Une blessure finit toujours par se cicatriser, mais rien ne peut guérir de l’absence. Le trou immense, horrible, qu’un être aimé laisse peut nous submerger jusqu’à nous faire disparaître dans la profondeur des abysses. Refuser la réalité de l’absence nous perd, mais l’accepter nous sauve, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Owen

submarine4L’homme était étendu sur le sol depuis un certain temps, immobile. Lorsqu’il reprit ses esprits, ce qu’il vit le troubla profondément. Il était dans une grande pièce sans fenêtres. Les murs nus avaient une couleur étrange. Plutôt, il ne semblait pas y avoir de couleur du tout : un gris métallisé avec des reflets bronzés, un peu comme du titane, tout d’une pièce. Le sol, les murs et le plafond se confondaient, comme si l’on était plongé dans une immense bulle oblongue. Il n’y avait littéralement pas de recoin, pas d’angle. La seule ouverture visible se trouvait à l’une des extrémités de la bulle. Ce n’était pas vraiment une porte. Plutôt une espèce de sas sans fenêtre. Le tout était éclairé d’une lumière diffuse et blafarde dont on n’apercevait pas la source. On aurait dit des néons, mais sans lampe, sans tube, sans transformateur.

L’homme se leva péniblement. Il était plutôt jeune, fin de la vingtaine peut-être. C’était un beau garçon mince aux cheveux blonds qui lui tombaient négligemment sur le cou. Il était vêtu d’un jeans décousu juste aux bons endroits et d’un t-shirt noir. Il avait terriblement mal à la tête.

Il se dirigea lentement vers le sas en rasant le mur. La surface était parfaitement lisse et froide. Tout en marchant, il entendait des chuchotements ou des murmures, il ne savait trop. De toute façon, c’était à peine audible. Il arriva enfin au sas, le toucha d’une main et, comme par magie, ce dernier s’ouvrit silencieusement. Sans trop réfléchir, il franchit le seuil et la porte se referma aussitôt sur lui.

Ce qu’il vécut alors le terrifia. D’abord, les bruits, d’une telle intensité qu’il se boucha instinctivement les oreilles. C’était comme des claquements de fils électriques qui s’entrechoquaient, mais beaucoup plus puissant. Le son variait par intermittence, sans jamais vraiment cesser. Lorsqu’il regarda, le spectacle était presque pire. Il vit ce qui lui sembla d’abord des troncs d’arbres géants décharnés au sommet desquels se produisaient régulièrement d’immenses étincelles. Des fulgurations venaient rattacher les troncs noircis par leur cime. Tout était d’un sombre caverneux, même lorsque l’immense espace qu’il commença à discerner s’éclairait par la foudre. Le sol, sablonneux, du sable noir de lave, semblait mobile, mais il n’en était rien. Une rivière coulait avec lenteur sur le côté. Il n’y avait pas d’eau, mais plutôt une sorte d’huile poisseuse.

Ce fut lors d’un éclair qu’il aperçut trois personnages, du moins ce qu’il crut être des personnages. En réalité, il s’agissait plutôt de trois formes recouvertes d’un voile gris très sombre. Le voile dissimulait tout le contour, de la tête — était-ce bien une tête? — au sol. Les trois formes restèrent immobiles pendant un bon moment. Puis, elles prirent la parole tous les trois en même temps de façon parfaitement synchronisée.

— Te voilà où tu voulais être, Owen.

— Qui êtes-vous? Où suis-je? Comment connaissez-vous mon nom?

Les formes gardèrent un moment le silence, comme pour laisser à Owen le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

— Tu nous as appelés.

— Je vous ai appelés? Moi?

Les trois formes s’avancèrent doucement vers Owen. Elles ne marchaient pas, mais glissaient plutôt au-dessus du sol.

— Tu nous as appelés tant de fois, avec tellement de grâce et d’émotion, que nous avons fini par céder à ta demande.

Owen resta sans voix, cherchant dans sa mémoire les moments où il aurait pu vouloir se retrouver dans cet endroit infernal.

— Combien de fois n’as-tu pas chanté ces vers :

Ciel et enfer

Orbites et sphères

Écoutez-moi, écoutez-moi,

Entendez mon émoi

Owen se rappelait très bien ces vers qu’il avait écrits dans un moment de désespoir après la perte de son Édith adorée. Édith. Toute sa vie envolée d’un coup. Jamais plus de chaleur. Que du vide, partout. Il sentit des larmes couler sur son visage.

— Nous avons entendu ton cri de douleur et nous sommes venus te chercher.

Tout lui revint soudain en mémoire. Il était sur scène. Il chantait. Puis, une colonne de lumière avait transpercé le plafond et était tombée sur lui, sur lui seulement. Il s’était senti soulevé de terre, aspiré vers le haut, traversant le toit avec facilité, s’envolant plus haut encore. Il s’était vu pénétrer dans un immense objet volant qui se tenait immobile au-dessus de la ville. C’est à ce moment-là qu’il avait perdu connaissance.

— Vous êtes des extraterrestres?

— Si tu veux nous appeler ainsi.

Owen garda la tête baissée, vraisemblablement indifférent à ce qui lui arrivait. Il pensait à Édith.

— Nous avons compati à ton malheur et voulons te donner une seconde chance de retrouver ton grand amour, ton Édith.

Owen se réveilla de sa torpeur et s’enthousiasma aussi soudainement qu’il avait sombré quelques instants auparavant.

— Vous la connaissez? Elle est ici?

Son visage s’assombrit aussitôt.

— C’est vous qui l’avez enlevée?

— Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Mais oui, elle est ici.

— Je peux la voir? Mon amour, mon Édith, ma vie!

Owen commença déjà à s’élancer, mais vers où? Il ne savait pas. Au surplus, comment Édith pouvait-elle séjourner dans ce lieu infâme?

— Ne t’inquiète pas. Elle est ailleurs que dans cet endroit, dirent les trois formes qui avaient deviné ses pensées.

— Je veux la voir.

— Nous allons te mener à elle.

Les ombres se tournèrent simultanément et recommencèrent à glisser en s’éloignant. Owen voulut marcher, mais une force le souleva et il suivit les trois formes sans avoir à fournir d’effort. Ils s’arrêtèrent tous devant un autre sas. La porte s’ouvrit lorsque les formes s’en approchèrent. Owen les suivit.

Ils se retrouvèrent plongés dans un autre univers totalement différent. Tout était d’un blanc immaculé. Tout était lumineux. Tout était calme. Sur le sol, il y avait une mince couche de neige, mais qui n’était pas froide. On pouvait entendre un son qui ressemblait à une mélodie, mais qui n’en était pas une. Le lieu était des plus paisibles.

Owen put distinguer de très nombreuses formes dans cet espace qui lui sembla sans limites. Les formes étaient recouvertes de pied en cap d’un voile blanc. Elles se déplaçaient lentement, avec mesure, toujours en glissant. Certaines étaient rassemblées en petits groupes et semblaient converser entre elles. D’autres restaient seules, assises dans la neige, méditatives.

— Édith est ici?

— Oui.

— Je veux la voir.

— Ce ne sera pas possible pour l’instant.

— Mais pourquoi?

— Nous ne pouvons pas te donner de raisons.

— Mais, c’est insensé! Édith est là, devant moi, et je ne pourrai jamais la voir?

— Ce n’est pas ce que nous vous avons dit. Tu pourras de nouveau la voir et vivre heureux avec elle une fois arrivé sur terre.

— Vous voulez dire que je pourrai de nouveau l’embrasser, sentir sa chaleur, humer son odeur? Je pourrai voir ses beaux yeux, son visage d’ange, ses longs cheveux soyeux.

— Oui. La seule condition à cela, c’est que tu devras résister à la tentation de la regarder en face pendant le voyage de retour.

— Pourquoi?

Après un moment de grande exaltation. Owen se renfrogna de nouveau et ajouta.

— Qui me dit que ce n’est pas une espèce de piège, une manipulation pour continuer à me faire souffrir, à me torturer?

— C’est une question de confiance. Il te faudra croire à notre parole. La foi devra te suffire. Quelle est ta réponse?

— Qu’arriverait-il si je voulais la regarder pendant le voyage?

— Tu la perdrais pour toujours.

— Alors, je ferai tout ce que vous voulez.

Owen exultait. Il se revoyait vivre à nouveau avec Édith, sourire à son sourire, participer à ses jeux complices. Comme autrefois. Ils pourraient envisager de fonder une famille. Avoir deux, trois, quatre enfants. Oui, quatre, deux filles et deux garçons. Ils lui ressembleraient tous.

Les trois personnages firent un balancement étrange, toujours en synchronisation. Une forme voilée s’approcha alors du groupe. Rien ne permettait de penser que ce fut la femme aimée. La forme ressemblait à toutes les autres formes. Owen était perplexe. Il regarda intensément cet ectoplasme impersonnel et dit.

— Mon Édith? Mon bijou d’Orient?

Il crut voir un frisson parcourir le voile. Les trois personnages demandèrent à Owen de se retourner vers la porte. Après un court instant, une petite brise lui fit comprendre que sa dulcinée était derrière, tout près de lui. Ce fut à son tour de trembler de partout. La porte s’ouvrit et il commença à glisser lentement de la même manière qu’à l’aller. Il n’était pas certain que la forme blanche, qu’Édith, le suivait. Il voulut se retourner, par réflexe, mais il s’arrêta juste au bon moment. Le bruit infernal recommença, les éclairs fusaient de partout. Tout était redevenu sombre et caverneux. La glisse lui paraissait durer, durer.

Ses sens étaient en alerte. Les sons et les éclats de lumière le troublèrent profondément. Il commença à douter : douter de ce qu’il voyait et entendait; douter de cet environnement insupportable; douter de ces trois personnages, douter que l’ombre qui le suivait fût bien Édith. Tout se confondit dans son esprit. Ce n’était que mensonges que cela. Rien n’est vrai. Ce n’est pas elle.

Owen approchait de la rivière poisseuse. Il se retourna brusquement et vit la forme blanche qui recula sous l’effet de surprise. Il glissa vers elle et arracha son voile. Édith lui apparut dans toute sa splendeur. C’était son amour, son grand amour. C’était ses yeux couleur de miel, son visage d’ange, sa chevelure, son odeur. Elle était lumineuse.

— Mon amour, s’écria-t-il.

À peine eut-il lâché ses mots qu’Édith s’éloigna de lui à une rapidité incroyable, comme tirée en arrière par des fils invisibles. Elle tendait les bras vers lui et sa bouche s’ouvrait, mais aucun cri n’en sortait. Elle disparut par la même porte d’où ils étaient sortis tous deux.

Owen recula d’horreur.

— Qu’ai-je fait, mon Dieu? Qu’ai-je fait?

Il trébucha sur un monticule, perdit l’équilibre et tomba de tout son long dans la rivière. On vit son corps s’agiter quelques instants. Les bras lançaient des signaux de détresse. Puis, les mains. Puis, plus rien.


Extrait d’un article de la revue « Pierre qui roule » publié  le 29 mai 19…

 

Nous venons d’apprendre la triste nouvelle de la mort d’Owen, le chanteur mythique du groupe rock Epic. Owen, de son vrai nom, Richard Bogdan, était né aux États-Unis d’un père bulgare, Dragomir Bogdan, un aristocrate immigré en Amérique au milieu du XXe siècle pour fuir le régime soviétique d’après-guerre, et d’une Américaine du Minnesota, Chloë Seymour, qui avait fait une brève carrière locale de chanteuse d’opéra. Owen a été retrouvé près d’une cabane située dans l’une des parties les plus sauvages de l’Alaska. Il y a vraisemblablement habité pendant quelques mois. Son corps était complètement gelé et les loups avaient commencé à le déchiqueter. Très amaigri et méconnaissable, il a fallu faire des analyses ADN pour l’identifier.

Le mystère reste entier sur les raisons qui ont poussé le chanteur arrivé au sommet de sa gloire à tout quitter pour aller littéralement se tapir dans ces steppes froides et hostiles. On sait qu’il avait subi de terribles épreuves au cours des deux dernières années. Il avait perdu sa bien-aimée Édith dans un accident d’auto, ce qui l’avait laissé inconsolable. Depuis cet évènement, plusieurs de ses chansons reflétaient son mal de vivre et son désespoir.

Il y a six mois, pendant un spectacle avec son groupe Epic, il était tombé évanoui sur scène. On l’avait cru mort sur le coup. Cependant, il a survécu. À l’hôpital, les médecins lui ont diagnostiqué un accident vasculaire cérébral. Owen est resté plusieurs jours dans le coma, puis il est revenu progressivement à la conscience. Bien que n’ayant gardé aucune séquelle physique ou neurologique de cet accident, il n’avait plus jamais été le même par la suite. Il lui arrivait parfois de délirer. Il avait déjà dit en entrevue qu’il croyait que les ovnis existaient et que les extraterrestres avaient enlevé sa bien-aimée. Puis, progressivement, on le vit abandonner la formation musicale qu’il avait contribué à faire briller et couper les ponts avec le milieu artistique et les médias. Même sa famille ne le voyait que rarement, aux dires de sa demi-sœur qui était pourtant restée proche de lui.

Le monde a perdu l’un de ses plus grands artistes. Owen était plus qu’un simple musicien, c’était une légende. Les rumeurs les plus folles couraient à son sujet. On disait, par exemple, que les animaux s’immobilisaient comme hypnotisés lorsqu’ils l’entendaient chanter. Certains étaient convaincus que les branches des arbres s’agitaient pendant ses spectacles alors qu’il n’y avait aucun vent. Évidemment, rien de tout cela n’a jamais pu être vérifié.

Owen avait aussi participé à plusieurs concerts pour la paix et contribué ainsi à atténuer de nombreux conflits potentiellement explosifs. C’était un musicien accompli. Il avait été formé dans les meilleures écoles et sa culture musicale était très étendue. Il a composé la plupart de la musique et des paroles qu’il chantait sur scène avec le groupe Epic. Sur le plan personnel, ceux qui l’ont connu disaient de lui qu’il charmait littéralement tous ceux qu’il rencontrait par sa nature généreuse et son humanité. Ses fans et ses amis sont très nombreux à pleurer sa mort.

Adieu, Owen, tu as fait de cette terre un monde meilleur. Tu nous manqueras énormément. Puisses-tu retrouver ta bien-aimée dans l’au-delà.


© Supra, reproduction d’un dessin numérique de Christophe Viau : Submarine4


 

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