Il nous arrive de nous sentir enfermés dans un cadre si étroit que nous pensons étouffer. Puis nous nous disons que la vie, ce ne peut pas être seulement cela. Alors, nous avons besoin de sortir de nous, d'aller ailleurs, quelque part où nous nous retrouverons, ne serait-ce que le temps d'une rencontre.

Rencontre

Version 2


 

Le même anorak rouge ! Comme tu me ressembles. Mais qui donc es-tu ? Le vêtement est simple, bien coupé. Tu n’es pas pauvre. Mais tu n’es pas riche non plus. On ne voit pas tes mains, comme si tu voulais les cacher. Tu en as honte ? Ou tu es trop fière pour montrer des ongles pas encore manucurés ? Tu regardes ailleurs. Tu sembles préoccupée ? Tu penses à autre chose ?

D’où arrives-tu ? Peut-être de ton travail. Tu termines une journée banale, sans envergure. Tu viens de sortir d’une tour à bureaux au centre-ville, penchée toute la journée sur un ordinateur. Tu y es depuis longtemps, trop longtemps, cinq ans, dix ans peut-être. « Compétente, consciencieuse » : ce sont les mots que l’on entend le plus souvent à ton égard. Jamais « attrayante » ou même « elle a du caractère ». En fait, personne ne te remarque vraiment. Anonyme parmi les anonymes. The girl next door. Tu n’as pas vraiment de copines, encore moins d’amis. La plupart du temps le midi, seule, tu avales ta salade assise à ta table de travail.

Dans peu de temps, bientôt, quand tu rentreras, ton chat t’attendra. Il miaulera parce qu’il n’a pas encore ses croquettes. Il t’en veut d’être arrivée plus tard que de coutume. Tu lui diras : « oui, mon beau, tout va bien, je suis là ». Tu le serviras. À ton tour, tu te prépareras un repas. Oh, bien léger. Tu n’as jamais eu beaucoup d’appétit. Ensuite, tu prendras une bonne douche bien chaude, comme à tous les soirs. Tu mettras un jeans et un chemisier que tu choisiras avec soin. Pourquoi, puisque personne ne viendra te voir ?

Non, personne ne viendra ce soir. Personne ne vient plus depuis longtemps. Autrefois, il y a une éternité, tu as bien eu un amant. Il était gentil. Il venait tous les jeudis, seul soir où son épouse le laissait sortir. C’était sa soirée de quilles entre copains. Invariablement, il t’apportait des fleurs, toujours les mêmes. Vous passiez un moment ensemble. Ce n’était pas un très bon amant. Ensuite, il se rhabillait lentement, avec méthode, et il repartait comme il était venu en te disant : « à la semaine prochaine ».

Un jour, tu en as eu assez. De cette routine ? De son eau de Cologne ? De ses œillets ? Tu ne te souvenais plus vraiment pourquoi. Ou peut-être était-ce pour toutes ces raisons ? Quoi qu’il en soit, lorsqu’il est reparti un jeudi soir avec son habituel : « à la semaine prochaine », tu lui as dit : « je ne veux plus que tu reviennes ». Lui, bien lui, il n’a rien répondu. Il ne s’est pas opposé ; il n’a pas lutté. Il a même semblé soulagé. Il a refermé la porte pour ne plus jamais revenir.

Depuis lors, tu es seule. Et tu ne t’en portes pas plus mal. De temps en temps — c’est véritablement ton seul loisir —, tu viens faire un tour au musée. Ici, tu es ailleurs. Oui, seulement lorsque tu es ici. Tu t’envoles vers d’autres continents. Tu traverses d’autres époques. Et tu imagines. Et tu rêves. Tu rêves que tu es quelqu’un d’autre vivant une autre vie. Tu déambules sur la place Saint-Marc avec Canaletto. Tu t’assoupis à une table avec Vermeer. Tu navigues sur un lac avec Manet. Tu chasses la baleine avec Turner.  Tu t’assieds au pied d’un arbre avec Corot.

Puis, tu me regardes dans mon anorak rouge. Tu m’examines longuement sans vraiment me voir. Et tu te prends à rêver que tu es moi. Tu m’inventes une rupture insoutenable. Tu m’imagines frappée par une mort tragique. Tu t’émeus du drame caché derrière les apparences anodines de mon manteau et de ma mèche blonde.

Dans ces moments-là, tu reprends vie. Seulement alors, alors seulement, tu te sens vivante, en osmose avec ce monde qui t’est sinon tellement étranger.

Au revoir ma belle. Reviens me voir. Tu me fais du bien, ne serait-ce que le temps d’un regard, le temps d’une rencontre. Je resterai ici, à la même place, pour toi. Je t’attendrai.


© Supra, une photographie de Marcel Viau : Au Met.


 

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