Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 9: L’arrivée de Pierre)

Oslo © Marcel Viau

Madame Andréa était toujours assise devant la fenêtre. Depuis une semaine, Andréa était presque retombée dans son mutisme habituel après avoir raconté un pan de sa vie dans son village de la Côte-Nord autrefois. C’était il y a si longtemps tout cela, bien avant les téléphones portables et les ordinateurs.

Ce jour-là, en entrant, Zoé lui dit : « Bonjour grand-mère ». Andréa lui répondit par un sourire. C’était la première fois que Zoé la voyait sourire. Andréa tenait dans sa main un objet comme si c’était son bien le plus précieux. Zoé lui demanda si elle pouvait le prendre. C’était un objet filiforme pas très long d’un beau rouge tirant sur le vermillon. Pas très lourd non plus. Zoé avait déjà vu des objets semblables quand elle avait fait le tour de la Gaspésie avec ses parents. Il s’agissait d’un morceau de corail sculpté. Celui qui l’avait façonné n’était pas un artiste, vraisemblablement. On aurait dit un Giacometti sans le début du talent du célèbre sculpteur.

— C’est beau, mentit Zoé. Un cadeau ? De votre mari ?

— Grand Dieu, non ! s’exclama-t-elle. Jamais il n’aurait pensé me faire un cadeau, celui-là.

Après un long moment à admirer la pièce que Zoé lui avait remise, elle ajouta.

— Tous les gens du village l’appelaient le Français.

 

Le village était un microcosme. On y trouvait de tout en plus petit sauf pour les commérages qui étaient amplifiés. Et ces commérages ne pouvaient faire autrement que se rendre aux oreilles d’Andréa. La nécessité de dépendre l’un de l’autre en faisait un milieu à la fois sécuritaire et étouffant. On avait beau y être balayé par les grands vents du large et le regard pouvait bien se perdre à l’horizon, on y vivait en vase clos. Les villageois étaient fiers de leur autonomie, pourtant leur économie dépendait de l’extérieur, notamment pour les denrées essentielles. Les approvisionnements se faisaient exclusivement par bateau… quand ce dernier parvenait à accoster. La situation de ce village du bout du monde créait chez la population tissée serrée une mentalité d’insulaire.

Lorsque le Français arriva de nulle part en débarquant du bateau d’approvisionnement, il fit l’objet d’une attention prudente. Un étranger qui vient s’installer au village était un événement suffisamment rare pour éveiller l’intérêt, voir les soupçons. C’était un beau et grand homme, les cheveux bruns et la barbe fournie. Il avait des yeux marron pénétrants. L’un de ses sourcils avait la particularité d’être barré en diagonale de quelques poils blancs.

Sur le quai, il avait demandé son chemin à Fernand, l’un des employés de la compagnie de bateau. Évidemment, la nouvelle de cette arrivée s’était répandue comme une traînée de poudre. C’était toujours ainsi dans ce village. Quand Fernand vint prendre sa petite bière à la taverne de Bob avant de repartir, tous les gars firent comme si de rien n’était. Fernand s’assit à la table de Phil et Jean-Guy, comme d’habitude. Il commanda une langue dans le vinaigre et un chip, puis s’enfila derrière la cravate (qu’il n’avait pas) une grande rasade de cervoise.

— Pis, Fern, le voyage s’est bien passé ?

— Certain, mon homme. T’aurais dû voir la mer. Une vraie nappe d’huile. Ça fait longtemps que j’ai pas vu ça. J’va prier le Bon Dieu pour que ça continussse en r’venant.

— Ah ! C’est donc pour ça que t’as pas de vomi sur toi. Je me demandais aussi, lui dit Jean-Guy.

Les deux compères s’esclaffèrent, mais pas Fernand.

— Ben drôle, les gars ! Mais on n’a pas tous le pied marin comme vous autres. Moi, j’ai pas étudié pour ça.

— T’as étudié, toi !…

— Oui Mossieur. J’ai même déjà voulu entrer à La Pocatière pour devenir agronome.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? On t’a refusé parce t’avais les pieds plats ?

Des rires fusèrent encore, mais cette fois Fernand s’amusa de bon cœur. Le grand Jean-Guy menait la danse des blagues, bonnes et moins bonnes. C’était un bon vivant qui avait toujours un coup dans le nez. Cela ne l’empêchait pas de se lever tous les jours sauf le dimanche à trois heures du matin pour aller ramasser au filet la boëte nécessaire à la pêche à la morue à quelques milles de la côte. Il prenait surtout du hareng qu’il rapportait à sa bouée d’ancrage. Il passait beaucoup de temps à fixer la boëte sur les palangres (les gens du coin disaient des trawls), de longue corde de six mille pieds à laquelle sont fixés tous les quatre pieds un hameçon auquel on attache une par un des morceaux de harengs. Le travail était dur et fastidieux. Voilà pourquoi Jean-Guy, comme bien d’autres marins, s’évadait dans l’alcool dès qu’il en avait l’occasion.

Jean-Guy avait été le leader incontesté et de toute façon incontestable de son groupe de copains à l’école, dont faisait partie Phil. Il tenait son groupe d’une main de fer. Il avait toujours été le plus grand et le plus fort. Il n’hésitait pas à tabasser ses chums s’ils ne faisaient pas ce qu’ils voulaient. On avait peur de lui, mais on l’admirait aussi. Ce n’était pas un mauvais bougre. Il avait grand cœur et était capable d’aider les siens quand ils avaient des problèmes. À Montréal, il aurait été un petit chef de gang. Ici, c’était Jean-Guy, simplement.

Phil avait plusieurs fois mangé la médecine de Jean-Guy ; il le craignait. Mais en même temps, il se sentait en sécurité avec lui. Phil était plutôt couard ; il n’avait pas la force ni la corpulence et encore moins le bagou de son copain. Il comptait souvent sur lui pour régler ses propres problèmes. Mais Jean-Guy n’avait rien pu faire pour ses fiançailles ratées avec la belle Andréa. Miller était aussi son patron. De plus, Jean-Guy en avait peur. Il avait trouvé son maître en matière de brutalité. Plus jeune, il s’était déjà confronté à lui en combat singulier et il s’était retrouvé en moins de deux au dispensaire pour soigner ses blessures. On ne l’y reprendrait plus. Cela n’empêchait pas Jean-Guy de donner de bons et judicieux conseils à Phil lorsque celui-ci venait pleurer dans son verre à la taverne : « Tu ne devrais pas te laisser faire. Bats-toi comme un homme si tu veux la ravoir, ta belle ». Mais lui-même ne l’aurait sûrement pas fait s’il avait été à sa place. Décidément, Miller était trop puissant dans ce village isolé.

— Dis donc Fern, c’est qui le gars qui est descendu du bateau ? demanda Phil.

Voilà la question qu’il attendait depuis son entrée dans la taverne. Fernand était en quelque sorte le crieur du coin. Il rapportait les nouvelles et les ragots et il savait pertinemment que c’est ce qu’on escomptait de lui. Voilà pourquoi il prenait tout son temps pour distiller sa prose, comme un bon auteur de polar qui nous fait languir pendant des pages avant de révéler le secret. Il vendait ses informations non pas en retour d’une somme d’argent, mais de l’attention générale, attention qu’il n’avait pratiquement jamais autrement.

— De qui tu parles ? … Ah oui, oui… le gars là.

— Ben oui, Fern… le gars là… celui avec la barbe et avec un drôle de sourcil.

— Oui, oui. Tu veux dire le Français.

— Ah parce qu’il est Français ?

— En tout cas, c’est ce qui me semble quand je l’ai entendu parler. Il parle à la française, comme ces types à la télévision.

Lorsque la conversation entre Phil et Fernand débuta, un silence s’abattit dans cette taverne d’ordinaire si bruyante des conversations et des engueulades des hommes. On écouta.

— Est-ce qu’il vient pour longtemps ? C’est peut-être un touriste ?

— Un touriste ? Parce qu’il y a des touristes qui savent que ce village existe ?

— Ouais ! Peut-être pas beaucoup, c’est vrai.

La conversation s’arrêta pendant que les trois hommes prirent une rasade de bière en même temps. Plusieurs autour firent de même. Décidément, Fernand ménageait ses effets.

— Qu’est-ce qu’il t’a demandé ? reprit Phil.

— On s’est pas parlé longtemps…

Jean-Guy prit alors la parole afin d’accélérer le mouvement.

— Écoute Fern, fais pas ta guidoune. On dirait que tu veux faire monter le prix de ta passe. Qu’est-ce qu’il t’a dit le Français ?

— Ben, il voulait savoir où était la maison de la veuve Landry, dit Fern plutôt offusqué par la comparaison.

— La maison de la veuve Landry ? répéta Phil comme un perroquet.

La veuve Landry possédait une petite maison de pêcheur au bord de l’eau. La bicoque ne payait pas de mine : le clin était décoloré par l’usure du temps et les fenêtres avaient sérieusement besoin d’un bon coup de peinture. Elle y habitait depuis toujours et elle ne l’avait pas quitté lorsque son pauvre pêcheur de mari était décédé d’une crise cardiaque depuis longtemps déjà. Elle n’avait jamais voulu se remarier. D’ailleurs, personne n’avait souhaité vivre avec cette « vieille gribiche », comme on le disait. C’était une femme acariâtre dont la réputation n’était plus à faire. Elle chassait les gamins à coup de balai et les importuns en leur fermant la porte au nez.

Elle vivait chichement avec la maigre pension de son mari et les allocations du gouvernement. Elle avait trouvé le moyen d’améliorer ses fins de mois en louant au noir l’une des chambres à l’étage aménagées pour recevoir des hôtes. Le Français voulait sans doute louer la chambre pour un certain temps, car la veuve Landry n’acceptait pas de prendre pour seulement quelques jours les « caves », comme elle appelait affectueusement les rares fonctionnaires de passage.

— Il t’as-tu dit combien de temps il voulait rester ? reprit Phil.

— Ça, je ne sais pas. Il ne m’a rien dit là-dessus. Il n’est pas très bavard le type. Mais c’est sûr qu’il est ici pour plus de quelques jours. Oui ça, c’est certain.

Fern s’envoya une autre rasade de bière, un geste mimé par au moins la moitié des hommes de la taverne. Il fallait vraiment lui arracher les vers du nez à ce sacré Fern. Phil demanda de nouveau.

— Comment tu sais qu’il voulait rester plus longtemps ?

— Ben, il a l’air de vouloir se trouver une job ici.

Encore un long silence. Jean-Guy commençait à perdre patience :

— Envoye ! Accouche qu’on baptise. Dis-nous comment tu le sais.

— Il m’a demandé où étaient les bureaux de Miller Fishery.

Tous les hommes déposèrent en même temps leur verre sur la table, ils se regardèrent et recommencèrent leurs bruyantes conversations comme si de rien n’était. La criée venait de se terminer.

 

Quand le Français se présenta le lendemain dans les bureaux de Miller Fishery, il demanda à voir le patron. Ce jour-là, Miller était présent contrairement à ses habitudes. Comme tous les vendredis de fin de mois, il faisait ses comptes et Dieu sait qu’il prenait un soin méticuleux à ce travail ennuyeux. Le Français fut introduit dans le bureau par la femme aux cheveux blancs qui agissait comme secrétaire de Miller.

Le Français n’entra pas dans le bureau comme tous les autres le faisaient, la queue entre les jambes, la mine basse, les épaules rentrées, la casquette dans les mains. Il s’avança vers le bureau sans paraître impressionné le moins du monde. Son attitude surprit d’abord Miller. Il regarda le Français avec un petit sourire ironique.

— Qu’est-ce que tu veux ? lui a-t-il demandé avec sa brutalité habituelle.

— Il semble que vous avez du travail pour un bon marin.

Miller le toisa de haut en bas. C’était un homme qui avait fière allure, il n’y a pas à dire. Mais cela ne signifierait rien. Il en avait connu des plus solides qui n’avaient pas tenu deux semaines sur un cordier.

— T’as déjà fait de la pêche en haute mer ?

— Oui.

— Combien de temps ?

— Plusieurs années.

— Où ça ?

— Quelque part.

Miller en avait connu des gens comme lui. Ils se retrouvaient ici parce qu’ils n’avaient pas d’autres places où aller. La plupart étaient des « sans dessein » — c’était son expression. Ils disaient tout savoir sur le métier, mais pleurnichaient à la première occasion une fois sur un cordier.

— T’es pas très bavard à ce que je vois.

— Est-ce que c’est nécessaire ?

— Non, pas pour la pêche, c’est vrai. Qu’est-ce qui me dit que tu seras capable de faire le travail ?

— Rien.

Le Français n’était nullement intimidé par Miller, cela se voyait. Ce comportement n’avait rien pour déplaire à Miller qui ne se retrouvait pas souvent devant de tels hommes, des vrais, de la trempe de ceux qui lui ressemblent.

— C’est quoi ton nom ?

— Pierre Ségal.

— T’es Français, Pierre Ségal ?

Pierre ne répondit pas. Miller ajouta.

— Hé bien, le Français. Tu commences demain.

 

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