UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 4 : Papa chez sœur Mathilde

Asile de la Providence©Musée McCord

Depuis que nous étions dans la petite bicoque, c’était la première fois que nous prenions le tramway. J’ai beaucoup aimé prendre le tramway. Quand nous sommes entrées par la porte qui grinçait, et après que maman ait donné des sous, nous avons trouvé un banc au fond. Il était fait comme en paille, mais plus gros que la paille. Ce n’était pas tellement confortable. Je me suis assise près de la fenêtre pour regarder dehors. Il faisait froid et la vitre s’embuait tout le temps. Il fallait que je la frotte régulièrement pour voir à l’extérieur.

Souvent, le chauffeur faisait sonner la cloche pour avertir les autos et les piétons que le tramway arrivait. Dring-Dring. Dring-Dring. C’était drôle ! Dring-Dring. Dring-Dring. Quand les gens entraient, ils étaient emmitouflés. On ne voyait qu’une partie du visage. Ils disaient toujours la même chose : « Y fa frette en môdit aujourd’hui ». Le chauffeur ne répondait pas. Parce que s’il avait répondu, il aurait été obligé lui aussi de toujours dire la même chose. Puis, les gens enlevaient leurs mitaines, prenaient quelques pièces de monnaie et les jetaient dans le panier en avant du chauffeur. Les sous faisaient du bruit en dégringolant dans le fond : drelingueling-drelingueling. Le chauffeur regardait si la somme était exacte et appuyait sur un petit levier. Les sous disparaissaient dans une boîte noire. Puis, il offrait un morceau de papier. Maman m’a dit que ça s’appelait un transfert. Nous, nous n’avons pas pris de transfert, même si j’aurais bien voulu. Maman a dit que nous n’en avions pas besoin. 

Je voyais défiler les petites maisons tassées les unes sur les autres. C’était normal qu’elles se tassent ainsi : il faisait vraiment froid. Il y avait de la neige aussi. Les rues avaient été nettoyées… à peu près. Les autos circulaient avec difficulté. Le tramway, lui, faisait le fier en roulant sur ses rails d’acier. Quand il roulait, on se faisait brasser de tous les côtés pas à peu près. Mais au moins, nous, on avançait. Rien ne l’arrêtait, sauf les feux et les stops. Les quelques passants qui allaient sur les trottoirs avaient toutes les peines du monde à marcher dans la neige. Pourtant, j’ai vu des hommes qui enlevaient la neige avec de grosses pelles carrées. Mais ils n’avaient pas le temps de tout faire. Il y avait encore beaucoup de neige sur les trottoirs.

À un moment, il a fallu s’arrêter. Il y avait un gros cheval dans la rue qui tirait une plate-forme avec des patins à laquelle étaient attachée une plaque de fer. Le conducteur était debout sur la plate-forme avec son gros manteau de fourrure et son casque de poil. Il tenait les guides et criait à son cheval des choses que je n’entendais pas. Finalement, le cheval et la plate-forme ont été capables de tourner dans l’une des rues de côté et la plaque de fer a poussé la neige sur les côtés. C’était beau de voir cela. À un moment, il y avait plein de neige, et à l’autre, il y avait une surface toute lisse dans la rue. 

Le voyage n’était pas très long. Quand nous nous sommes levées, maman m’a dit : « Tu peux tirer sur la corde maintenant ». Une corde courait le long de la paroi. J’ai tiré sur la corde, pas trop fort quand même, pour ne pas la briser. On a entendu le son d’une clochette en avant, un son que le chauffeur a reconnu. Elle avertissait que quelqu’un voulait descendre au prochain arrêt. J’étais si contente ; j’en ai souri de mon plus beau sourire. Maman aussi a souri en me regardant. Nous avons attendu à la porte de derrière. Quand le tramway s’est arrêté et qu’elle s’est ouverte, nous sommes descendues en faisant bien attention. Maman avait bien pris soin de m’entourer la tête d’un gros foulard de laine. Il faisait toujours froid. Ça piquait sur le visage. Mais j’aimais cela. J’aime quand ça pique sur le visage. 

Nous n’avions pas long à marcher, mais c’était plutôt pénible. Il fallait enjamber les bancs de neige, puis marcher avec précaution pour ne pas glisser. Nous allions dans une grande rue, plus grande que celle de la petite bicoque. On voyait des vitrines tout éclairées et une quantité d’objets dans les vitrines. Ce n’était pas aussi grand et beau que lorsque nous allions faire les magasins quand nous habitions au manoir. Mais quand même, les couleurs étaient belles.

Puis, nous sommes arrivées en face d’un grand immeuble en brique. Il était très grand, cet immeuble, avec beaucoup des grandes fenêtres à carreaux. Au milieu du grand immeuble, on aurait dit qu’il y en avait un autre, un peu différent, qui s’était fait une place. Sur son toit, on pouvait voir un grand clocher.

Quand nous sommes passées à côté de la grande maison pour nous rendre à l’entrée, il y avait une grande file de messieurs qui attendaient devant une petite porte. Quelque chose était écrit au-dessus, mais je ne savais pas quoi. Les messieurs dansaient des deux pieds et se frappaient les côtés pour se réchauffer. J’ai demandé à maman par signes ce qu’ils faisaient là.

— Ils attendent que la porte ouvre pour aller manger une soupe.

Par signes, je lui ai fait comprendre que je voulais savoir pourquoi ils attendaient là.

— C’est qu’ils n’ont plus rien à manger chez eux. Ils n’ont plus de travail pour avoir des sous et s’acheter à manger. 

Je trouvais cela triste qu’ils ne puissent pas se faire à manger chez eux. Ce n’est pas juste. Tout le monde devrait pouvoir manger sans être obligé de faire cela : attendre au froid et geler pour une soupe. Ils ont faim et ils ne peuvent même pas se faire à manger. Je trouvais cela triste.

Nous sommes arrivés à l’entrée principale. C’était vraiment « imposant ». En fait, on se retrouvait devant la grande porte d’une chapelle. Une chapelle, c’est comme une église, mais en plus petit. La porte et les grandes fenêtres se terminaient en pointe sur le dessus. Puis, en se tordant le cou, on voyait un clocher au sommet de l’édifice. Imposant !

Nous ne sommes pas entrées par la grande porte, mais par celle qui était sur le côté. Maman savait où aller. Quand nous sommes arrivés devant un grand panneau avec un grillage, on pouvait voir à l’intérieur une dame habillée des pieds à la tête d’un grand vêtement noir. La seule chose qui ressortait du vêtement, c’était une partie du visage, même pas les cheveux. Tout le reste était caché. 

J’avais déjà vu, dans la grande église où nous allions quand nous habitions le manoir, des dames habillées un peu de cette manière, tout en noir. Maman m’avait expliqué que c’était des sœurs, qu’elles consacraient leur vie au Bon Dieu et qu’elles faisaient beaucoup de bien. Quand elles venaient à l’église, elles s’assoyaient toujours ensemble dans les premiers bancs. C’était leurs places réservées. Elles priaient toujours même quand la messe n’était pas commencée. Je les trouvais chanceuses de pouvoir toujours prier le Bon Dieu et de faire du bien. J’aurais aimé, moi aussi, faire comme elles.

En tout cas, la sœur s’est levée. Elle n’était pas très grande. Un immense chapelet pendait à sa ceinture. Ce qui était le plus intrigant, ce n’était pas la cape noire recouvrant ses épaules, mais le truc autour de son visage. D’abord, elle portait un grand bandeau blanc sur le front qui descendait jusqu’aux yeux. On ne voyait même pas ses sourcils. Ensuite un petit cercle blanc entourant son visage allait rejoindre à la gorge une grande collerette, elle aussi toute blanche qui tombait jusqu’au milieu de la poitrine. Juste en dessous, il y avait un crucifix. Il devait être précieux, ce crucifix, car la sœur le tenait avec précaution dans l’une de ses mains.

— Vous désirez ?

— Nous venons rencontrer Sœur Mathilde. Elle nous attend.

La sœur à l’entrée nous a proposé de nous asseoir sur les petites chaises le long du mur. Elle a pris le combiné du téléphone et a signalé plusieurs fois des numéros. C’était long avant qu’elle puisse joindre quelqu’un. Nous l’avons finalement entendue dire dans le combiné.

— Sœur Mathilde. On vous attend au parloir.

Nous avons attendu encore. Pendant ce temps, j’ai pu faire comprendre à maman que je me demandais ce que nous faisions ici. Maman, elle est toujours patiente avec moi, comme Rose l’était. Elle prend le temps de m’expliquer les choses, même si elle croit que je ne comprends pas. Elle est formidable ma maman. Si je lui disais que je comprends presque tout ce que les gens disent, je me demande comment elle serait avec moi. Je ne sais pas ce que cela changerait. Je ne sais pas. Mais en tout cas, ça me fait un peu peur.

— Sœur Mathilde, elle se trouve à être la sœur de ma mère, de ta grand-mère. C’est ma tante, comme Phonsine, Jeanne et Charlotte sont tes tantes à toi.

Je hochais de la tête pour lui signifier que je comprenais et pour l’encourager à continuer.

— Elle est entrée chez les Sœurs de la Providence il y a longtemps déjà. C’est comme cela qu’on appelle sa communauté : les Sœurs de la Providence. Ici c’est le lieu où elles habitent. Du moins dans une partie de l’immeuble, l’autre partie étant consacrée aux démunis, aux malades et aux vieillards nécessiteux. 

À ce moment-là, maman a arrêté de parler en regardant le mur d’en face. J’ai attendu qu’elle continue.

— C’est ici que papa est gardé… par les Sœurs de la Providence.

J’étais contente qu’elle me dise cela, parce que je me demandais depuis quelque temps pourquoi on ne voyait plus papa. Il était donc ici, avec les Sœurs de la providence. Des sœurs qui font du bien aux autres. C’était donc correct qu’il soit ici, parce que dans la bicoque, il n’y avait même pas assez de place pour déplacer son fauteuil roulant.

Pauvre Papa ! J’avais bien vu comme il était triste lorsque nous sommes partis du manoir. Je l’ai même vu pleurer lorsque nous avons poussé son fauteuil dehors. Je ne le voyais jamais pleurer avant. Oh ! je sais qu’il le faisait parfois, mais c’était toujours caché dans son bureau. Mais depuis qu’il était malade, il pleurait souvent. Il était toujours si gai avant. Il jouait des tours à Pete, taquinait maman et riait avec moi quand je riais. 

Le pire moment, je crois, c’est quand maman lui a annoncé qu’elle devait le placer. Je n’avais pas compris à ce moment-là ce qui se passait. Ce n’était pas clair. Mais j’ai su que ce ne serait pas très joyeux pour lui. Maman pleurait et lui disait :

— Mon Bruce, j’ai cherché toutes sortes de solutions…

— Que… veux… dire ?

— Je ne sais pas comment elle a fait, mais Phonsine a été capable de nous trouver un petit logement à louer dans le Faubourg à m’lasse.

— Non… pas là…

— Nous n’avons pas le choix, Bruce. Nous n’avons pas le choix. C’est le seul logement que nous pouvons nous payer… et encore… Il faudra que je travaille rapidement… heureusement le propriétaire est compréhensif. Il est prêt à attendre quelques mois avant que je commence à payer le loyer.

— … ma faute… ma faute…

Là maman a grandement hésité avant de lui dire le reste. Elle pleurait beaucoup.

— Le problème… c’est que… c’est tout petit… et… et… je ne peux garder que Peggy… toi, tu demandes trop de soins… je ne m’en sortirai pas… je ne pourrai pas te garder aussi… je ne pourrai pas….

Elle pleurait beaucoup. Papa a levé lentement son bras valide et a déposé sa main sur celle de maman, tout doucement.

— C’est correct… Ida. … C’est ben correct.

— Tu comprends… je ne peux pas…

Maman a continué à sangloter. Après qu’elle ait eu cessé de pleurer, elle a dit en se redressant.

— J’ai parlé à tante Henriette, tu sais ma tante qui est chez les religieuses ? Cela n’a pas été facile, mais elle pourrait te faire une place à l’Asile de la Providence. Elle m’a dit qu’elle trouverait une chambre pour t’installer… Tu auras tous les soins dont tu as besoin… tous les soins… 

Papa ne disait plus rien. Il avait baissé la tête et regardait le plancher. Maman lui a flatté les cheveux, comme elle faisait parfois lorsqu’il était encore en santé. 

— Peggy et moi, nous irons te voir souvent. Hein Peggy ?

J’avais hoché la tête sans être trop sûre pourquoi je le faisais.

Finalement, nous ne sommes pas allées si souvent le voir, mon papa. Pas si souvent.

La tante Henriette est arrivée enfin. Elle était vêtue comme l’autre sœur. Exactement pareil. C’était une grande dame qui marchait d’un pas décidé dans le long corridor. On aurait dit qu’elle flottait. Sa robe ondulait de part et d’autre à chaque pas. On entendait seulement le gros chapelet dont les grains se cognaient entre eux. Elle était très belle avec des yeux bleus comme le ciel, un nez long et fin et une grande bouche. Avec tous ces vêtements, il était difficile à dire si elle était jeune ou vieille.

Elle s’est approchée près de maman et elle a dit :

— Ida, ça me fait vraiment plaisir de te voir.

Maman l’a alors prise par les épaules pour l’embrasser, mais la sœur a sursauté.

— Ah Tante Henriette… vous avez encore mis votre cilice[1]… pourquoi vous torturer ainsi ?

— Ma petite Ida, ce n’est pas de la torture. Au contraire, c’est pour me rappeler que je ne suis rien pour moi-même et tout pour les autres.

Puis, la tante Henriette m’a regardé. Je ne la connaissais pas, car elle est entrée chez les religieuses depuis trop longtemps. Elle avait vraiment de très beaux yeux, très doux, très calmes. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans ses yeux, mais je sentais en moi une espèce de chaleur quand elle me regardait. Elle m’a souri en me disant.

— La voilà enfin, la belle Peggy. 

Elle est venue vers moi pour m’embrasser. D’habitude, je n’aime pas cela me faire embrasser et je recule. Mais cette fois, je ne sais pas pourquoi, je me suis laissé serrer dans ses bras. Je me sentais si bien dans ses bras. Si bien. Je lui ai souri à mon tour.

— C’est la première fois que tu viens ici. Ta maman t’a expliqué ce que nous y faisons ?

Enfin, une étrangère qui ne me parlait pas en bébé. J’ai été surprise. J’ai aussitôt hoché la tête pour signifier un oui. Elle m’a regardé, comme si elle voyait des choses en moi que je ne voyais pas. C’était comme quand les grands oiseaux noirs me regardaient, mais cette fois, je n’avais pas peur. Maman lui a dit :

— Peggy ne parle pas. Depuis son accident, elle n’a plus jamais parlé.

La religieuse a tendu sa main vers mon visage. Elle a tracé sur mon front un signe de croix avec son pouce. Puis sa main a flatté ma joue avec beaucoup de tendresse. Ses yeux étaient pleins de lumière, comme un beau ciel bleu ensoleillé. J’étais vraiment impressionnée. Vraiment. Il a monté en moi une bouffée d’amour comme j’en avais parfois avant. Je lui ai souri de mes plus belles dents.

— Je pense que ta Peggy ne parle pas parce qu’elle le veut bien. 

— Qu’est-ce que vous dites, ma tante, voyons. Ça fait plus de vingt ans qu’elle ne s’exprime que par signes.

— Un jour, quand le moment sera venu… elle se décidera à parler. 

Je n’ai pas compris ce que disait tante Henriette. Il y a si longtemps que je n’ai pas parlé avec des mots. Si longtemps. Je ne saurais même pas comment faire. Lorsque j’essaie de dire des mots, ce ne sont que des grognements ou des lamentations qui sortent : des AAAAAAH, des IIIIIIH, des ON-ON-ON. Et tout le monde a peur quand j’essaie de parler. « Calme-toi Peggy. Calme-toi » qu’ils me disent. Alors je n’essaie plus de parler. 

Tante Henriette — ou sœur Mathilde ; pourquoi a-t-elle changé de nom depuis qu’elle est ici ? — nous a accompagnées dans un petit espace près de la porte. Il y avait des sièges plus confortables. Elle a fermé la porte, pris nos vêtements d’hiver, les a suspendus à une patère. Nous nous sommes assises toutes les trois.

— Je vous remercie ma tante d’avoir fait tout cela pour Bruce.

— Ici, nous essayons d’aider tous les gens dans le malheur, sans exception. Mais pour te l’avouer, Ida, j’étais mal à l’aise de faire la demande à Mère supérieure. Je n’aime pas les passe-droits. Tout le monde doit être traité également. Je l’ai fait à cause de toi et Peggy. 

— Oui, je comprends ma tante, je comprends. Mais notre situation était… est désespérée. Je ne demande rien pour nous. 

— Je sais comment vous n’avez pas la vie facile. Vous êtes tombés de bien haut.

— Ce n’est rien, ça. Je suis capable de vivre comme je vivais autrefois sur la ferme, sans presque rien. Pour moi, je ne demande rien. Mais…

— C’est bien parce que je savais cela que j’ai fait cette demande. En fait, il te faut surtout remercier la Mère supérieure. C’est elle qui a insisté pour recevoir Bruce chez nous. Elle m’a confié, je ne le savais pas, que Bruce avait tellement donné à notre communauté qu’elle se sentait redevable envers lui. 

— Bruce a déjà donné de l’argent chez vous ?

— Tu ne le savais pas ? Il a été très généreux envers nous. Nous recevions périodiquement une somme d’argent anonymement. Seule la Mère supérieure le savait. Et pour un protestant, c’était une chose exceptionnelle, je peux te l’assurer.

— Pourquoi faisait-il cela ?

— Je n’en ai aucune idée. Mais il a été généreux. Bruce est un homme bon.

Moi, je sais depuis longtemps que mon papa est un homme bon. Il fait ce que le Bon Dieu demande de faire. Et le Bon Dieu demande que l’on vienne en aide « aux démunis, aux malades et aux vieillards nécessiteux », comme le dit maman. Papa faisait cela parce qu’il écoutait le Bon Dieu. C’est comme dans l’histoire que Rose m’a déjà racontée. Je l’ai toujours retenue. Le Bon Dieu attend dans le ciel toutes les personnes qui arrivent. Il doit décider qui entrera au paradis et qui entrera en enfer. C’est dur à décider, ça. Je n’aurais pas aimé être à sa place. Or le Bon Dieu avait un truc. Il demandait à chacun : est-ce que quand j’ai eu faim, vous m’avez donné à manger, quand j’étais étranger vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu ? Alors les gens ne savaient pas quoi répondre, parce que le Bon Dieu, ils ne l’avaient jamais vu sur la terre. Alors ils ont demandé : quand est-ce que nous avons pu faire cela ? Nous ne t’avons jamais vu sur la terre. Et le Bon Dieu a répondu : « En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Papa lui, il a fait de bonnes choses pour le plus petit de ses frères. Oui, il est bon mon papa.

Après un moment, nous nous sommes levées et avons suivi Sœur Mathilde dans les longs corridors de l’édifice. Nous avons marché un bon moment et monté des escaliers. Il était grand, cet édifice. Quand on marchait, ça faisait du bruit sur le plancher. Il était fait comme du ciment avec des petits picots de couleur. Je m’amusais à frapper un peu plus fort que d’habitude avec mes pieds pour faire du bruit. Les murs étaient blancs et il y avait seulement une petite boiserie de bois brun qui coupait le mur au milieu. Puis toutes sortes de choses étaient accrochées au mur : des photos, des peintures et aussi des panneaux avec des mots écrits dessus.

Nous sommes arrivées à l’étage. Il y avait plusieurs portes dans le corridor. Nous nous sommes rendues jusqu’au bout du corridor. Nous avons frappé à la porte et ouvert. Papa était là, dans son fauteuil, habillé comme pour un dimanche. Il nous a regardées en faisant une grimace. C’était sa façon de sourire.

La chambre était petite. Il y avait peu de choses : un lit en fer, une petite tablette avec un bassinet, une autre table avec toutes sortes de produits dessus, pour soigner papa sans doute.

— Bonjour M. McIntyre. Vous allez bien aujourd’hui.

Papa a fait un mouvement de corps qui voulait dire oui.

— Je vous laisse avec votre famille.

Sœur Mathilde a tourné le dos, est sortie et a fermé la porte. Nous nous sommes assises sur les deux seules chaises qu’il y avait dans la chambre. Maman est venue flatter les cheveux de papa en silence. Ils se sont regardés sans dire un mot.

— Tante Germaine dit que tu es bien traité ici.

— Oui… sœurs… très bonnes…

— Peggy avait bien hâte de te voir. Hein Peggy ?

J’ai fait un grand sourire en hochant de la tête. Papa a de nouveau fait une grimace. Pendant ce temps, maman a sorti un journal plié de sa sacoche. Elle l’a déplié et a dit à papa.

— Je voudrais te lire un article qui vient d’être publié dans le Petit Journal.C’est l’éditorial.

Puis elle a commencé à lire :

La crise économique continue à frapper à Montréal. Les hommes sans travail sont de plus en plus nombreux à faire la file pour obtenir un peu de pain. Le chômage est partout. La pauvreté est partout. Or justement non : pas partout. Il y a des gens qui continuent à s’enrichir sur le dos du pauvre monde. Ils se cachent à Westmount ou dans le Golden Miles. Pendant que les ménagères ne savent plus comment boucler leurs fins de mois, eux organisent des banquets où le champagne coule à flots. Mais il y a pire ! Je parle de ceux qui sont prêts à tout pour s’enrichir davantage, quitte à mettre à la rue leur propre famille. Je parle de ceux qui échappent à la crise en cachant leur argent, qui ne payent pas leur impôt, ou encore, qui fraudent pour en avoir plus. 

Hier, des ouvriers mécontents sont venus chahuter devant les locaux de la compagnie Montreal Cloths and Co. Ils reprochaient à son président, Kennett McIntyre, de les avoir mis à la rue sans compensation. Plusieurs criaient également que c’est à cause de mauvais employeurs comme lui que la Crise est arrivée. 

Les policiers sont venus matraquer la foule pour les disperser. C’est inacceptable ! Leurs protestations sont légitimes dans les circonstances. On doit peut-être se poser la question. Pourquoi n’a-t-on pas encore accusé pour ses crimes le président de cette entreprise ? Est-ce parce que les procureurs et les juges en ont peur ? Est-ce parce qu’ils sont tout aussi corrompus que lui ? Je ne me permettrais pas de faire des allégations ou d’affirmer quoi que ce soit. Je ne suis ni un juge ni un procureur. Mais je crois qu’il est légitime de se poser des questions. Quand les autorités vont-elles enfin réagir ?

Maman a replié tranquillement le journal et l’a remis dans sa sacoche. Papa l’a regardé et a dit :

— Comment… tu… as fait ?

— Nous avons encore de bons amis, Bruce. De très bons amis qui n’arrivent pas à comprendre ce qui nous arrive. Si Kenny a de l’influence auprès du système judiciaire, nos amis sont très influents dans certains journaux. Cet article est le plus important et le plus clair, mais il y en a d’autres. Je ne serais pas étonnée que bientôt, le procureur sera forcé d’agir et de porter des accusations. La pression publique sera trop forte, surtout dans le contexte actuel. Le monde a besoin d’un bouc émissaire et je veux le leur fournir sur un plateau. 

Je n’ai pas compris ce que voulait dire maman lorsqu’elle a parlé d’un « bouc émissaire ». Un bouc, c’est un animal. J’en ai vu dans l’un de mes livres d’images. Ça ressemble à un mouton ou à un agneau. Oncle Kenny n’est pourtant pas un animal ? Je n’ai pas compris. Maman a continué.

— Le procureur trouvera bientôt, dans une ou deux enveloppes anonymes, des preuves des malversations de Kenny.

—… ne changera rien…

— C’est ce qu’on verra, Bruce, c’est ce qu’on verra. Je ne baisserai pas les bras. Ça, jamais.

Papa a penché la tête vers le plancher. Maman, elle, a regardé par la fenêtre en jetant un regard de colère. De colère noire. Moi, je n’aime pas quand maman est comme cela. Je n’aime pas. Cela me fait peur. Pas pour moi. Pour elle. Je ne veux pas qu’il lui arrive malheur.

***

— Peggy… Peggy… Réveille-toi…

Maman me brassait l’épaule avec énergie. J’étais endormie dur, ça c’est certain. Pourtant je n’ai pas l’habitude de dormir dans une église. Mais ici, je me sentais tellement bien.

Quand maman et moi nous avons quitté papa, nous avons décidé d’aller faire un tour à la chapelle des sœurs. Ce qu’elle était belle, cette chapelle ! Deux étages tout décorés de belles colonnes qui se terminaient au deuxième étage par des demi-cercles avec plein de sculptures. Ce qui était frappant en entrant, c’était les beaux lustres, très grands en cristal qui pendaient au plafond. Je les ai comptés : il y en avait un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Au manoir, nous en avions seulement un et sûrement pas plus beau que ceux-là. Le plafond était plat, mais décoré avec des carrés et des ronds entourés de petites formes toutes tordues. 

Elle était claire, cette chapelle. Nous nous sommes assises dans les bancs d’en arrière. Il n’y avait personne. Maman a dit : « Nous allons faire nos prières pour papa ». Maman s’est mise à genoux, mais moi je suis restée assise. J’aurais dû me mettre à genoux aussi parce que je me suis tout de suite endormie. La chapelle était tellement calme et silencieuse, tellement paisible, que je me suis endormie tout de suite.

Et je me suis mise à rêver. Je me souviens très bien de mon rêve. Je me souviens de tout.

J’étais d’abord plongée dans un grand brouillard. On aurait dit un nuage qui était descendu sur la terre. Je ne voyais rien. Seulement des ombres. Je marchais en tâtonnant le long des murs. Je ne savais même pas où j’étais. Puis, il y a eu une éclaircie. Et là, j’ai cru apercevoir la ruelle derrière la petite bicoque. Je me suis engagée dans la ruelle et j’ai vu un peu plus loin, une masse brune près des poubelles. Je me suis approchée davantage pour constater que c’était en fait un homme habillé avec un long manteau tout froissé, tout troué. 

L’homme était assis par terre adossé sur le mur de briques d’une vieille maison. Il tenait ses mains sous son manteau. Il portait un grand chapeau qui cachait en partie son visage. Je me suis approchée tout près et je l’ai regardé. Il a relevé la tête. Il n’était vraiment pas beau. Son visage était couvert de boutons et de rougeurs. Je n’avais pas peur. J’étais seulement intriguée, car son visage me disait quelque chose. Je l’ai regardé attentivement encore une fois, et j’ai reconnu ses yeux.

— Papa ! c’est toi ?

Je me suis surprise moi-même à lui dire cela. C’est vrai que dans mes rêves, il m’arrive de parler pour qu’on me comprenne, mais c’est toujours un peu surprenant de m’entendre dire des mots comme ça. En tout cas !

C’était bien mon papa. Il n’était plus en fauteuil roulant. En plus, il avait sorti ses deux mains de son manteau et, malgré les boutons et les rougeurs sur ses mains, il pouvait les bouger. Aussi ses deux bras. Son visage était redevenu comme avant, bien comme avant à l’exception des boutons et des rougeurs. Il m’a tendu les mains en souriant. Je me suis approché pour le prendre dans mes bras. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, parce que c’est une chose que je ne faisais jamais dans la vraie vie. Je l’ai serré très fort.

— Tu n’es plus malade ?

— Mais oui, ma Peggy, je suis toujours malade, mais d’une autre sorte de maladie.

— C’est quoi, cette maladie ?

— C’est une maladie de l’âme.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que ton papa a été puni pour ce qu’il a fait dans sa vie. C’est de sa faute ce qui arrive.

— Qui est-ce qui te punit, mon papa ?

— C’est le Bon Dieu, ma Peggy, le Bon Dieu.

— Pourquoi le Bon Dieu voudrait te punir, mon papa ? Tu es un homme bon. Il n’a pas de raison de te punir.

— Je sais. Je sais. Il me semble que j’ai fait ce que j’avais à faire dans la vie. J’ai pris soin de ma famille, j’ai pris soin de nos ouvriers, j’ai donné de l’argent aux pauvres, j’ai fait tout ce que me demandait la religion du Bon Dieu. Pourtant, tu vois ce qui m’arrive…

— Tu lui as demandé au Bon Dieu pourquoi il te donne cette maladie ?

— Je lui demande constamment. Je lui dis : « En quoi ai-je été fautif, mon Dieu ? Dis-le-moi. J’aimerais au moins comprendre pourquoi je suis puni comme cela. » Mais il ne me répond pas. Et je cherche ce que j’ai pu faire. Je cherche, tu peux me croire et je ne trouve pas.

— Peut-être que tu as fait des péchés, que tu es sorti de la voie juste ?

— Il est certain que j’en ai fait plusieurs fois, des péchés, mais je me suis repris. Toujours, j’ai essayé de me maintenir dans la voie juste. Mais il semble que ce n’est pas suffisant. Les gens m’en veulent pour tout et pour rien : « Tu es riche et nous sommes pauvres, tu dois être un voleur » ; « Tu ne paies pas suffisamment tes employés. Tu es un patron détestable » ; « Il faut que quelqu’un paie pour ce qui arrive, pour la Crise, pour… ».

Mon pauvre papa, il ne savait plus comment se défendre contre ces insultes. 

— Tu sais ma Peggy, on vit dans un monde où les gens ont besoin de trouver un coupable pour être bien. Tant qu’ils n’en ont pas trouvé, ils vont en chercher un. Et quand ils le trouvent, il n’y a rien à faire. Il est coupable, c’est sa faute pour tout ce qui arrive. C’est comme cela. Et cette fois, c’est tombé sur moi.

— Mais papa, ce n’est pas correct. Tu n’as rien fait de mal. Tu as suivi la voie juste.

— Oui, mais c’est comme cela. On ne peut rien y faire.

— Mais le Bon Dieu, lui, il peut faire quelque chose.

— Il ne me répond pas, le Bon Dieu. Je ne suis pas certain qu’Il puisse faire quelque chose. Je crois que ça le dépasse un peu, le Bon Dieu. Je crois que c’est le diable qui est en train de gagner sur la terre.

— Non, je ne peux pas croire cela, mon petit papa. Le diable est moins fort que le Bon Dieu. C’est Rose qui me l’a dit. Et Rose, elle connaît bien la Bible. Et dans la Bible, il est écrit que c’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu sur terre. Moi, je suis certaine que le Bon Dieu peut faire beaucoup. Il peut tout faire, le Bon Dieu.

Et là, il s’est passé quelque chose de très bizarre dans mon rêve. Mon papa, il s’est mis à se tordre et à changer de forme. Il a rétréci comme mes chandails qui ont été mal lavés. Il est devenu si petit que je ne le voyais presque plus. Puis, il a disparu. Je l’ai appelé, mais il a disparu. C’est à ce moment-là que maman m’a réveillée.

— Tu t’étais endormie, ma Peggy. Tu marmonnais quelque chose dans ton sommeil. Qu’est-ce que tu marmonnais ?

Pourquoi maman me posait cette question ? Elle savait bien que j’étais incapable de parler. Je me suis contentée de lui sourire en regardant autour. Je me trouvais toujours dans la belle chapelle et mon papa n’était plus là. Évidemment, puisque c’était un rêve.

À ce moment-là, Sœur Mathilde est entrée par une porte de côté. Elle a fait une génuflexion en regardant en avant le grand crucifix, et elle s’est retournée pour venir nous rejoindre. Je ne sais pas comment elle a fait pour savoir qu’on était encore là. Elle est forte, Sœur Mathilde. À moins que ce soit maman qui le lui ait dit… 

Sœur Mathilde a chuchoté quelque chose à l’oreille de maman, puis elle est sortie par la grande porte. Nous l’avons suivie. Rendue à l’extérieur, Sœur Mathilde a parlé plus fort pour que l’on comprenne.

— Vous avez bien fait de vous arrêter à la chapelle. Ton mari, Ida, a besoin de nos prières à tous. Il est parfois bien découragé, tu sais. Il se met tout sur le dos pour ce qui vous arrive. Priez sainte Thérèse d’Avila. Elle pourra sûrement l’aider à surmonter cette épreuve. 

Je ne savais pas qui c’était, cette sainte. Mais Sœur Mathilde avait l’air d’avoir bien confiance en elle. Alors, je me suis dit que je prierais aussi sainte Thérèse d’Avila.

— Merci tante Henriette. Heureusement qu’il y a encore des gens comme vous sur la terre.

— Je ne suis pas la seule. Encore faut-il que tu sois capable de le voir. Et je te sens encore trop malheureuse pour les reconnaître.

— Peut-être bien. Pour le moment, tout ce que je vois, ce sont ceux qui nous ont fait du tort, qui nous ont fait du mal, qui ont voulu notre perte. Et ce ne sont pas des gens bien, vous pouvez me croire. Ici, vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes protégées du monde dans votre communauté. Dehors, il y a des personnes méchantes jusqu’à la moelle.

Sœur Mathilde a fait silence et regardé maman comme elle l’avait fait pour moi.

— Certes. Je comprends. Mais laisse-moi seulement te dire une seule chose que tu reconnaîtras parce que tu as fait ton catéchisme, n’est-ce pas Ida ? Pardonne à tes ennemis et prie pour ceux qui te persécutent.

— Le pardon ? Oui, le pardon… je ne pense pas être capable, ma tante… je ne pense pas…

Sœur Mathilde a continué à lui sourire sans rien dire. Qu’est-ce qu’il y a de si spécial chez cette sœur ? C’était difficile à dire. En tout cas, on avait envie de l’écouter. Ensuite, elle s’est tournée vers moi en me regardant avec ses beaux yeux lumineux.

— Toi, ma Peggy, tu es capable de pardonner. 

Puis elle s’est approchée de mon oreille et m’a chuchoté.

— Je sais qui tu es, Peggy. Je sais qui tu es… Prends soin de ta maman. 

J’étais abasourdie, au point où j’en ai perdu le sourire. C’est la première fois qu’on me disait une chose aussi insensée. Moi, prendre soin de maman ! C’est toujours maman qui a pris soin de moi, pas l’inverse. Je n’ai vraiment pas compris ce que Sœur Mathilde a voulu dire. Vraiment pas. Puis, elle me dit qu’elle sait qui je suis. Bien sûr qu’elle le sait. Je suis la fille de maman et de papa. Je n’ai pas compris pourquoi elle disait cela. 

Avant que j’aie eu le temps de réagir, Sœur Mathilde nous a embrassées toutes les deux et nous sommes sorties par la grande porte. 

Cela a fait un grand bruit lorsqu’elle s’est refermée.


[1]Ceinture de crin ou d’étoffe très rude portée sur la peau par pénitence ou par mortification.

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