Belle Dame-Épisode 12

Rencontre avec le Père Lapierre

Le soleil venait de disparaître derrière les toits lorsque Miss Dupuis quitta l’édifice du Marché Bonsecours. Le ciel flamboyait encore de teintes orangées et roses, baignant la place d’une lumière douce et déclinante. Elle avait enfilé son manteau léger, car malgré la chaleur exceptionnelle de cette fin septembre, la brise du fleuve apportait une fraîcheur bienvenue. Ses bottines à lacets résonnaient sur les pavés de la rue Saint-Paul tandis qu’elle se dirigeait vers l’ouest.

La détective ajusta son chapeau de feutre orné d’une plume discrète et resserra son châle autour de ses épaules. Le Séminaire Saint-Sulpice se trouvait à une vingtaine de minutes de marche, sur la rue Notre-Dame. Elle connaissait bien le chemin pour s’y être déjà rendue lors de l’interrogatoire des Dames de la Sainte-Famille.

Miss Dupuis remonta la rue Saint-Paul, croisant des débardeurs qui rentraient des quais, des commis pressés, des femmes portant des paniers de provisions. L’automne montréalais déployait ses couleurs spectaculaires. Les érables qui bordaient certaines rues flamboyaient d’orange et de rouge, leurs feuilles tourbillonnant parfois dans la brise légère. Le crépuscule enveloppait la ville d’une lumière tamisée, et la température demeurait clémente malgré l’heure tardive.

Elle tourna sur la rue Notre-Dame et poursuivit sa route vers l’ouest. Les édifices de pierre grise défilaient de chaque côté, témoins de l’ancienne ville française. Des lampadaires à gaz ponctuaient la rue à intervalles réguliers, et déjà les préposés municipaux commençaient leur ronde pour les allumer, anticipant la nuit qui tomberait bientôt.

Le Séminaire Saint-Sulpice apparut enfin devant elle, imposant et austère. L’édifice en pierre et en brique adoptait un plan en « U » et se dressait adjacent à l’église Notre-Dame, dominant la place d’Armes. La façade principale donnant sur la rue Notre-Dame était ceinturée d’une enceinte de pierre construite plus d’un siècle auparavant. Le portail d’ordre ionique, ajouté en 1740, conférait au bâtiment une dignité solennelle. Au sommet du corps central, l’horloge publique marquait sept heures moins dix.

Miss Dupuis franchit le portail et traversa la cour intérieure, où les ombres s’allongeaient rapidement. Des Sulpiciens en soutane noire circulaient silencieusement, se rendant à la chapelle pour les vêpres. Elle se dirigea vers l’entrée principale et actionna la cloche.

Un portier en redingote sombre vint lui ouvrir. Il s’inclina légèrement.

— Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir. Je suis Miss Thérèse Dupuis, détective au service de police de Montréal. Je souhaiterais rencontrer le père Larcille Lapierre.

Le portier parut surpris de la présentation de Miss Dupuis. Une femme détective ne se voyait pas souvent. En fait, il n’en connaissait pas. Il fallut qu’elle lui montre son insigne de détective. Il esquissa un hochement de tête.

— Veuillez me suivre, mademoiselle.

Il la conduisit à travers un vestibule aux murs de pierre blanche, puis le long d’un corridor qui sentait l’encaustique et le bois verni. Leurs pas résonnaient sur le plancher de larges lattes. Ils arrivèrent finalement à une nouvelle aile du séminaire récemment construite.

L’homme à la redingote s’arrêta devant une porte close.

— Le parloir, mademoiselle. Je vais prévenir le père Lapierre de votre visite.

Il la fit entrer dans une pièce sobre, mais digne. Le parloir était une salle de dimensions modestes, aux murs de pierre de taille crème ornés de lambris de bois sombre dans leur partie inférieure. Le plafond élevé comportait des moulures simples, mais élégantes. Trois hautes fenêtres à carreaux donnaient sur la cour intérieure, laissant entrer une lumière tamisée du crépuscule qui projetait des rectangles dorés sur le plancher de bois verni.

Le mobilier se résumait à l’essentiel : quatre chaises droites en bois foncé disposées autour d’une table sobre, un crucifix de bronze fixé au mur du fond. Aucune décoration superflue ne venait troubler l’austérité des lieux. L’atmosphère invitait au recueillement et à la dignité. Même le silence semblait plus dense qu’ailleurs.

Miss Dupuis demeura debout près de la fenêtre, observant les jardins géométriques qui s’étendaient à l’arrière du séminaire. Les allées rectilignes, tracées selon la tradition monastique française, convergeaient vers un bassin central. Quelques Sulpiciens déambulaient lentement, le bréviaire à la main. Il faisait déjà sombre.

Des pas résonnèrent dans le corridor. La porte s’ouvrit.

Le père Larcille Lapierre entra dans le parloir avec une démarche mesurée. Il devait avoir une trentaine d’années, peut-être trente et un. C’était un homme de taille moyenne, plutôt mince, au visage étroit et aux traits marqués. Ses cheveux noirs étaient coupés court selon la mode ecclésiastique. Ses yeux sombres, enfoncés dans leurs orbites, donnaient l’impression d’une intelligence vive doublée d’une vigilance constante. Son teint pâle trahissait une vie passée à l’intérieur, entre les murs des églises et des résidences sacerdotales.

Il portait la soutane noire des Sulpiciens, boutonnée du col jusqu’aux chevilles, avec une ceinture de tissu noir nouée à la taille. Un col romain blanc encerclait son cou. La soutane était impeccablement propre et repassée, témoignant du soin qu’il apportait à sa tenue. Un chapelet aux grains de bois sombre était accroché à sa ceinture, comme le voulait l’usage.

— Mademoiselle Dupuis, dit-il d’une voix posée en s’inclinant légèrement. Le portier m’a informé de votre visite.

Miss Dupuis s’inclina à son tour.

— Père Lapierre. Je vous remercie de me recevoir à une heure aussi tardive.

— Ce n’est rien. Asseyez-vous, je vous en prie.

Ils prirent place de part et d’autre de la table. Le prêtre croisa les mains sur le bois sombre et attendit. Son visage demeurait impassible, mais Miss Dupuis perçut une tension dans ses épaules, une raideur dans sa posture.

— Père Lapierre, je suis détective au service de police de Montréal, dit Miss Dupuis en lui montrant son insigne.

Le prêtre cligna des yeux, comme s’il avait mal entendu. Son regard alla de l’insigne qu’elle lui présentait à son visage, puis revint à l’insigne.

— Une… une détective ? répéta-t-il d’une voix où perçait l’incrédulité. Vous voulez dire… une véritable détective ?

— En effet, mon Père.

Le père Lapierre secoua légèrement la tête, manifestement déconcerté.

— Pardonnez-moi, Mademoiselle, mais… je n’avais jamais… C’est que… Il s’interrompit, cherchant ses mots. Je n’aurais jamais imaginé qu’une dame puisse exercer une telle profession. Je sais fort bien que les dames sont capables de beaucoup de choses, mais là…

Il n’y avait aucune animosité dans sa voix, seulement un étonnement sincère, presque enfantin, comme s’il venait d’apprendre l’existence d’une créature mythologique.

— Les temps changent, mon Père, répondit Miss Dupuis avec un léger sourire. Le chef de police a jugé qu’une femme pourrait être utile dans certaines enquêtes.

— Extraordinaire, murmura-t-il, encore sous le choc.

Un silence s’ensuivit. Miss Dupuis laissa un peu de temps au Père Lapierre pour récupérer de sa surprise.

— Mon Père, j’enquête sur la mort de Rose Corbeil.

Le prêtre hocha lentement la tête et regarda un moment par la fenêtre.

— Je me doutais, évidemment, que la police s’intéresserait à elle. J’ai appris sa mort il y a deux jours. Je célébrerai ses funérailles samedi matin à l’église Saint-Jacques.

— Vous la connaissiez bien, je présume ?

— Oui… Pour autant que l’on puisse dire qu’il était possible de bien connaître Rose. Je l’ai mariée à Étienne Corbeil en juin 1864. Je la connaissais depuis quelques mois avant son mariage.

Miss Dupuis sortit son carnet et son crayon. Le prêtre observa le geste sans commentaire.

— Vous êtes le curé de l’église Saint-Jacques, n’est-ce pas ?

— J’en suis devenu le curé officiellement il y a quelques semaines seulement. La paroisse Saint-Jacques a été érigée canoniquement le vingt-cinq septembre dernier. Auparavant, j’en étais le directeur, car Saint-Jacques n’était qu’une succursale de la paroisse Notre-Dame.

— Mais vous résidez ici, au Séminaire Saint-Sulpice ?

— Oui. L’église Saint-Jacques ne possède pas de presbytère. Nous sommes plusieurs Sulpiciens à résider ici et à desservir différentes églises de Montréal.

Miss Dupuis nota ces informations, puis releva les yeux.

— Père Lapierre, pouvez-vous me parler de Rose Corbeil ? Comment l’avez-vous rencontrée ?

Le prêtre déplaça légèrement ses mains sur la table. Ses doigts étaient longs et fins, presque délicats. Toute son attitude montrait qu’il était mal à l’aise d’en parler.

— Elle est venue me voir au printemps 1864. Elle fréquentait alors la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille, dont j’étais l’aumônier à cette époque. Elle s’était présentée comme Rose Ravenel, une dame américaine récemment arrivée à Montréal.

— Pourquoi s’était-elle rapprochée de vous en particulier ?

Le Père Lapierre se tourna à nouveau vers la fenêtre, le regard perdu dans la pénombre grandissante. Ses lèvres s’entrouvrirent comme pour parler, puis se refermèrent. Un long silence s’installa, rompu seulement par le tic-tac de l’horloge murale. Il semblait peser chaque mot avant de le prononcer, comme si la vérité qu’il s’apprêtait à révéler lui coûtait.

— Vous savez que Rose venait du Sud des États-Unis, de Charleston en Caroline du Sud ?

— Oui, nous l’avons appris pendant l’enquête.

— Alors vous comprendrez. Rose savait que j’avais des sympathies pour les Sudistes. Elle savait aussi que j’avais déjà aidé des personnes fuyant le Nord pour se réfugier au Canada.

Miss Dupuis se redressa légèrement.

— Des sympathies pour les Sudistes ? C’est inhabituel pour un prêtre, non ?

Le père Lapierre esquissa un sourire triste.

— Pas tant que ça, Miss Dupuis. Beaucoup de prêtres canadiens-français penchaient vers le Sud pendant la guerre. Le Nord nous semblait trop protestant et anticatholique. Le Sud était plus tolérant envers nous.

Il marqua une pause.

— De plus, nous valorisions l’ordre et la stabilité. Le Sud conservateur nous paraissait moins menaçant que le Nord industriel et ses idées révolutionnaires.

— Et la question de l’esclavage ?

Le père Lapierre serra légèrement les mâchoires.

— L’Église ne condamnait pas l’esclavage de façon absolue. Et nous nous méfiions des révolutionnaires nordistes, qui voulaient tout bouleverser : non seulement abolir l’esclavage, mais aussi donner des droits aux femmes et affaiblir l’Église.

Miss Dupuis hocha lentement la tête. 

— Donc Rose est venue vous voir parce qu’elle savait que vous étiez sympathique à sa cause ?

— Oui. Elle cherchait un allié dans cette ville étrangère. Je l’ai écoutée, conseillée. Nous avons développé une relation de confiance.

— Saviez-vous qu’elle était une espionne pour les Sudistes ?

Le père Lapierre détourna brièvement le regard vers le crucifix accroché au mur. Lorsqu’il reporta son attention sur Miss Dupuis, son visage s’était refermé.

— Oui. Je le savais… Et je l’approuvais.

Miss Dupuis se pencha légèrement en avant.

— Vous approuviez qu’elle espionne pour le compte d’une armée en guerre ?

— Miss Dupuis, dit le prêtre d’une voix plus ferme, Rose Ravenel n’était pas une femme dangereuse ou corrompue. Elle était une victime. Une victime de la guerre de Sécession, mais également de son passé et de sa condition personnelle.

— Que voulez-vous dire ?

Le père Lapierre prit une longue inspiration.

— La plupart des gens qui ont connu Rose la trouvaient distante, mystérieuse, ambivalente. Mais ce que ces gens percevaient comme de la froideur ou de la manipulation était en réalité une protection. Rose portait en elle une blessure profonde qui ne s’est jamais effacée. Une blessure qui remontait à son enfance.

— Quelle blessure ?

Le prêtre secoua la tête.

— Je ne peux pas vous le dire. Je suis lié par le secret de la confession.

Miss Dupuis réprima un soupir de frustration. Elle changea d’angle d’attaque.

— Très bien. Parlons plutôt de son mariage avec Étienne Corbeil. Comment une protestante épiscopalienne a-t-elle pu épouser un catholique canadien-français ?

Le père Lapierre esquissa un léger sourire.

— Elle s’est convertie au catholicisme. C’est moi qui l’ai instruite dans la foi catholique.

— En combien de temps ?

— Quelques semaines. Six ou sept semaines, je crois. Rose était une femme très intelligente. Elle possédait déjà une bonne connaissance du christianisme, étant issue d’une famille épiscopalienne pratiquante. Elle a étudié intensivement le catéchisme et a démontré une ferveur qui m’a convaincu de sa sincérité.

Miss Dupuis nota ces informations. Six semaines pour se convertir et se marier. Une rapidité remarquable. Mais pour une espionne cherchant à établir une couverture, c’était parfaitement logique.

— Cette conversion vous semblait-elle sincère ?

Le père Lapierre hésita.

— Je l’ai crue sincère à l’époque. Aujourd’hui, avec le recul, je ne sais plus. Rose jouait si bien tous ses rôles qu’il était difficile de distinguer la vérité du mensonge.

Un silence s’installa dans le parloir. Par les fenêtres, on distinguait à peine la rue Notre-Dame plongée dans l’obscurité, où seules brillaient les flammes vacillantes des lampadaires à gaz. Le père Lapierre rompit le silence.

— Miss Dupuis, je devine que vous êtes venue ici pour me poser des questions sur la mort de Rose. Mais je crains de ne pouvoir vous aider beaucoup. Je ne sais pas qui l’a tuée, ni pourquoi.

— Mais vous avez peut-être des soupçons ?

Le prêtre croisa de nouveau les mains.

— Le métier d’espionne qu’elle exerçait la mettait en danger constant. Elle transportait des messages, de l’argent. Elle fréquentait des hommes dangereux. Elle connaissait des secrets qui auraient pu la faire tuer par plusieurs personnes différentes.

— Parlez-moi de John Surratt, lança Miss Dupuis à brûle-pourpoint.

Le père Lapierre se raidit imperceptiblement. Miss Dupuis avait touché un point sensible.

— Que voulez-vous savoir sur John Surratt ?

— Rose et lui étaient très proches, n’est-ce pas ?

— Oui. Ils étaient amis et complices. Surratt était un espion sudiste comme elle. Ils travaillaient ensemble.

— Corbeil nous a dit que Surratt était le cousin de Rose. C’est faux, n’est-ce pas ?

Le père Lapierre hocha lentement la tête.

— Oui, c’est faux. Surratt n’était pas son cousin. C’était une couverture pour expliquer leurs fréquentes rencontres.

Miss Dupuis se pencha légèrement en avant.

— Père Lapierre, vous avez aidé Surratt à fuir après l’assassinat de Lincoln, n’est-ce pas ?

Le prêtre pâlit légèrement. Ses mains se crispèrent sur la table.

— Comment savez-vous cela ?

Avant de venir rencontrer le Père Lapierre, Miss Dupuis avait fait comme elle l’avait appris de son chef Robinson : toujours prendre des informations sur la personne qu’il fallait interroger : « Je préfère toujours connaître les réponses avant de poser mes questions » disait-il toujours.

— Nous sommes de très bons enquêteurs, père Lapierre. N’en doutez pas. Nous savons que Surratt s’est réfugié au Canada après l’assassinat de Lincoln. Nous savons qu’il a reçu l’aide de prêtres canadiens-français. Votre nom est apparu dans nos recherches.

Le père Lapierre ferma brièvement les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, son regard était résigné.

— Oui. Je l’ai aidé. Il est arrivé à Montréal au printemps 1865, peu après l’assassinat de Lincoln. Il était poursuivi par les autorités nordistes qui l’accusaient d’avoir participé au complot pour l’avoir tué.

— Et vous avez cru à son innocence ?

— Oui. Surratt m’a juré qu’il n’avait rien à voir avec la mort de Lincoln. Certes, il connaissait John Wilkes Booth, son assassin. Ils faisaient partie du même réseau d’espions sudistes. Mais il m’a affirmé n’avoir jamais participé au complot d’assassinat. Je l’ai cru.

— Qu’avez-vous fait pour lui ?

Le père Lapierre passa une main sur son visage.

— Je l’ai caché. J’ai demandé à un collègue, le père Charles Boucher, de le recevoir dans son presbytère à Saint-Liboire, un petit village au sud-est de Montréal. Surratt y est resté quelques mois.

— Et Rose l’a aidé également ?

— Oui. C’est Rose qui l’a conduit de Montréal à Saint-Liboire. Elle connaissait bien les routes, les passages sûrs. Elle était expérimentée dans ce genre d’opération.

Miss Dupuis nota rapidement ces informations. Les éléments de l’affaire commençaient à s’assembler.

— Où se trouve Surratt maintenant ?

Le père Lapierre hésita longuement. Ses doigts pianotèrent nerveusement sur la table. Soudain, il se leva et se mit à marcher le long de l’étroit parloir, incapable de rester en place. Ses pas résonnaient doucement sur le plancher de bois. Il s’arrêta devant le grand crucifix qui dominait la pièce et demeura immobile, les yeux levés vers le Christ en croix, comme s’il cherchait là le courage de poursuivre. Après un long moment, il parla enfin d’une voix basse, presque un murmure.

— Il est en fuite en Europe. Je l’ai aidé à quitter le Canada en septembre 1865. Il a embarqué pour Liverpool.

Miss Dupuis retint son souffle. Cette information était capitale.

— Vous l’avez aidé à fuir vers l’Europe ?

— Oui. J’ai organisé son passage. J’ai utilisé mes contacts dans l’Église pour lui obtenir de faux papiers. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. Surratt était innocent, j’en suis convaincu.

Le prêtre hocha la tête, résigné. Il se rapprocha de Miss Dupuis et se rassit lentement, comme un homme qui s’apprête à confesser un poids trop lourd à porter seul.

— Vous avez autre chose à me dire ? dit Miss Dupuis doucement.

Le père Lapierre garda le silence un moment, cherchant ses mots.

— Au début, quand Rose est venue me voir la première fois, j’ai vu en elle une âme brisée par la guerre, une jeune femme seule et perdue dans un pays étranger. Elle avait tant souffert.

Sa voix se fit plus douce, presque tendre.

— Je voulais l’aider, la protéger. Elle était si fragile, si vulnérable. J’avais l’impression que Dieu l’avait placée sur mon chemin pour que je prenne soin d’elle.

Il marqua une pause, les yeux perdus dans ses souvenirs.

— Au début, nos conversations me remplissaient de joie. J’avais le sentiment d’accomplir une œuvre véritable, de sauver une âme en détresse.

Miss Dupuis l’observait attentivement. Il y avait quelque chose dans son ton, une nostalgie teintée d’amertume.

— Vous dites « au début », releva-t-elle avec douceur. Rose avait donc changé avec le temps ?

Le père Lapierre tressaillit légèrement. Ses mains se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil. Il détourna le regard vers les fenêtres, incapable de soutenir les yeux de Miss Dupuis.

— Comment… comment savez-vous cela ?

— Je ne le savais pas, répondit Miss Dupuis calmement. Mais votre réaction vient de me le confirmer. Elle n’est pas restée cette âme fragile que vous avez connue au début, n’est-ce pas ?

Le père Lapierre se déplaça sur sa chaise et baissa les yeux,

— J’ai mis du temps à l’admettre, reprit-il d’une voix brisée. Rose était si convaincante, si… persuasive. Mais, petit à petit, certains détails ont commencé à me troubler. Elle n’était plus la même.

Le prêtre soupira profondément, un soupir qui semblait venir du plus profond de son être. Il passa une main tremblante sur son visage, comme pour chasser un souvenir qui le hantait.

— Oui. J’ai commencé à douter d’elle l’année dernière. En 1865, pendant l’été et l’automne. Elle avait changé. Elle était plus fébrile, plus nerveuse. Plus fragile que jamais. Quelque chose la rongeait de l’intérieur.

— Savez-vous ce que c’était ?

— Elle m’en a parlé une fois. Elle m’a dit qu’elle avait reçu comme mission de se débarrasser d’un Nordiste. Elle ne m’a jamais dit son nom, et je n’ai jamais su pourquoi elle voulait se débarrasser de cet homme en particulier. Elle disait que c’était un secret.

Miss Dupuis sentit son pouls s’accélérer.

— Se débarrasser ? Vous voulez dire… le tuer ?

Le père Lapierre acquiesça lentement.

— Oui. Le tuer. Rose m’a expliqué qu’elle avait élaboré un plan. Elle s’est arrangée pour que ce Nordiste apprenne où Surratt se cachait, c’est-à-dire à Saint-Liboire. Puis elle s’est arrangée pour que Surratt l’attende et le tue.

Miss Dupuis griffonna rapidement dans son carnet, puis releva la tête.

— Rose a-t-elle participé elle-même à cette mort ?

— Non. Elle était à Montréal au moment où cela s’est produit. J’en suis certain, car je l’ai vue ce jour-là à l’église Saint-Jacques.

— Mais Surratt a bien tué ce Nordiste ?

Le père Lapierre ferma brièvement les yeux.

— Oui. Surratt l’a tué. Je l’ai appris par mon ami et collègue, le père Boucher, curé de Saint-Liboire. Il m’a raconté ce qui s’était passé. Selon lui, c’était de la légitime défense de la part de Surratt. Le Nordiste était venu pour le tuer. Surratt s’est défendu.

— Qu’est-il advenu du corps ?

— Le Nordiste a été enterré anonymement au cimetière de Saint-Liboire. Ce n’était pas un catholique, alors on ne pouvait pas l’enterrer en terre consacrée. Il repose dans un coin isolé du cimetière, sans pierre tombale, sans nom.

Miss Dupuis referma lentement son carnet. Les implications de ce qu’elle venait d’apprendre étaient immenses. Rose Ravenel avait orchestré le meurtre d’un Nordiste. Elle avait utilisé Surratt comme assassin. Et maintenant, elle était morte à son tour, étranglée dans un champ.

— Père Lapierre, croyez-vous que la mort de Rose soit liée à ce meurtre ?

Le prêtre haussa les épaules avec lassitude.

— Je ne sais pas, Miss Dupuis. Mais c’est possible. Si les autorités nordistes ont découvert ce qui s’était passé, elles auraient pu décider de se venger. Ou peut-être que la famille de ce Nordiste a appris la vérité. Je ne sais pas. Rose avait une vie dangereuse, vous savez.

Il se leva lentement, signalant ainsi la fin de l’entretien.

— Miss Dupuis, je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire. Le reste est scellé par le secret de la confession. Je vous demande simplement une chose : soyez prudente. Vous vous aventurez dans un monde très dangereux. Ces gens n’hésitent pas à tuer pour protéger leurs secrets.

Miss Dupuis se leva à son tour. Elle rangea son carnet et son crayon dans son sac.

— Je vous remercie pour votre franchise, père Lapierre. Vous m’avez été d’une grande aide.

Le prêtre la raccompagna jusqu’à la porte du parloir. Dans le corridor, les lampes à huile avaient été allumées, projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre.

— Miss Dupuis, dit le père Lapierre avant qu’elle ne parte, Rose n’était pas une femme mauvaise. Elle était brisée, blessée, égarée. Mais elle n’était pas mauvaise. J’espère que vous vous en souviendrez lorsque vous découvrirez qui l’a tuée.

— Je m’en souviendrai, père Lapierre.

Elle traversa le corridor, puis le vestibule, et sortit dans la cour du séminaire. La nuit était presque tombée. Les lampadaires de la rue Notre-Dame brillaient déjà, projetant des cercles de lumière jaune sur les pavés. L’air avait fraîchi, mais la température demeurait douce pour un soir de septembre.

Miss Dupuis traversa la place d’Armes et prit la direction de la rue Saint-Paul. Rose Ravenel avait orchestré le meurtre d’un Nordiste à Saint-Liboire. Cet homme reposait maintenant dans une tombe anonyme. Qui était-il ? Pourquoi Rose voulait-elle sa mort ? Et surtout, sa mort était-elle liée à celle de Rose ?

Miss Dupuis pressa le pas. L’enquête avançait, mais chaque nouvelle révélation soulevait de nouvelles interrogations. Rose Ravenel n’était pas seulement une espionne. C’était une meurtrière, ou du moins la complice d’un meurtre. Elle l’avait même ordonné, pour ainsi dire.

Et quelqu’un l’avait tuée à son tour. Et quelque part dans cette ville, ou peut-être très loin d’ici, son assassin respirait encore.

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