
Le soleil de la matinée chauffait agréablement les épaules de Miss Dupuis lorsque la voiture s’engagea sur le chemin de terre menant à la ferme Corbeil. Morin tenait les rênes d’une main ferme, le regard fixé droit devant. Ils n’avaient guère parlé durant le trajet depuis Montréal. Le silence entre eux était devenu une habitude, presque une routine.
La maison de pierre grise apparut au détour du chemin, massive et solide sous le ciel d’un bleu éclatant. Miss Dupuis reconnut aussitôt la bâtisse qu’ils avaient visitée deux jours plus tôt. Mais cette fois, l’atmosphère était différente. Plus calme, peut-être. Ou simplement plus triste.
Morin ralentit le cheval en approchant de la cour. À leur gauche s’étendait un vaste potager, encore garni malgré la saison avancée. Des citrouilles orangées luisaient entre les plants de maïs séchés. Des choux pommés s’alignaient en rangs réguliers. Et là, agenouillé entre les sillons, un homme arrachait des navets qu’il jetait dans un panier d’osier.
—C’est lui, murmura Morin.
Étienne Corbeil se redressa en entendant le claquement des sabots. Il s’essuya les mains sur son pantalon de toile brune et se tourna vers eux. Miss Dupuis remarqua aussitôt son visage défait. Les traits tirés, les yeux cernés, la bouche pincée. Un homme qui n’avait pas dormi depuis des jours.
Morin arrêta la voiture près du potager. Ils descendirent tous deux et s’avancèrent vers Corbeil. L’homme les observait sans bouger, les épaules voûtées, les mains pendant le long de son corps trapu.
—Monsieur Corbeil, dit Miss Dupuis d’une voix douce. Bonjour.
Il hocha lentement la tête, sans répondre.
—Je voulais vous offrir mes condoléances, poursuivit-elle. Je suis vraiment désolée pour votre perte.
Corbeil serra les mâchoires. Il détourna le regard vers la rivière qui scintillait au-delà des champs. Ses yeux se mouillèrent, mais il retint ses larmes avec un effort visible.
—Merci, finit-il par articuler d’une voix rauque.
Il resta immobile quelques secondes, puis se ressaisit. Après avoir enlevé sa casquette, il se passa une main sur le crâne dégarni et fit un geste du menton vers le sentier qui longeait la maison.
—Venez. On va marcher un peu.
Miss Dupuis et Morin échangèrent un regard, puis lui emboîtèrent le pas. Corbeil les mena vers un petit sentier de terre battue qui serpentait entre le potager et la rive. Le chemin était bordé d’arbres flamboyants, leurs feuilles d’or et de pourpre bruissant dans la brise légère.
Bientôt, ils débouchèrent sur une étendue dégagée. La rivière des Prairies s’étalait devant eux, large et paisible, ses eaux grises miroitant sous le soleil. De l’autre côté, on apercevait les rives boisées de l’île Jésus. Et là, au milieu du cours d’eau, une petite île rocheuse couverte d’arbres flottait comme un navire immobile.
—L’île aux Chats, dit Corbeil en la désignant du menton. Rose aimait ben gros c’te place-là.
Il s’arrêta au bord de l’eau et croisa les bras. Son regard se perdit sur l’horizon.
—A venait icitte presque tous lé jours quand a l’était à la maison. A se promenait su’le p’tit chemin. A regardait la rivière, les arbres, les fleurs sauvages qui poussent là. A disait que ça lui rappelait que’que chose, mais a voulait jamais dire quoi.
Sa voix se brisa légèrement. Il se racla la gorge et continua.
—A l’aimait les fleurs, vous savez. Toutes sortes de fleurs. Des fois, a l’en cueillait, pis a les mettait dans lé vases à maison. Ça sentait bon. C’était beau.
Puis, Corbeil se tourna vers Miss Dupuis et lui demanda :
—V’nez-vous me dire c’est qui qui l’a tué ?
On voyait bien que cet homme avait aimé sa femme, profondément, sincèrement. Peu importait ce que Rose Corbeil avait été (espionne, messagère, femme de secrets), pour Corbeil elle était simplement sa femme, celle qu’il admirait et chérissait.
Miss Dupuis ne répondit pas à la question de Corbeil ; elle se contenta de hocher la tête négativement avant de déclarer :
—Elle devait être très heureuse ici.
Corbeil haussa les épaules sans répondre. Le silence retomba, ponctué par le clapotis de l’eau contre la rive.
Puis, Miss Dupuis décida qu’il était temps d’aborder les vraies questions. Elle chercha ses mots avec soin.
—Monsieur Corbeil, j’aimerais que vous me parliez un peu de votre rencontre avec Rose. Comment vous êtes-vous connus ?
Corbeil tourna lentement la tête vers elle. Une lueur passa dans ses yeux, quelque chose entre la nostalgie et la douleur.
—On s’est rencontrés au printemps 1864, dit-il. J’m’en rappelrai toujours. A l’était belle en torrieu. C’était pendant le Triduum Pascal, les trois jours avant Pâques, quand les confréries se rassemblent pour prier Notre-Dame.
Il se tut un instant, comme s’il revoyait la scène.
—J’étais dans la Confrérie Ville-Marie. C’était la première année que j’étais là. Mon voisin m’avait dit que c’était une bonne manière de rencontrer du monde. Pis lui, y cherchait une femme pour se marier.
Morin, qui était resté silencieux jusque-là, se pencha légèrement en avant.
—Et Rose ?
—A l’était dans la de la Sainte-Famille. On s’est vus pendant les offices. À l’était là, de l’aut’ bord de l’allée, avec les aut’ femmes. Je l’ai tout de suite er’marqué. A l’était tellement belle, tellement… A r’semblait pas à personne que j’avais connu..
Sa voix prit une chaleur qu’elle n’avait pas eue jusque-là.
—Après l’office du Vendredi Saint, on s’en est allé dans cour de l’église. Les gens se parlaient, se présentaient. J’ai pris mon courage à deux mains, pis j’suis allé y parler. A m’a souri. A m’a parlé. Pis là, j’ai su que c’était elle.
—Et elle a accepté de vous revoir ? demanda Miss Dupuis.
—Oui. A m’a donné son adresse à Montréal. A restait à l’hôtel St Lawrence. J’sus allé la voir que’ques fois après ça. On a marché ensemble, on a parlé. Pis en juin, on s’est mariés.
Morin croisa les bras, son regard se durcissant.
—Vous ne vous êtes pas fréquentés très longtemps.
Corbeil se raidit. Ses mâchoires se serrèrent. Pendant un instant, Miss Dupuis crut qu’il allait exploser. Mais il se contint et répondit d’un ton sec.
—Pour un vieux garçon comme moé qui vit à’ campagne, pis qui est cultivateur, c’é difficile de trouver une femme à marier. Les filles des rangs, elles veulent aller en ville, travailler dans les manufactures, se marier avec des commis. Elles veulent pus de la vie de ferme. Fât que, quand j’ai trouvé Rose, j’ai pas attendu.
Il détourna le regard, fixant à nouveau la rivière.
—Pis elle non plus, a l’a pas attendu. A voulait se marier. C’est ça qui comptait.
Miss Dupuis hocha lentement la tête. Elle laissa passer quelques secondes, puis reprit avec douceur.
—Est-ce qu’elle s’est bien adaptée à sa nouvelle vie ici ?
Corbeil ne répondit pas tout de suite. Il se passa une main sur le visage, comme pour effacer un mauvais souvenir.
—Parlez-moi, monsieur Corbeil, insista Miss Dupuis. C’est important.
—Ben… finit-il par lâcher. J’m’en suis aperçu assez vite qu’a l’était pas de ma classe.
—Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Corbeil soupira longuement. Ses épaules s’affaissèrent.
—Rose était pas une fille de ferme. A savait pas cuisiner, a savait pas faire le ménage, a touchait jamais aux animaux. A portait toujours des belles robes, des gants, des chapeaux. Comme si a s’en allait au bal. Même icitte, dans a campagne, a s’habillait comme une dame d’la ville.
Il marqua une pause.
—Pis a parlait français avec un accent. Un accent anglais. Ça se voyait qu’a venait pas d’icitte.
—D’où venait-elle exactement ?
Corbeil tourna la tête vers elle, comme s’il s’étonnait de la question.
—A venait des States. De Charleston. A l’était américaine. A s’appelait Rose Ravenel avant de se marier.
Miss Dupuis et Morin échangèrent un regard rapide. Voilà une information capitale qu’ils ne possédaient pas.
—Charleston ? répéta Morin. En Caroline du Sud ?
—Oui. A m’a dit que sa famille était des planteurs de coton. Des gens riches, avec des grandes terres, des domestiques. C’est là qu’a l’avait appris le français, à l’école. Pis après, a l’était venue au Canada.
—Quand ? demanda Miss Dupuis.
—A m’a jamais dit. Avant qu’on se rencontre, c’est certain. Mais j’sais pas combien de temps avant.
Morin fronça les sourcils.
—Et sa famille ? Ils sont encore là-bas ?
—J’pense. A m’en parlait jamais. A disait juste qu’a les avait laissés derrière elle, qu’a voulait recommencer une nouvelle vie icitte.
Miss Dupuis griffonna rapidement quelques notes dans son carnet. Rose Ravenel, de Charleston. Une famille de planteurs dans un État du Sud, dans un pays en pleine guerre de Sécession.
Elle releva les yeux vers Corbeil.
—Monsieur Corbeil, parlez-moi de ce qu’elle faisait lorsqu’elle était à la maison. Comment occupait-elle ses journées ?
Corbeil haussa les épaules.
—Ben… comme j’vous l’ai dit : pas grand-chose dans a maison. C’est Alberte qui s’occupe du ménage pis de la cuisine. Rose, a passait son temps à lire, pis à écrire. A l’était instruite, vous savez. A l’avait un petit bureau à l’étage, avec des papiers, des lettres. A fermait toujours la porte à clé.
—Et elle partait souvent ?
—Oui. Pour ses « sessions spirituelles », qu’a disait, avec les Dames de la Sainte-Famille. Ça pouvait durer trois, quatre jours. Des fois même une semaine.
—Où se passaient ces sessions ?
Corbeil secoua la tête.
—J’sais pas. A me disait que c’était en campagne que’que part. Dans des retraites, des maisons de prière. A me donnait pas de détails.
Miss Dupuis sentit la frustration monter en elle. Comment cet homme pouvait-il avoir été si peu curieux ?
—Et vous ne lui posiez pas de questions ?
Corbeil la regarda avec une expression étrange, un mélange de tristesse et de résignation.
—A voulait pas en parler. Pis moi, j’avais rien contre ça. C’était ses affaires à elle, ses affaires de femme, ses affaires religieuses. J’me mêlais pas de ça.
Morin émit un grognement.
—Elle est même partie pendant un mois complet une fois, continua Corbeil. C’était en avril de cette année. A m’a dit qu’a l’allait soigner une cousine malade aux États-Unis. J’ai pas posé de questions. Quand a l’est revenue, a l’était… pas pareille.
Miss Dupuis releva brusquement la tête.
—« Pas pareille » comment ?
Corbeil chercha ses mots.
—J’sais pas trop comment dire ça. A l’était plus… triste. A souriait moins. A passait encore plus de temps enfermée dans son bureau. Des fois, j’la voyais regarder par la fenêtre pendant des heures, comme si a pensait à quelque chose de ben loin.
Le silence retomba. Miss Dupuis sentit qu’il était temps d’aborder une question plus délicate. Elle prit une longue inspiration.
—Monsieur Corbeil, pardonnez-moi si cette question vous semble indiscrète, mais… comment se fait-il que vous n’ayez pas encore d’enfants ?
Corbeil se figea. Son visage se ferma complètement. Il détourna le regard et fixa obstinément l’île aux Chats.
—A voulait pas, dit-il d’une voix blanche.
—Elle ne voulait pas d’enfants ?
—Non.
Morin se pencha légèrement en avant, son regard perçant.
—Et vous, monsieur Corbeil ? Vous en vouliez ?
Corbeil ne répondit pas. Ses mains se crispèrent le long de son corps.
—Monsieur Corbeil ? insista Morin.
—Ben sûr que j’en voulais, explosa soudainement Corbeil. J’suis un cultivateur, câline ! Faut ben que quelqu’un reprenne la terre après moi ! Mais Rose… Rose, a voulait pas. A disait que c’était pas le bon moment, que c’était trop tôt, qu’on verrait plus tard.
Il se tut brusquement, comme s’il en avait trop dit. Ses oreilles avaient rougi.
Morin ne lâcha pas prise.
— Et pendant ces deux ans de mariage, est-ce que votre femme a… disons… rempli ses devoirs conjugaux ?
Corbeil se rebiffa. Son visage s’empourpra. Il ouvrit la bouche, la referma, chercha ses mots.
—C’est pas de vos affaires, finit-il par grommeler.
Mais tout dans son attitude (les épaules voûtées, le regard fuyant, les mains tremblantes) révélait la vérité. Miss Dupuis échangea un bref regard avec Morin. Ils avaient tous deux compris : Étienne Corbeil et Rose n’avaient jamais eu de relations intimes. Leur mariage n’avait été qu’une façade, une couverture respectable pour une femme qui menait une tout autre vie.
Morin changea brusquement de sujet.
—Monsieur Corbeil, connaissez-vous un homme du nom de John Surratt ?
Le changement dans l’attitude de Corbeil fut instantané. Son visage s’illumina, comme si on venait de mentionner un vieil ami.
—Ben certain que j’le connais ! C’est le cousin de Rose. Y a été son témoin à not’ mariage !
Miss Dupuis et Morin se figèrent. Ils échangèrent un regard incrédule.
—Son cousin ? répéta Miss Dupuis.
—Oui. Le fils de la cousine de sa mère, ou quelque chose comme ça. J’me rappelle pus exactement le lien de parenté. Mais c’était son cousin, c’est sûr.
Morin se racla la gorge, son ton devenant plus dur.
—Monsieur Corbeil, êtes-vous certain que Surratt était vraiment le cousin de votre épouse ?
Corbeil fronça les sourcils, déconcerté par la question.
—Ben oui, j’suis certain. Rose me l’a dit. Pourquoi y serait pas son cousin ?
—Et vous le connaissiez bien ?
—Pas tant que ça. J’l’ai vu au mariage, pis quelques fois après. Y venait visiter Rose de temps en temps. Y restait jamais ben longtemps. Une heure ou deux, pis y repartait.
Morin croisa les bras, son regard se durcissant encore plus.
—Et ça ne vous dérangeait pas ? Un jeune homme qui venait voir votre femme régulièrement ?
Corbeil le regarda comme s’il venait de proférer une absurdité.
—Pourquoi ça m’aurait dérangé ? C’était son cousin ! De la famille !
—Vous n’avez jamais été jaloux ?
—Jaloux ? répéta Corbeil, stupéfait. Jaloux de quoi ? Du cousin de ma femme ?
Morin se pencha en avant, son ton devenant accusateur.
—Monsieur Corbeil, avez-vous déjà suivi votre femme lorsqu’elle partait plusieurs jours ?
—Quoi ? Non ! Pourquoi j’aurais fait ça ?
—L’avez-vous déjà vue avec Surratt au St Lawrence Hall ?
Corbeil secoua la tête, de plus en plus perplexe.
—L’hôtel St Lawrence ? Ben non voyons !
Morin le fixa intensément, cherchant un signe de mensonge. Mais il ne vit que de la confusion sincère.
—Monsieur Corbeil, dit-il d’un ton glacial, vous ne connaissiez rien de votre femme. Vous ne saviez pas où elle allait, ce qu’elle faisait, qui elle voyait. Comment pouvez-vous prétendre l’avoir aimée ?
Corbeil se raidit. Ses poings se serrèrent. Une colère sourde monta en lui, déformant ses traits.
—J’savais c’que j’avais besoin de savoir ! explosa-t-il. J’savais qu’a l’était ma femme, qu’a vivait sous mon toit, qu’a portait mon nom ! J’savais qu’a l’était libre de faire ses affaires religieuses, qu’a l’avait besoin de temps pour elle ! J’l’aimais !
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Il se détourna brusquement, les épaules secouées de tremblements.
Miss Dupuis posa une main apaisante sur le bras de Morin pour le faire taire, puis elle s’avança doucement vers Corbeil.
—Monsieur Corbeil, dit-elle d’une voix douce, je comprends que vous l’aimiez. Mais dites-moi… cet amour était-il réciproque ? Est-ce qu’elle vous aimait aussi ?
Corbeil se retourna lentement. Il la regarda avec des yeux ronds, comme si la question était incompréhensible.
—Ben… ben certain qu’a m’aimait. C’était ma femme. Une épouse aime toujours son mari. C’est comme ça que ça marche.
Il parut soudain hésitant, comme si un doute venait de s’insinuer en lui pour la première fois. Son regard se perdit au loin.
—A m’aimait… murmura-t-il, plus pour lui-même que pour eux. A m’aimait, c’est sûr…
Mais sa voix manquait de conviction.
Miss Dupuis laissa passer quelques secondes, puis elle reprit, changeant de sujet.
—Monsieur Corbeil, pourriez-vous me donner quelques noms de personnes qui connaissaient bien votre épouse ? Des amies, des confidentes ?
Corbeil réfléchit un instant.
—Ben… sa famille est aux States. À part Surratt, a l’avait pas de famille icitte au Canada. Pis dans le rang, a connaissait pas grand monde. Vous pourriez demander aux Dames de la Sainte-Famille, peut-être.
—Nous l’avons déjà fait, dit Miss Dupuis. Nous n’avons pas obtenu beaucoup d’informations.
Corbeil se gratta le menton.
—Y a l’aumônier, dit-il soudainement. Le père Larcille Lapierre. Lui, y la connaissait ben. C’est lui qui nous a mariés. Pis c’est lui qui va célébrer les funérailles.
Miss Dupuis sortit son carnet et nota rapidement le nom.
—Le père Lapierre. Où pourrions-nous le trouver ?
—Y est curé à l’église Saint-Jacques, dans a ville. C’est là qu’y aura les funérailles.
—Quand ?
—Samedi. Les funérailles vont être samedi.
Miss Dupuis hocha la tête. Elle referma son carnet et le glissa dans la poche de sa veste.
—Merci, monsieur Corbeil. Vous nous avez beaucoup aidés.
Corbeil ne répondit pas. Il regardait à nouveau la rivière, l’île aux Chats, les arbres flamboyants. Perdu dans ses pensées, dans ses souvenirs, dans son chagrin.
Miss Dupuis et Morin le saluèrent et revinrent sur leurs pas vers la voiture. Ils traversèrent le potager en silence, grimpèrent dans le boghei, et Morin fit repartir le cheval.
Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla. La voiture cahotait sur le chemin de terre, s’éloignant de la ferme Corbeil. Les arbres défilaient de chaque côté, leurs feuilles d’or et de pourpre scintillant sous le soleil.
Finalement, Morin brisa le silence.
—Il ne savait rien.
Miss Dupuis tourna la tête vers lui.
—Non. Rien du tout.
—Comment un homme peut-il être aussi naïf ? explosa Morin. Sa femme disparaît pendant des jours, elle passe son temps enfermée dans sa chambre, elle refuse d’avoir des enfants, elle ne partage même pas son lit ! Et lui, il se contente de dire qu’il l’aimait !
Miss Dupuis soupira.
—Peut-être qu’il ne voulait pas voir la vérité. Peut-être qu’il préférait croire à ce qu’elle lui disait plutôt que d’affronter la réalité.
—Ou peut-être qu’il est complice, gronda Morin. Peut-être qu’il savait exactement ce qu’elle faisait et qu’il fermait les yeux en échange de quelque chose. De l’argent, peut-être.
—Je ne crois pas, dit Miss Dupuis pensivement. Son chagrin est trop sincère. Sa naïveté est trop réelle. Non, Corbeil n’était qu’un pion. Une couverture parfaite pour Rose. Un mari respectable, un cultivateur prospère, loin de la ville, loin des regards.
Morin secoua la tête.
—Et Surratt ? Tu crois vraiment qu’il est son cousin ?
—Non. C’est évidemment un mensonge. Mais un mensonge brillant. En faisant de Surratt un membre de la famille, Rose pouvait le voir régulièrement sans éveiller les soupçons.
—Et Corbeil a tout gobé.
—Parce qu’il voulait y croire.
Ils roulèrent encore quelques minutes en silence. Puis Miss Dupuis reprit.
—Ce qui est intéressant, c’est ce qu’il nous a révélé sur les origines de Rose. Charleston. Une famille de planteurs. Ça confirme tout. Elle venait d’un état du Sud. Elle était bien une espionne sudiste.
—Et ce voyage d’un mois en avril dernier ? dit Morin. Tu penses qu’elle est allée où ?
—Aux États-Unis, probablement. Corbeil a dit qu’elle est revenue changée, plus triste. Peut-être qu’elle a appris quelque chose là-bas. Ou qu’elle a accompli une mission qui l’a ébranlée.
Morin fit claquer les rênes, accélérant légèrement le cheval.
—Il faut qu’on retrouve Surratt. C’est lui la clé de tout ça.
—Et il faut aussi qu’on parle au père Lapierre, ajouta Miss Dupuis. Si quelqu’un connaissait vraiment Rose Corbeil, c’est lui.
La voiture continua son chemin vers Montréal. Le soleil déclinait lentement, projetant des ombres longues sur la route. Au loin, les clochers de la ville commençaient à se découper contre le ciel.
Miss Dupuis sortit son carnet et relut ses notes. Rose Ravenel, de Charleston, une ville du sud des États-Unis. Mariée à Étienne Corbeil en juin 1864. Membre de la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille. Absences régulières. Voyage d’un mois en avril 1866. Complice : John Surratt, prétendu cousin. Aumônier : père Larcille Lapierre.
Les fils de l’intrigue commençaient à se nouer, mais le tableau restait incomplet. Qui avait tué Rose Corbeil ? Et pourquoi ?
Miss Dupuis referma son carnet. Elle savait que la réponse se trouvait quelque part dans ce réseau complexe d’espionnage et de secrets. Il leur fallait simplement continuer à creuser.
Morin tourna la tête vers elle.
—Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
—On retourne voir le chef. On lui fait notre rapport. Et samedi, on assiste aux funérailles. Peut-être que l’assassin sera là.
Morin eut un sourire sombre.
—Ils reviennent toujours sur les lieux du crime, dit-on.
—Ou aux funérailles de leur victime.
La voiture s’engagea sur la route principale. Bientôt, ils seraient de retour à Montréal. De retour au bureau des détectives. De retour à l’enquête.
Derrière eux, la ferme Corbeil disparaissait dans la lumière dorée de cette fin d’après-midi. Et quelque part dans cette maison de pierres, Étienne Corbeil pleurait sa femme, cette belle dame mystérieuse qu’il avait aimée sans jamais vraiment la connaître.
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