Comprendre l'incompréhensible — C'est l'histoire d’un homme qui cherche une lueur dans le noir. Nous lui ressemblons parfois. Ne nous arrive-t-il pas à certains moments de baigner dans un brouillard si épais qu’il est difficile de voir à deux pas? Nous ne comprenons pas. Nous ne savons plus. Une voie peut-elle alors s’ouvrir pour nous conduire là où nous ne voulions pas aller?

Une histoire de brouillard

Incomprehensibilis Comprehensio

Ah! Non! J’avais promis à Judith d’aller chercher ses médicaments. J’ai oublié. Encore.

Le vieillard était penché sur un livre ouvert. La bibliothèque immense semblait l’écraser. Des livres partout, du plafond au plancher. Partout. Au fond, de grandes fenêtres ouvraient sur une ville enveloppée d’un épais brouillard. Il tourna une page. Lentement.

Pourquoi?

Il s’arrêta sur une phrase : celui qu’il cherche transcende toute connaissance, séparé de toute part par son incompréhensibilité comme par les ténèbres. Gnophos : ténèbres, obscurité. Un mot plutôt curieux pour parler de Dieu. Il ne serait donc pas mort, mais plutôt caché dans l’obscurité. Plus on tenterait de le chercher, plus il nous échapperait. Un Dieu qui nous dépasse infiniment, nous, les humains; un Dieu qui n’a rien à voir avec nous. Notre père qui êtes aux cieux… restez-y! Comme le disait Prévert. Il doit pourtant bien être quelque part, dans ce vide sidéral, dans ces ténèbres éternelles.

Éternel. Oui. Tant d’années passées auprès de ma douce en la croyant éternelle. Cette femme est si claire, si pure; un diamant. Comment peut-il exister un tel être? Et surtout, comment se fait-il que nous nous soyons rencontrés alors que tout semblait nous éloigner? Les hasards de l’existence? La Providence, comme aurait dit ma mère? Le Fatum? Des mots tout cela. Bon, voilà! J’ai encore perdu le fil.

Le brouillard extérieur semblait envahir doucement la bibliothèque, comme un voleur. Une traînée par-ci, une volute par-là. C’était imperceptible, mais constant. Pourquoi écrit-il de se méfier de ceux qui croient connaître l’inconnaissable par voie de connaissance? On ne peut pas connaître Dieu, d’accord. Il est plus grand que tout, encore d’accord. Il nous dépasse infiniment, toujours d’accord. C’est quand même dans notre nature humaine de tenter d’en tracer les contours. Après tout, il ne peut pas être une abstraction pure s’il a quelque chose à voir avec nous. Il ne peut pas être à la fois proche et lointain.

Une vie à se rapprocher, à s’éloigner, à se rapprocher de nouveau. Les souvenirs s’estompent. Il ne reste que des bribes. Maudite mémoire! [Sourire] Il y a quand même ce jour. Quand déjà? Ah! Oui, il y a longtemps. Un petit déjeuner à Paris. Non! Non! À Bruges. Une terrasse de café. Une superbe matinée d’été. Oui, oui. C’est ça. Tous les deux silencieux. Le soleil nous réchauffait le corps. Je la regardais et elle ne le savait pas. La tête penchée vers l’arrière, les yeux fermés sous les rayons lumineux. Soudain, sans crier gare, elle a murmuré : je suis heureuse. Simplement : je suis heureuse.

Bon! Me voilà encore en train de pleurnicher.

Il sortit un mouchoir de sa poche, enleva ses épaisses lunettes et s’essuya les yeux. Le brouillard continuait à s’insinuer dans la bibliothèque, très sournoisement. Le vieillard ne remarqua rien de ces changements et se remit à lire. Ainsi, nous pourrons nous unir dans l’ignorance à celui qui est au-delà de tout. Comme si l’on pouvait comprendre une chose en ignorant ce qui compose cette chose. Quelqu’un me parle de la grande muraille de Chine. Il faut bien qu’il me la décrive ou qu’il me montre des photos pour que je m’en fasse une idée. Si je n’ai jamais entendu rien ni rien vu à propos de cette muraille, si j’ignore tout d’elle, donc elle n’existe pas, du moins pour moi. Il écrit : c’est parce que nous ignorons tout de Dieu que nous savons qu’il existe. Drôle de raisonnement… mais pas si bête après tout. En effet, comment pouvons-nous avoir la prétention de tout comprendre? Il n’y a qu’à lever les yeux au ciel la nuit…

La nuit! La nuit! Lorsque je ne dors pas, je t’observe. Je vois ta poitrine se soulever, lentement et péniblement. Ma Judith! Tu avais de si beaux cheveux. Longs et soyeux. Ils étaient ta fierté. Toujours à les brosser. Tu m’as dit : ne t’en fais pas, ils repousseront. Mon cœur se serre…

Le vieillard s’essuya de nouveau les yeux avec le mouchoir qu’il avait gardé à la main, puis referma le livre et le poussa plus loin sur la table. Le brouillard se faisait plus épais, cachant les pieds des chaises et des tables au fond des couloirs, rampant sur le sol comme une bestiole malfaisante. Il se leva et se déplia tout en restant légèrement courbé, sortant quelques feuillets de sa poche sur lesquels étaient griffonnés des codes. À l’évidence, il cherchait un autre ouvrage. Il erra entre les rangées, les yeux fixés sur le carton d’information accroché à chaque bout d’étagère. C’est quand même brillant ce système. Je peux retrouver ce que je cherche dans ces millions de livres. Voilà ce que j’aime d’une bibliothèque : c’est net, c’est logique, c’est précis. Il n’y a pas de failles. Mais en même temps, que de frustrations! Tous ces livres lus et à lire. Et que reste-t-il à la fin? Que reste-t-il vraiment? Il y a quelque chose qui m’échappe.

Il pénétra dans une rangée. Une sorte de brume diffuse circulait tout autour. Pourquoi ne fabrique-t-on pas des livres de même gabarit? Il s’approcha pour lire l’inscription sur le dos des bouquins, toucha du doigt chacun, très légèrement, avec respect, puis s’arrêta sur l’un d’eux. Il avait trouvé. Un livre assez épais plutôt mal en point. Il le sortit de son étau et l’ouvrit à la table des matières. Étrange manie de consulter d’abord la table des matières. Je sais pourtant qu’il n’y a qu’une façon de savoir si un livre m’apprendra quelque chose : c’est de le lire. Il le prit fermement dans la main et retourna d’un pas régulier vers l’un des petits bureaux de consultation. Il s’assied à l’une des chaises.

Il ouvrit le volume. Lentement. La connaissance par laquelle on croit connaître ce qui ne peut être connu n’est pas une connaissance. Connaître consiste à savoir qu’on ne peut pas connaître. Le vieillard se pencha plus avant sur son livre en fronçant les sourcils. C’est la faillite de la raison si l’on prend vraiment au sérieux cette phrase. Des siècles d’assurance en notre esprit de cohérence et de rationalité qui s’envolent en fumée. Notre confiance en cet univers si bien construit par nous défaille. Ce monde qui nous entoure, pourtant si évident, se liquéfie, perd de sa consistance. Il ne reste que le néant nébuleux pour nous accompagner dans un cosmos trop grand?

Nébuleux. Nimbée de mystère. Voilà une expression qui décrit bien Judith. Et Dieu sait pourtant qu’elle ne joue pas à la belle ténébreuse. Non, c’est plutôt quelque chose qui émane d’elle, du plus profond d’elle, qui la dépasse même, du moins j’aime à le croire. C’est bizarre la mémoire. J’ai une vision fugace d’elle encore jeune, examinant une miniature avec curiosité dans un musée. Quel regard attentif et serein, sa chevelure ondulée tombant de chaque côté de son visage! Une belle figure, des traits fins et surtout une sorte de rayonnement intérieur indéfinissable. Un ange, me suis-je dit alors. À ce moment précis, elle ressemblait à une peinture de Fra Angelico. Laquelle déjà? Voyons! Celle que nous avons vue ensemble à Florence. C’est ça! La Vierge de l’Annonciation. Voilà que j’ai encore perdu le fil. Je n’y arriverai jamais, c’est certain.

Le vieillard changea de position sur la chaise inconfortable et dure. Il tourna une nouvelle page et lut avec attention un ou deux paragraphes. La face ridée, ravagée par le temps. Le corps longiligne, courbé, cassé.

Je passerai à la pharmacie au retour. Quand tu seras partie, où seras-tu? Quand je ne te verrai plus, ne te toucherai plus, quand je ne pourrai plus te parler ou te faire rire, comment te retrouver? Oh! Ma douce! Je te perds. Je te perds.

La brume s’intensifia, de plus en plus insistante et tortueuse. Elle envahissait maintenant les rangées à la hauteur des premières tablettes. Le vieillard ne s’en aperçut guère. Il continuait à lire, concentré sur une phrase qui lui semblait indéchiffrable, les yeux écarquillés par l’effort. Il écrit qu’il est impossible de savoir quelque chose de précis de Dieu, que seule la docte ignorance nous permet d’accéder à celui qui semble sans commune mesure avec nous. On ne pourrait même pas envisager de penser Dieu. Il faut donc que l’intellect devienne ignorant et qu’il se tienne dans l’ombre s’il veut le voir. Toujours l’ombre, l’obscurité, les ténèbres. Rien de sûr. Aucun point d’appui. Pas de certitude. Pourtant?

Le brouillard finit par s’épaissir à tel point que le vieillard leva la tête d’un air surpris. Il tourna le regard vers la gauche, puis vers la droite, prenant tout à coup conscience de sa solitude. Personne. Il se leva en laissant le volume ouvert devant lui et s’avança entre les tables et les chaises. Personne. De plus en plus bizarre. Qu’est-ce que cela? Il est vrai que je ne me souviens pas avoir vu quiconque depuis mon arrivée. Et puis, quelle est cette purée de pois? On y voit de moins en moins.  Il commença à s’inquiéter et à chercher une issue. Les allées s’estompaient. Il continua d’avancer en tâtonnant, en quête d’un point de repère.

Tiens, il y a quelqu’un là-bas. Enfin! Il s’approcha lentement de la forme humaine et s’arrêta soudain, pétrifié. Judith? C’est toi? Il n’obtint aucune réponse. La forme était vaporeuse. Il avança encore un peu. Une femme à la longue chevelure soyeuse le regardait en souriant. Le vieillard, un peu craintif, continua à avancer. Puis, il disparut dans le brouillard. Irrémédiablement.

Des centaines de livres multicolores se tenaient sagement sur les rayonnages. On était nombreux à circuler à pas feutrés dans les allées. Quelques-uns, stationnaires, feuilletaient une revue. De petits groupes de trois ou quatre, assis autour d’une table, chuchotaient, marmonnaient, éclataient d’un rire étouffé. Un soleil radieux d’automne éclairait la ville fantasque et bruyante. Tout va bien! Tout va bien! Tout va bien!


*Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Incomprehensibilis Comprehensio


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2 réflexions au sujet de “Une histoire de brouillard”

  1. Bravo, Marcel !

    Tout est très bien présenté et invitant à la lecture.

    Je me réjouis qu’ils puissent rejoindre un nouveau lectorat.

    Au plaisir de recevoir les prochains textes.

    Jc

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