Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 12: Les souvenirs de Zoé)

Cordoue@Marcel Viau

Zoé était revenue de la rencontre avec sa mère avec plus de questions que de réponses sur son père. Elle s’apprêtait à interroger de nouveau Andréa, mais ce matin-là le destin a plutôt voulu que ce fût au tour de Zoé de lui faire des confidences.

Madame Andréa avait mis une vieille robe de chambre offerte sans doute par le CHSLD. Elle n’avait rien apporté de sa vie antérieure, sauf sa statuette. Elle était assise comme d’habitude dans son fauteuil roulant devant la fenêtre.

Comme d’habitude, Elle s’approcha en lui disant avec le sourire : « bonjour grand-mère ». Madame Andréa lui répondit.

— Bonjour ma petite Zoé. Regarde comme il fait beau ce matin.

— Oui c’est vrai. Une belle journée d’été. Vous avez l’air en forme ?

— Oh ! Tu sais, il y a plus souvent de bas que de hauts. Mais aujourd’hui, c’est un beau jour.

— Aimeriez-vous que l’on sorte un peu ? Nous irions dans le parc derrière.

— Je ne dirais pas non.

Zoé s’empressa de faire les préparatifs, trop heureuse d’avoir pu faire bouger Andréa de sa fenêtre. Lorsqu’elles s’engagèrent dans le couloir et qu’elles roulèrent vers la porte de sortie, la plupart se retournèrent vers elles. Pour certains, c’était la première fois qu’ils voyaient Madame Andréa sortir de sa chambre. De nombreux patients et employés la saluèrent, mais Andréa ne répondit pas.

En arrivant au niveau de la porte ouverte de l’adjointe à la direction, elle s’arrêta : « Bonjour, Marie ». Marie leva la tête de ses dossiers : « Bonjour, Zoé, bonjour Madame Andréa ». Évidemment, elle n’eut droit à aucune réponse de cette dernière. Marie lui lança un regard significatif qui voulait dire : « Eh bien, tu es en train de réussir ton pari ».

Quand, elles se furent installées confortablement dans le petit parc jouxtant l’immeuble, elles prirent quelques minutes pour respirer l’air doux et écouter le son des oiseaux se mêlant à celui des automobiles. Le visage d’Andréa était détendu. Elle ne souffrait pas. Avec un peu d’imagination, Zoé se rendit compte de ce qu’avait pu être la grâce de cette femme. Ça oui, elle avait dû être très belle. Pour une fois, c’est Andréa qui engagea la conversation.

— Te me fais parler depuis qu’on se connaît. J’aimerais en apprendre un peu plus sur toi.

— Oh, il n’y a pas grand-chose à dire, vous savez.

— T’es mieux d’en profiter pendant que ça passe. Tu sais qu’avec moi, ça peut ne pas revenir.

Les deux éclateraient d’un petit rire complice.

 

Zoé avait longtemps hésité avant de retourner au Lac-Beauport. C’était la première fois qu’elle y revenait depuis son accident. Elle y avait passé le plus clair de ses étés entre quatorze et dix-sept ans. L’hiver, elle préférait bien sûr les pentes les plus abruptes, les plus difficiles : le Mont Saint-Anne ou Stoneham. Au niveau où elle en était en snowboard, des sponsors s’étaient pointés pour lui permettre de glisser sur des montagnes mythiques pour le freestyle en Amérique du Nord : Whistler, Breckenridge ou encore la Mecque en la matière, Mammoth Mountain en Californie. Elle rêvait évidemment des grandes pentes européennes : les deux Alpes, Livignio, Schladming, Sälen. Mais elle n’en était pas encore là. Elle devait travailler bien plus fort si elle voulait se classer pour les prochains Jeux olympiques d’hiver.

Le snowboard freestyle était vraiment un sport spectaculaire. Zoé avait tout essayé : la Halfpipe avec sa structure en demi-cercle où l’on devait faire diverses figures imposées ou libres ; le Hip si difficile à cause de la configuration du tremplin ; la barre de Slide, une structure métallique en forme de rampe d’escalier sur laquelle il fallait glisser. Elle avait donc tout essayé avant de se fixer sur le Big Air qui permet des sauts spectaculaires et complexes à partir d’un tremplin de neige géant. Le Big Air était devenu une discipline olympique à Pyongyang.

Le Lac-Beauport, une banlieue de Québec, avait une réputation qui dépassait les frontières du Canada. C’est là que s’étaient entraînés les frères Laroche. Ce sont eux qui, grâce à leur acharnement et à leur motivation, amenèrent le ski acrobatique aux Jeux olympiques. Médaillés d’or, d’argent, de bronze, ou à tout le moins toujours dans les vingt premiers, partout.

Les frères s’étaient fait remarquer pour leur performance et la fougue qu’ils partageaient avec leurs amis. C’est avec eux que le Quebec Air Force avait pris naissance ; un nom qui leur fut attribué un peu naturellement puisque l’équipe de Québec montait régulièrement les marches du podium. La piste d’entraînement d’été sur laquelle elle s’exerçait prenait d’ailleurs le nom de l’un des frères Laroche.

La piste avait d’abord été construite pour le ski acrobatique. Mais depuis plusieurs années, elle permettait aussi aux athlètes de snowboard, appelés ici « planche à neige », de s’adonner à des entraînements de haut niveau en vue des compétitions internationales. Elle avait été l’une des premières à s’y entraîner avec sa planche à neige. Une grande rampe en bois (en fait, plusieurs de différents calibres) était recouverte d’un matériau composite que l’on enduisait de savon. Le rider habillé d’un wetsuit y prenait de la vitesse, exécutait ses tricks, des sauts complexes et spectaculaires, puis aboutissait dans l’étang. Leurs performances étaient souvent époustouflantes.

Ce jour-là, il y avait des entraînements. elle s’approcha du bord de l’eau et chercha le meilleur point de vue pour regarder sauter les athlètes. La poitrine lui serrait quand elle les voyait faire leurs tricks. Elle se rappelait comment elle réussissait particulièrement bien celui-ci et sa difficulté avec celui-là. Elle se souvenait encore avec autant de vivacité de ce moment à Mammoth Mountains où elle était allée s’entraîner avec son équipe. Son entraîneur, un ancien champion olympique était beaucoup trop prudent à son goût. Il manquait d’audace et ne lui permettait pas de faire les tricks les plus difficiles et les plus dangereux. Elle n’était pas prête, disait-il. Ce n’est pas ce qu’elle pensait.

Pendant qu’elle observait l’évolution des riders faisant leurs tricks sur la piste du Lac-Beauport, elle fut envahie par le souvenir des événements qui avaient eu lieu là-bas, en Californie. Ce jour-là, elle avait convaincu son entraîneur qu’elle pouvait faire le Backside triple Cork, un enchaînement de mouvements en tire-bouchon sur deux axes qui, si l’on n’y prenait pas garde, nous faisait perdre toute notion d’espace. Elle s’était entraînée à ce trick pendant l’été et elle parvenait à le réussir. L’entraîneur l’avait prévenue que c’était une chose de sauter au Lac-Beauport l’été et de tomber dans l’eau, mais autre chose de le faire sur cette rampe monstrueuse et d’atterrir sur de la neige tapée. Elle avait insisté, lui présentant sur place la série de mouvements dans une espèce de ballet parfaitement rodé. Elle affirmait qu’elle était prête mentalement, qu’elle n’avait jamais été en meilleure forme. Elle voulait le faire et était certaine de réussir.

Installée dans l’aire de départ, l’adrénaline monta en elle, le trac aussi. Ces émotions, elle les connaissait bien et les contrôlait parfaitement. Elle entendit la cloche sonnée, se recula d’un geste brusque en se tenant aux rampes et s’élança. Ah ! La sensation de toute-puissance en descendant à une vitesse qui pouvait frôler les 80 Kms/heure. Elle vit arriver la rampe qui montait tellement qu’elle n’en apercevait pas le sommet. Elle s’élança vers le haut à une vitesse vertigineuse, s’apprêtant à prendre son envol comme un aigle.

Ce qui s’était passé à ce moment précis, elle ne le comprenait toujours pas. Arrivée en haut dans les airs, pendant une fraction de seconde, une toute petite fraction de seconde, elle avait pensé à son père : « Regarde comme tu serais fière de moi, papa ». Ce moment fugace et imperceptible avait été suffisant pour lui faire perdre sa concentration. Elle se sentit partir dans tous les sens. Rien ne se passait plus comme prévu. Elle chercha tant bien que mal à se rattraper, mais c’était trop tard. Elle tomba lourdement sur la piste et perdit connaissance. Une semaine plus tard, lorsqu’elle sortit du coma artificiel dans lequel les médecins l’avaient plongée, on lui avait appris qu’elle n’était pas assurée de remarcher un jour. Même si cela arrivait, il était impensable de refaire des sports de glisse, quels qu’ils soient. C’était fini. Son rêve venait de se briser net sur la piste de Mammoth Mountain.

 

Perdue dans ses réflexions moroses, Zoé avait sursauté au cri derrière elle. On l’appelait. Elle se retourna et vit arriver Jessy, son co-équipier d’entraînement de l’époque. Il avait toujours belle allure, plus grand que la moyenne, avec des cheveux châtains qui lui retombaient sur les épaules, des yeux gris et un minois fin aux traits plutôt féminins. Jessy avait été son meilleur copain à l’époque, mais elle ne l’avait plus revu depuis son accident. Pourquoi ? La honte ! Elle ne voulait revoir personne qui avait assisté à sa déchéance, personne pour lui rappeler qu’elle n’avait pas été à la hauteur.

— Allo Zoé ! Lui lança-t-il tout joyeux de la revoir ?

Il s’approcha d’elle et l’embrassa en la serrant fort dans ses bras. Elle se laissa faire sans enthousiasme.

— J’ai essayé de t’appeler tant de fois depuis… Depuis tout ce temps.

— J’ai été très occupée.

— Au point de ne plus répondre à tes amis ? Lui dit Jessy avec un air de reproche.

Jessy avait toujours été là pour elle à l’époque. Comme ils ne s’entraînaient pas dans la même catégorie, lui un garçon et elle une fille, il n’y avait pas de rivalité entre eux. Ils étaient toutefois très compétitifs et se stimulaient mutuellement, se congratulant avec enthousiasme pour leur bon coup et se consolant dans la défaite. Bref, Jessy était un bon compagnon qu’elle aimait bien. Pourtant, elle n’avait jamais voulu le revoir depuis son accident.

— Tu viens prendre le lunch ? J’ai faim et j’ai terminé mon entraînement.

Elle hésita avant d’accepter. Ils entrèrent dans la cafétéria de l’immeuble en bois moderne avec un plafond cathédrale. Des fenêtres immenses faisaient face aux pistes désertes pendant l’été. Ils prirent un plateau, se suivirent en choisissant les plats et s’aperçurent qu’ils prenaient la même chose, comme avant. Ils devaient faire un régime draconien pour être à leur maximum de leur forme en dosant le poids et la qualité de la nourriture. Elle n’avait pas perdu cette habitude. Ils allèrent s’asseoir au bout d’une grande table près des fenêtres panoramiques. La cafétéria était presque vide en cette période de l’année. Ils regardèrent dehors au même moment.

— Tu t’ennuies de ça, Zoé ?

— Pas vraiment, dit Zoé en mentant.

Jessy la regarda longuement. Ils se connaissaient depuis longtemps. Ils avaient suivi le même cursus scolaire et le même entraînement. Il l’avait toujours trouvée belle et surtout il aimait sa vivacité d’esprit, sa bonne humeur, sa joie de vivre communicative. Lui, c’était un garçon timide pour qui le sport avait été une manière d’exutoire. Chaque fois qu’ils se voyaient, elle le rendait de bonne humeur. Elle était un brin excentrique, toujours prête à toutes les audaces. Fonceuses. Bagarreuse même. Une boule d’énergie.

Or, la Zoé qu’il regardait maintenant était fort différente : triste, souriant à peine, le dos légèrement voûté, parfois agitée de tremblement. Elle avait déjà commencé à changer à la mort de son père. Elle avait gardé son côté bagarreur, mais n’était plus aussi gaie ni si enthousiaste. Depuis l’accident, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Jessy le réalisait bien maintenant et il en était infiniment peiné.

— Comment tu vas, Zoé ?

— Ça va.

— Zoé, c’est moi Jessy, ton ami.

Vraisemblablement, elle ne voulait pas s’avancer sur ce terrain. Elle regarda dehors sans rien dire. Ses yeux devinrent humides. Elle faisait beaucoup d’effort pour ne pas pleurer. Jessy approcha sa main de la sienne qui était étendue sur la table et la couvrit avec tendresse. Elle le regarda dans les yeux comme si elle le découvrait pour la première fois, puis retira doucement sa main.

 

Zoé entendit Andréa lui dire.

— Jessy ? C’est comme ça qu’il s’appelle ?

— Oui, pourquoi ?

— Jessy ! C’est un beau nom ça, dit Andréa avec un sourire malicieux.

Elle regarda Andréa en secouant la tête avec un air de dire : « non, non, tu ne m’auras pas à ce petit jeu-là ». Elle se leva, reprit en main le fauteuil roulant et elles entrèrent dans l’immeuble par où elles étaient venues.

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