LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode VI: Iris brûle les vaisseaux

« Papillon (1) » une photo de Marcel Viau

Plus tôt le matin, avant de partir en vitesse, avant de se retrouver dans la taverne Chez Harry, il avait lu une page du journal de Julien. Il était resté interdit devant elle. Il y avait là quelque chose de différent, de changé. Ce n’était pas la couleur de l’encre ou l’épaisseur du trait. La calligraphie, plutôt, s’était modifiée. Les lettres moins bien formées et, surtout, les lignes irrégulières laissaient vaguement l’impression d’avoir un malade comme auteur. On pouvait pourtant reconnaître la marque de Julien, mais d’un Julien différent. De petits dessins sans queue ni tête accompagnaient le corpus. La page se terminait abruptement. En dessous de la dernière ligne, on avait esquissé une espèce d’objet rayonnant, un soleil, ou autre chose. De toute façon, le tracé semblait n’avoir aucun sens.

***

Copenhague, un certain jour de juillet

Ouais ! Un monstre transgalactique se dirige vers moi. Il est énorme. Tout habillé de blanc, il n’a pas de visage, seulement un écran noir. Il avance vers moi en sautillant et en grinçant. Il fait de drôles de bruits. Eh là ! Mais il me parle. Non, non. Il ne me parle pas à moi, mais il dit quelque chose. Mais que se passe-t-il ? Va-t’en, oust !

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Ouf ! J’ai eu chaud ! Ce n’était pas un monstre, mais l’image à la télé du premier homme qui a marché sur la Lune. Je n’en reviens pas : un homme sur la Lune. Ça doit être extra de se promener sur la lune ainsi. Il doit « triper » fort, le mec. Peter m’a rassuré. Peter c’est mon nouveau pot danois. Il est sensass ! Il a fourni la mescaline à la tribu. Nous avons tout de suite grimpé au paradis. Nous sommes dans les nuages depuis ce matin. Quel effet extraordinaire ! Un peu plus tôt, nous sommes sortis pour regarder le ciel. Il était de toutes les couleurs, du rouge, du bleu, du vert, de l’orange. Il y avait là-haut des animaux féeriques : des licornes, des chevaux ailés, des dragons. Ils formaient une colonie vivant en paix et en harmonie.

Je me tiens surtout avec Susan. C’est une petite grassouillette aux cheveux longs d’un blond platine. Elle en pince pour moi. On se regarde dans les yeux longtemps et on voit nos âmes. C’est amusant. Parfois, on se fait des peurs aussi. Tantôt, elle est partie en pleurant. J’étais un agent secret, croyait-elle, venu prendre de l’information pour jeter la tribu en prison. Pauvre Susan ! Quel « bad trip » elle fait !

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L’eau de la mer est un sarcophage qui nous console

J’aime la barbe de Neptune bleue sous les roseaux de l’ombre.

Connaître tout de toi au cœur du volcan.

L’amateur de tendresse et le siphon d’argile.

Quand la fleur fane en chantant des mélopées.

Pauvre royaume pourri qui parfume l’univers.

Ouais ! Quels artistes nous faisons. Peter nous a montré cela. Ça s’appelle des « cadavres exquis ». Un de nous écrit en cachette le premier bout de la phrase et l’autre la complète à l’aveugle. Après, nous mettons tout cela ensemble. J’ai décidé de tenter l’expérience avec Susan. C’est formidable. Quelle profondeur ! Quelle poésie ! Je l’aime, nous nous aimons, nous aimons le monde entier.

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Je suis un oiseau volant au-dessus de l’univers. Je vois tout et j’entends tout. Je vois des hommes, des femmes, des enfants vêtus de robes immaculées qui se sourient et s’embrassent. Il y en a des milliers. J’entends des rires, de la musique céleste (tiens, ça ressemble à du Pink Floyd). Je suis heureux, libre, hors du temps et de l’espace. Je suis au-dessus de tout. Au-dessus de vos misérables vies de taupes. Au-dessus de vos petits tracas quotidiens. Je vous domine, races inférieures. Moi, je danse ma vie. Je peux tout. Je suis un surhomme. Je suis Dieu. Je…

***

Un bruit de verre brisé sort Héneault de sa torpeur. On vient d’échapper une bouteille à la table voisine. Un gros bonhomme poussif vocifère des jurons en battant des mains tandis que le garçon se précipite avec une serpillière grisâtre et usée.

— Oui, bien sûr, continue le rocker comme si rien ne s’était passé, on a fumé un petit « joint » de temps à autre ou avalé une « tablette » d’acide ici et là, mais ça n’a jamais été plus loin.

Il se verse un autre verre de bière et y ajoute maintenant une pincée de sel pour la faire mousser.

— En réalité, nous avions peur de la drogue dure. Affreusement peur. On en a vu de vrais drogués dans notre voyage. Je me souviens d’un de ceux-là comme si c’était hier. Et Julien s’en est souvenu longtemps aussi, j’en suis persuadé. Quand nous sommes arrivés à Amsterdam, nous n’avions pas les moyens de nous payer une bonne chambre d’hôtel. Nous nous sommes alors retrouvés dans un taudis où les gens dormaient à quatre par chambre. Une seule personne logeait dans la taule quand nous sommes arrivés. C’était un garçon de notre âge. Il tremblait tellement que le lit en sautait. Il était incapable d’articuler un seul mot. Il avait le visage pâle, plaqué d’eczéma. Peu de temps après, un homme est venu et lui a remis un sachet. Il y avait quelques outils au pied de son lit : une cuillère, un petit réchaud et une seringue. Il a préparé sa décoction et, après avoir tourné un garrot autour du bras, il s’est « shooté »… Nous l’avons revu dans la soirée tout à fait dispo, le teint rose et frais, l’allure dégagée. En définitive, ce contraste était vraiment hallucinant. Nous en sommes restés terrifiés !

— Oui, je comprends. Mais ça ne serait pas possible… Julien n’aurait-il pas voulu aller plus loin ?… Il désirait peut-être… Il se serait servi de…

— Sincèrement, M. Hénault, je ne le crois pas. Julien était un gars très orgueilleux et il n’aurait jamais accepté de dépendre de quelque chose ou de quelqu’un… surtout pas de quelqu’un, d’ailleurs.

— Que veux-tu dire ?

— Une impression seulement ! En réalité, Julien n’avait de lien avec personne. Même avec moi, celui dont il a été le plus proche, c’était du compagnonnage, sans plus. Il me regardait même de haut avec l’air de dire : « Tu as besoin de moi, mais pas moi de toi ». C’était assez humiliant parfois.

— Pourtant, il avait beaucoup d’amis ?

— Non, pas vraiment des amis. Des connaissances, des relations, des copains de foire, des copines de passage, mais pas d’amis. Il était trop hautain pour avoir une vraie relation d’amitié. Peut-être, allez-vous me trouver dur, mais Julien n’aimait personne sauf lui-même.

— Il t’a blessé souvent ?

— Blessé est un trop grand mot. Je me suis seulement demandé parfois s’il connaissait la portée du mot amitié. Oh ! Il était fidèle, et quand j’avais besoin de ses services, il était toujours là. Mais il y avait quelque chose d’artificiel chez lui. Il se maintenait toujours « hors de portée ». Voilà sans doute pourquoi aucune situation ou aucun argument ne l’ébranlaient.

Soudain, une musique monte dans la taverne, dominant le brouhaha et les bruits de la télé. Le son d’un harmonica, un air de folklore bien connu. Tous les visages se tournent vers le lieu d’où vient la mélodie. Le clochard, aperçu par Héneault en entrant, serre d’une seule main son instrument. Il le manipule avec délicatesse, comme s’il tenait là son bien le plus précieux. Il joue fort bien. Cela dure encore quelques minutes. Personne n’ose s’interposer. Certains, le connaissant bien sans doute, sourient avec indulgence. D’autres regardent le plafond avec nostalgie. Même le garçon ouvreur-de-portes cesse momentanément son mouvement d’automate et écoute, accoudé sur son comptoir. Puis, la musique s’arrête.

— Pourtant oui… une fois… une fois je l’ai vu ébranlé. Nous étions au Paradiso, une boîte psychédélique d’Amsterdam où les paumés comme nous traînaient toute la journée sans un traître sou en poche. J’avais contacté ma famille pour me télégraphier de l’argent. « Qu’on me sorte au plus vite de ce trou. Stop. J’en ai assez. Stop ». Je me savais au bout de mon rouleau. Le déclic s’était fait presque malgré moi. Quelque chose avait flanché. Mais quoi ?

Après un court silence, le trouble sur le visage du rocker se transforme en une expression rêveuse.

— Nous avions rencontré une fille très délurée, une jolie Hollandaise. Elle n’avait pas voulu choisir entre Julien et moi. Alors, elle nous avait pris tous les deux et nous avait amenés chez elle. Elle voulait aller en Amérique, c’était son rêve. Quand elle alternait d’un lit à l’autre, elle nous posait toujours les mêmes questions : comment est-ce là-bas ? Est-ce qu’on est libre ? On peut aller partout sans se faire embêter ? Des choses comme cela, vous voyez.

Le rocker prend une autre gorgée de bière. Puis, il remplit de nouveau son verre et le vide d’un coup sec. Il allait se verser une autre rasade lorsque Héneault arrête son mouvement. L’autre le regarde avec la mine d’un chien battu.

— Un jour, notre petite Hollandaise s’est ramenée avec un type, un jeune Américain, grand, maigre, avec un début de barbe. Il avait l’accent traînant du sud. Pas très bavard le type ! Il semblait embarrassé par la situation. On lui demanda où il comptait aller. « India », a-t-il répondu. Il était fascinant, vraiment fascinant. Non pas tant dans son aspect extérieur : il ressemblait à tous les Américains. Comment dire ? Son attitude générale, un petit quelque chose en lui, le rendait spécial. Quand nous avons parlé de lui par la suite, une seule expression nous venait : un ange tombé du ciel. Il se trouvait sur terre comme par hasard, comme par accident. Sa façon de marcher, de se mouvoir était aérienne, comme s’il glissait sur le sol. Il ressemblait à un voyageur en transit, jamais satisfait d’être là où il est, toujours prêt à repartir ailleurs, plus loin : en Inde ou en enfer, je ne sais trop !

L’ivrogne a maintenant les yeux vides, perdu dans une série de rêveries interminables. Mais finalement, au moment le plus inattendu, il se ravise et reprend son monologue.

— Julien a surtout été frappé par sa façon de regarder. Plus tard, il m’a confié son trouble. Ce gars-là ne nous regardait pas, il regardait à travers nous, à travers les arbres et les champs, à travers l’espace. Au début, on le croyait drogué. Mais non, pas du tout. Dans une de nos rares conversations avec lui, il jura avoir cessé toute consommation de drogue et même de boissons alcooliques depuis quelque temps. Il n’avait aucune raison de nous mentir. Au surplus, il n’avait même pas baisé notre petite Hollandaise. À l’époque, tout cela nous renversait. Nous ne comprenions pas. Pourquoi ? Quand nous lui avons posé cette question, il n’a pas répondu. Un petit sourire en coin, il se contenta de regarder de nouveau à travers nous. Quand j’y pense maintenant, je peux affirmer que Julien avait été tout à fait abasourdi, fasciné, subjugué par lui.

— Il était tombé sous son charme ?

 — Je ne dirais pas « sous son charme ». D’ailleurs, ce gars-là ne séduisait pas par sa personnalité… c’était somme toute un gars bien ordinaire… mais plutôt par ce qui émanait de lui. Non, Julien n’était pas tombé sous son charme. Ce n’était pas cela. Il y avait autre chose. Il avait été très profondément touché. Ce gars agissait comme un miroir. Il l’avait ébranlé, lui, l’homme sans faille et sans faiblesse. Après cela, il ne fut plus jamais comme avant.

— Qu’avait-il de changé ?

— Je ne sais pas. C’est difficile à dire…. Il s’était glissé en lui un sentiment étrange. Quelque chose comme de l’insatisfaction. Non… plus que cela. Il était devenu… inquiet. Oui, c’est cela : inquiet. Le mot me paraît plus juste.

Le rocker s’arrête de parler. Le flot de paroles s’éteint enfin. Il avait dit la dernière phrase dans un souffle. Après un moment, son interlocuteur tente de rallumer la conversation.

— Peut-être après tout son état d’esprit était-il attribuable à ce que vous viviez à cette période précise. Vous sembliez très désabusés, non ?

L’autre n’entend pas. Il prend une grande goulée au moment même où la question lui est posée. Le voilà retombé dans l’état d’hébétude caractéristique des pochards. Héneault lui saisit le bras en le secouant.

— Paul ! Paul ! Aide-moi !

— Que voulez-vous de plus ? Je ne peux vous en dire davantage. Je n’en sais pas davantage. Je vous ai dit l’avoir perdu de vue.

— Oui, je sais. Mais tu pourrais peut-être m’indiquer où il a passé ces derniers mois. Tu m’as dit l’avoir rencontré une fois ou deux depuis… Tu comprends, je ne sais plus trop où aller maintenant.

— Pourquoi voulez-vous tout savoir de lui… et pourquoi maintenant ?

— Peut-être parce que…

Il ne termine pas sa phrase. Saisissant la bouteille de bière encore intacte devant lui, il fait mine de s’en verser un verre. Mais il se ravise. Très lentement, il se lève, le dos encore plus voûté, et fait quelques pas vers la porte.

— Attendez !

Il revient. Son visage est verdâtre sous la lumière des néons.

— Quand je l’ai vu pour la dernière fois, il m’a dit vivre en commune, avec d’autres gars et filles : les enfants de l’île, ou quelque chose du genre.

Il sort un grand portefeuille accroché par une chaînette à sa poche revolver et en extirpe un morceau de papier froissé.

— Vous pourriez toujours essayer cette adresse.

— Merci

Il repart vers la porte d’entrée et, sans se retourner, l’ouvre pour disparaître dans le monde réel.

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