Doit-on, ou mieux, peut-on jamais arrêter de chercher? Il est si difficile de vaincre le doute. Nous voulons des réponses instantanées rassurantes sur le fait que le néant n’existe pas, que le Zéro est seulement une illusion mathématique. Et si le Un nous attendait là-bas quelque part? Encore faudrait-il un jour arriver à le trouver.

Un-Zéro

12.Innumerabilis Numerus— « Chercher le… » ? Chercher le « quoi » ? Le « qui » ? Qu’est-ce que ce satané bonhomme cherchait ? s’écria le chef de rédaction qui ne semblait savoir parler qu’en aboyant.

— Non, monsieur. Vous vous trompez. Il a plutôt dit : chercher l’Un…

Le chef de rédaction jeta un regard à la fois méchant et dubitatif à son journaliste. Le jeune homme hésita un peu avant d’ajouter en baissant les yeux.

— Oui, monsieur. L’Un, un, comme le chiffre 1.

— Oui, j’avais compris, Bernie. Mais que voulait-il dire ? C’est que je veux savoir.

— Cela n’a pas beaucoup de sens, il est vrai. Une telle expression au moment où un homme rend son dernier souffle, fut-ce John Atanasoff, répondit la seule femme autour de la table.

— C’est justement pour ça, Maureen, que nous voulons enquêter, dit d’un ton mielleux le rédacteur en chef.

Le dernier homme du petit groupe, plus âgé que les autres, s’adressa au rédacteur en chef avec un brin de familiarité :

— Mais Hermann, où veux-tu en venir avec ça ? Comment la dernière parole d’un ingénieur, même de génie, peut-elle intéresser monsieur et madame Tout-le-Monde ?

— Je ne sais trop, Gus. Mais je la sens bien, cette enquête. Allez-y ! Et rapportez-moi une réponse ou quelque chose. N’importe quoi. Je suis sûr que ça fera un bon papier.

 ********************

 — Un mois d’enquête pour arriver à ça ! Tu n’es pas sérieux j’espère, Bernie. On te paie pour quoi ici ?

Le directeur en chef regardait le jeune homme s’enfoncer dans son siège. Celui-ci aurait nettement préféré être ailleurs, c’est une évidence.

— Mais monsieur, j’ai interrogé les voisins, quelques connaissances. C’est un personnage banal qui a travaillé toute sa vie à des projets obscurs. Il n’y a pas grand-chose à dire sur sa vie. Bien sûr, c’est le père de l’informatique moderne. C’est ce que disent les spécialistes du moins. Mais autrement…

— Je ne veux rien savoir de tes excuses, cria le rédacteur en chef. Tu as interrogé l’infirmière. Ce n’est pas elle qui a rapporté cette maudite phrase ?

Le jeune homme fouilla fébrilement dans sa liasse de notes. Il en retrouva quelques-unes et se mit à les lire méthodiquement.

— Et alors ?

— Oui, monsieur. Je l’ai interrogé aussi. Voyons voir. Oui, c’est ça. Lorsqu’elle est venue lui donner ses derniers soins, le soir. Elle a vu remuer ses lèvres. C’est ce qu’elle a dit. Oui, c’est ça. Ses lèvres remuaient…

— Mais vas-tu aboutir enfin !

— Oui, bien. Alors elle s’est penchée pour écouter. Il a répété plusieurs fois : « Chercher l’Un. Chercher l’Un ». Elle lui a demandé ce qu’il voulait dire. Il ne faisait que répéter ces mots « Chercher l’Un ». Puis, il est mort. Elle ne lui avait jamais entendu dire ces mots. Mais elle le trouvait un peu bizarre vers la fin. « Rien de plus normal pour un pauvre homme malade de 90 ans », m’a-t-elle répété deux fois plus qu’une.

— Que trouvait-elle de si bizarre ? Son comportement ? Ses mots ? demanda Gus, le journaliste plus âgé assis la jambe croisée de l’autre côté de la table.

— Bien, il se levait souvent pour lire ou écrire. Ce n’était pas rare chez lui bien sûr. Après tout c’était un savant n’ayant jamais vraiment cessé de travailler, même à son âge avancé. Or elle avait jeté un œil une fois sur l’un de ses cahiers. Il était rempli de la même phrase répétée sur plusieurs pages, comme un écolier copiant cent fois les mêmes mots en guise de punition. Voyons, que je la retrouve cette phrase ! Oui, voilà. Il écrivait : « Entre le zéro et l’un, le rien et le plein, le néant et l’infini, où es-tu donc ? » C’était tellement étrange que l’infirmière avait transcrit la phrase sur un papier. Elle se demandait s’il n’avait pas perdu la tête. D’ailleurs, elle s’apprêtait à en parler au médecin. Mais il est mort avant. C’est à peu près tout.

— Eh bien, en voilà un bon journaliste ! Bravo !

— De mon côté, je suis allé voir l’un de ses jeunes collègues, dit Gus. Jeune est un grand mot. Il était à la retraite et coulait des jours paisibles à cultiver son jardin. Il avait travaillé de nombreuses années avec le professeur Atanasoff. Il en a parlé comme comme d’un chercheur brillant, mais plutôt éparpillé. La communauté scientifique lui a reconnu la première utilisation moderne du système binaire pour l’informatique. Mais il n’avait jamais poursuivi ses recherches en ce sens. C’est ainsi que le pactole lui a passé sous le nez au profit des grosses compagnies.

Le rédacteur en chef regardait Gus d’un air sinistre.

— Oui, Hermann, le système binaire. Tu sais, le 1 qui ferme et le 0 qui ouvre ?

Gus faisait un geste des deux mains en regardant le directeur, lequel présentait une moue vraiment désagréable à voir. Gus continua :

— C’est quand même important pour expliquer ses derniers mots. Enfin peut-être. Bref, ces deux chiffres l’ont toujours obsédé. Le 0, parce que c’est le rien infini, mais on peut aussi tout y mettre. Ce sont les mots de mon informateur ; ne me regarde pas comme ça ! Quant au 1, il est capital parce que justement il est unique. Il ne comporte rien d’autre que lui-même. Pourtant, il forme tous les autres nombres.

— Ça me fait une belle jambe ! Il n’y a rien à comprendre à ce charabia.

— Pas si sûr, dit Maureen la journaliste. Cela peut sans doute éclairer la conversation que j’ai eue avec sa conjointe.

— Je croyais qu’elle était morte, dit Gus.

— Sa première, oui. Mais il s’est remarié par la suite avec une femme beaucoup plus jeune que lui… cela va sans dire.

Il y eut un silence gêné autour de la table. La journaliste continua.

— Elle ne vivait plus avec lui depuis quelque temps. Par conséquent, elle n’en savait pas beaucoup sur ses recherches. Il est vrai que ce ne me semblait pas le genre de femme à comprendre ce que son mari faisait. Elle m’a paru… comment dire ?… Plutôt simplette. Belle femme (encore !), mais simplette.

Les autres regardèrent tous ailleurs sans souffler mot.

— Elle m’a quand même dit quelque chose d’éclairant à son sujet. Le professeur ne faisait plus de recherche depuis longtemps, mais il continuait à lire comme il le pouvait. Il était presque aveugle à la fin. Vous le saviez ?

— Il lisait. La belle affaire. Et alors ? interrompit le rédacteur en chef.

— Vous savez que c’était un ingénieur et un physicien. On se serait attendu à ce que ses lectures portent sur ses champs d’intérêt. Mais non. Il lisait des livres d’auteurs anciens dont la dame était incapable de se souvenir des noms. Il a fallu insister auprès d’elle pour qu’elle aille en chercher certains dans la bibliothèque. Il s’agissait de philosophes grecques : Plotin, Proclus, Damascius.

— C’est qui ces types ? s’écria le rédacteur.

— J’ai fouillé un peu. Ce sont tous des auteurs qui ont traité d’une façon ou d’un autre d’une entité traduite en français par le mot « Un ».

— Voilà donc ce fameux « Un » qui refait surface, dit Gus. En fin de compte, ce n’était pas qu’un simple chiffre. Et ces auteurs, que disent-ils ?

— Ce n’est pas clair. Même pour moi qui ai fait des études de philosophie, ce n’est pas clair.

— Mais encore.

— Oui, Bon. Dans leurs réflexions, ces philosophes en étaient arrivés à la conclusion que le langage humain était inadéquat pour dire l’essentiel appelé par eux « l’Un ». Pourquoi ? Parce que cet Un est inatteignable par la raison humaine, qu’on ne peut le connaître. Pourtant, il produit toute la connaissance du monde.

— Tout un paradoxe, ajouta le jeune Bernie.

— Oui, en effet. Je crois que le professeur était intrigué, voire obsédé, par ce paradoxe.

— Il cherchait l’Un comme d’autres cherchent Dieu ? Ajouta Gus.

— C’est à peu près ça. Mais il le faisait à sa façon, comme un ingénieur. Malheureusement, il ne semble pas y être arrivé.

Le silence encore. Gus ajouta à voix basse.

— Je n’en suis pas si sûr.

— Et pourquoi ? dit le rédacteur.

— Nous avons tous compris que le professeur a dit « chercher l’Un », avec un verbe à l’infinitif. Et s’il avait plutôt dit « cherchez l’Un » à l’impératif ?

— Ça changerait quoi ?

— Mais ça changerait tout. Ou du moins, ça changerait notre vision du bonhomme. Peut-être n’était-il pas obsédé par sa quête impossible devant un paradoxe mathématique. Peut-être qu’il avait trouvé une solution, sa solution, la solution. Peut-être avait-il réussi à donner un sens à ce qui n’en a jamais eu pour lui. Et s’il voulait nous laisser le fruit de sa découverte avant de mourir ? Cherchez l’Un, voyez au-delà de l’apparence, pensez l’impensable…

— Du délire de vieux sénile ! dit le rédacteur.

Et Gus ajouta en regardant le mur d’en face

— Sans doute… Peut-être, oui… Qui sait ?

— Alors, on remballe tout et on oublie ça. Il n’y a rien là-dedans pour faire un bon papier, dit le rédacteur en chef en guise de point final.

Tous se levèrent en même temps pour vaquer à de plus importantes occupations.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Innumerabilis Numerus


 

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3 réflexions au sujet de “Un-Zéro

  1. J’aime beaucoup: la mise en scène d’un vrai inventeur, ce qu’on en apprend, le flux de la nouvelle, les réparties punchées du rédacteur en chef, le passage de l’infinitif à l’impératif, la finale. Remarque que je suis assez d’accord avec eux. Il y a autre chose à faire dans la vie, mais le rédac en chef a tort. Ça aurait fait un bon papier. À preuve…

    Et puis, le journaliste qui a fait des études de philo me fait penser à quelqu’un.

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