Elle est morte d’une leucémie quand j’avais dix ans. Après deux ans de maladie, elle a appris qu’il n’y avait plus de traitement possible.

Quel choc ! Même si tu vis quotidiennement avec la réalité de la mort, tu as toujours le goût d’espérer que cela ne t’arrivera pas à toi… Mais je me suis dit : pourquoi pas aussi à moi ? Privilégier une qualité de vie, prendre en main le temps qui reste et le vivre debout, voilà l’option que je fais, sans retour en arrière. Je regarde la mort en face et je me dis : tu ne manqueras pas ta sortie, c’est le point culminant de ta vie !

Je l’admire pour avoir fait un choix clair sur la façon de vivre ses derniers moments. Dès lors, elle a pris le temps de nous impliquer, mes frères et moi, dans sa démarche de fin de vie. Elle nous contait ce qui se passerait pour elle de l’autre côté, nous apprenait à avoir confiance en ce qu’elle serait toujours disponible quelque part en nous. Elle nous a accompagnés vers son départ et a laissé un grand message de sagesse qui mûrit en nous depuis.

Sa sérénité devant la mort est parvenue aux oreilles de l’éditrice Anne Sigier qui lui a offert de publier son témoignage. Suzanne a ainsi accepté de participer à un projet plus grand : partager sa foi dans un livre, qu’elle a intitulé … Et passe la vie.

Son message a touché droit au cœur. …et passe la vie fut un grand succès de librairie. il s’en est vendu plusieurs milliers d’exemplaires en quelques semaines. si modeste et réservée, elle était soudain devenue la plus demandée des médias : télévision, journaux, radio. elle s’est prêtée à ces contraintes de bonne grâce jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus la force de parler.

Qu’y avait-il dans ce livre ? Je le relis maintenant pour la première fois depuis cette époque qui me semble si lointaine. Je redécouvre à quel point Suzanne parlait d’une façon simple et personnelle de sa mort qui vient, de la souffrance, des pertes à venir, de la détérioration de son corps, de ses angoisses, de ses envies. Elle utilisait parfois un langage inspiré par sa foi chrétienne, mais les mots, comme transfigurés, semblaient prendre un autre sens, dégagé de tout ce poids que leur donne la religion. Ils étaient simples et clairs, reprenaient leur profondeur. Elle a livré ce qui la motivait véritablement dans sa vie, ce qu’elle avait compris de cette foi qui l’avait fait vivre et qui l’aidait maintenant à mourir. Et les lecteurs l’ont reconnu.

Je crois que ce qui a tant touché les gens était de comprendre à quel point sa foi était profonde et qu’elle se manifestait dans toute sa force au moment même de son plus grand défi. Ce n’était pas une béquille sur laquelle s’appuyer ou une recette à suivre, mais une confiance solide qui avait été forgée par les épreuves.

LA NUIT

Elle fait allusion à l’une de ses épreuves dans son livre, mais d’une manière plutôt indirecte :

Je me souviens d’une période bien précise de ma vie où j’ai dû affronter « la nuit ». Après une période de sept ans passée dans un domaine, je me suis vue obligée de me réorienter, de faire un demi-tour complet. J’étais devant un trou noir, un peu comme je le suis maintenant devant ma mort.

Elle n’en dit pas plus. Elle voulait probablement éviter que des détails sur sa vie personnelle ne détournent le lecteur du message principal. Moi je crois qu’ils l’éclairent. De toute façon, c’est moi qui écris maintenant, voici donc son histoire. « La nuit » dont elle parle a été un événement dramatique.

Suzanne a passé sept ans chez les sœurs Missionnaires de l’immaculée-Conception (MiC), jusqu’au moment de prononcer ses vœux perpétuels : son engagement public à suivre les voies du Christ pour toujours. Au moment même de cette importante cérémonie, au moment même de s’avancer pour faire ses vœux, Suzanne a tourné les talons, a quitté l’église et est sortie définitivement de sa congrégation.

Il s’en est suivi une grande noirceur, une période de remise en question. Mais sa foi ne la quittait pas. « La seule chose qui me tenait alors était ma foi au seigneur ; j’étais sûre qu’il ne me lâcherait pas. »

Je crois que son expérience chez les sœurs ne l’aidait plus à s’épanouir dans sa foi. En quittant les MiC, elle ne se détournait pourtant pas de son Dieu. Elle a trouvé une façon de continuer d’étudier les Écritures tout en s’impliquant socialement, en fondant une famille, en écrivant un livre. Mais cet événement s’est avéré fondamental. Suzanne a été placée à la croisée des chemins, le seul endroit qui oblige vraiment à faire des choix et à mettre ses convictions à l’épreuve. Plus tard, en se retrouvant devant la mort, elle a sans doute reconnu cette croisée des chemins. Et elle connaissait déjà la bonne route.

RECHERCHE

Suzanne avait mis sa foi à l’épreuve, et c’est ce qui paraît dans son témoignage. C’est un document précieux pour moi. Comme il est très personnel, je ne le présente qu’à des amis intimes, quand je veux partager d’où je viens. Mais maintenant, après trente ans, j’ai voulu rendre hommage à ma mère, pas seulement en republiant ici son texte, mais surtout en me posant la question : comment ce message a-t-il grandi en moi pendant toutes ces années ?

Après avoir relu son livre, j’ai commencé à ramasser des documents, des photos et des journaux. Puis j’ai repris contact avec Anne, l’éditrice du livre original. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a dit qu’elle a gardé un souvenir impérissable de Suzanne et que de me revoir était comme un clin d’œil de sa part. nous avons discuté de religion (je ne suis pas religieux, mais j’essaie de comprendre) et elle m’a raconté plusieurs événements de la vie de Suzanne que je ne connaissais pas. Pendant que nous discutions de la foi, elle m’a dit : « Écris ça ». Elle ne se doutait peut-être pas que je la prendrais au mot. Je découvrais de nouveaux aspects de ma mère en relisant son livre et ses articles de journaux, en discutant avec ma famille, en écoutant de nouvelles parties de son histoire. J’étais lancé sur sa piste.

Anne m’a donné beaucoup de documents à propos de ma mère : des photos, d’autres journaux, mais surtout des cassettes audio. J’ai en main toutes ses entrevues à la radio, ses notes enregistrées qui ont été transcrites par mon père pour produire le livre, et même la messe de ses funérailles.

Mon travail de recherche de documents avançait bien. J’ai passé de longues heures à écouter la voix de ma mère pendant que je la numérisais, que je la restaurais. À force d’y travailler patiemment, chaque jour, je vis depuis plus d’un an avec elle au quotidien. Je vois comme une sorte de miracle cette chance de pouvoir la percevoir à nouveau par les sens, mais je peux surtout approfondir ma compréhension de son message, le recevoir maintenant avec mes capacités d’adulte. Trente ans ont passé et il me vient toujours plus de questions. Je me demande : qu’est-ce qui a changé ? Comment son message a-t-il évolué en nous ? où est donc ma mère maintenant, après trente ans de vie après la mort ?

ENTREVUE

Pendant plus d’un an, j’ai écouté, étudié, posé des questions. J’ai une impression plus claire de ma mère. Je retrouve son image, ses intonations, son style d’écriture, sa façon d’illustrer simplement des concepts abstraits. En écoutant ses entrevues, je me suis remémoré plein de détails qui me font mieux comprendre son message. Par exemple, lors d’une entrevue pour une radio de Québec, un non-voyant a demandé s’il y aurait une version audio du livre.

J’ai donc cherché et j’ai retrouvé un exemplaire que j’ai numérisé en l’écoutant attentivement. Le livre est lu par Micheline Poitras. Je trouvais étrange d’entendre les mots de ma mère qui prenaient ainsi une autre voix. Cette femme avait aussi reçu Suzanne en entrevue à la radio. Lors de ces entrevues, les questions des auditeurs étaient particulièrement intéressantes. Par exemple, une femme appelle, elle semblait désemparée devant le témoignage de Suzanne. Elle lui demande : « Comment pouvez-vous être sereine devant la mort qui arrivera pourtant dans quelques jours ? D’où vous vient ce courage ? répondez ! ». Ma mère a répondu calmement : « Vous savez, quand on tombe à l’eau, ce n’est pas du courage que ça prend, c’est de nager ». Ma mère s’était préparée à nager. « On ne s’improvise pas dans la mort. On meurt comme on a vécu ». Elle s’était préparée à vivre ses derniers moments debout :

Si, au lieu de me tenir debout, je marche à quatre pattes, si je me traîne, c’est beaucoup plus dur pour moi comme pour les autres, et cette souffrance-là, c’est moi qui en suis responsable.

Une autre auditrice a posé une question que j’attendais : « Que diriez-vous à quelqu’un qui n’est pas chrétien pour l’aider à vivre sa mort ? » elle a répondu qu’elle ne pouvait parler que de son expérience à elle. elle espérait que ceux qui n’ont pas le même type de foi qu’elle aient la chance de pouvoir s’appuyer sur autre chose pour donner un sens à cette importante transition. Elle n’était pas là pour enseigner, elle a fait tout ça pour partager.

D’autres entrevues à la radio sont données par Simon Bédard, qui était profondément touché par son témoignage. il a préparé une belle discussion et même une émission posthume où les auditeurs appelaient pour rendre hommage à Suzanne. Je me souviens très bien que plus tard, aux funérailles, il avait amené des ballons, pour rendre hommage à ma mère qui aurait bien aimé que sa célébration soit une fête. Elle savait bien qu’elle ne pouvait pas nous demander d’être heureux pour elle comme elle-même avait hâte de rencontrer le seigneur. Les ballons contrastaient vivement avec l’ambiance. il ventait, il pleuvait, il faisait froid. au moment même de la mise au tombeau, les ballons se sont envolés dans un grand coup de vent. D’ailleurs, Anne Sigier m’apprend qu’elle a revu Simon Bédard dernièrement, un peu avant qu’il meure. Il se souvenait bien de Suzanne ; il savait qu’elle l’attendait, avec des ballons.

FOI

En relisant le livre et en écoutant les entrevues, j’ai compris que l’essentiel de son message se trouvait dans la lettre qu’elle a écrite à nous, ses enfants, et que nous avons placée en introduction à cette réédition. Elle nous parle de son départ, de la confiance qu’elle a en nous pour la suite des choses, et de sa foi.

D’où lui venait cette foi ? pour une jeune femme dans les années soixante, la religion n’était pas un sujet beaucoup plus populaire que maintenant. Je m’imaginais qu’elle avait dû travailler à s’affirmer dans sa foi. Pourtant, elle disait simplement qu’elle l’avait toujours eue. Ma mère utilisait cette parabole, en paraphrasant l’Évangile :

Un voisin vient frapper à la porte de son ami, en pleine nuit, pour lui demander du pain. Il frappe, frappe et frappe encore, jusqu’à ce que l’ami se réveille, à bout de patience, et lui donne une miche de pain. La foi, c’est un don du Seigneur. Si tu veux l’avoir, frappe et frappe encore. […] Moi, le Seigneur ne m’a pas demandé de frapper parce qu’Il savait peut-être que je n’aurais pas frappé assez longtemps. Il connaît mes faiblesses.

Peut-être qu’en cherchant à comprendre ma mère, je cogne à cette porte, ne serait-ce que pour savoir ce qu’elle pouvait bien espérer y trouver. Je ne sais même pas ce que veut dire « avoir la foi ». Ma mère m’a sans doute laissé tous les indices qu’il me faut pour le découvrir, mais je ne les comprends pas. La communication avec ma mère est coupée. Je me prends à penser : est-ce que si je pose la question à mon père, ma mère répondra à travers lui ? en un sens, ce n’est pas si absurde. Suzanne a laissé sa trace sur mon père. Il utilisera ses propres mots pour décrire une expérience qu’il partageait avec Suzanne. C’est probablement ce que les catholiques font d’ailleurs. Ils se sont construit tout un discours fait de paraboles, de cérémonies, un discours que je ne comprends pas, pour parler d’une expérience difficile à décrire et qu’ils partagent.

J’imagine que c’est une question aussi difficile que si je demandais « qu’est-ce que l’amour ? ». Même si la question n’a pas de sens, j’essaie de comprendre ma mère, alors j’ai posé la question à mon père : qu’est-ce que la foi ? Je ne prétends pas avoir compris, mais j’ai retenu une chose : la foi est ce qui nous met en rapport avec l’infini : Dieu, l’amour, l’universel, la vie, quelque chose qui dépasse notre petit monde fermé.

Quand mon père a redécouvert sa foi, il a été si surpris de cette brèche vers une nouvelle dimension qui s’ouvrait à lui qu’il a décidé de l’étudier. C’est d’ailleurs pendant ses études de théologie qu’il a rencontré Suzanne. Mon père découvrait ce monde nouveau. Ma mère, elle, sortait de chez les sœurs.

Je trouve que mes deux parents ont une façon intéressante d’aborder la religion, en la vivant tout en la mettant à l’épreuve, en la mettant en pratique. J’aime bien lire les livres de mon père sur la théologie pratique. Il essaie de comprendre comment on peut communiquer sa foi, comment un appareil langagier peut porter des idées abstraites et inexplicables, inconcevables. Comment l’expérience religieuse, spirituelle ou mystique agit au plus profond de nous, de l’intérieur. Ma mère était portée par la grâce. Les mots qu’elle utilisait pour en parler étaient ceux de la religion catholique. Mais si on l’écoute attentivement, en silence, on reconnaît dans leur essence que ce sont ceux de l’amour.

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