Incarner l’incorporel — L’âme ou le corps. Le ciel ou l’enfer. Où sont les différences en somme? Y a-t-il même une différence? Nous vivons dans un monde où tout semble indiscernable, uniforme, plat. Nous pensons tous la même chose. Nous allons tous dans la même direction. Seul l’instant présent compte, ici et maintenant. Les vestiges du paradis perdu, de tout temps profondément enfouis en nous, semblent avoir disparus. Que peut-il rester alors de la portée de nos gestes?

Vieille âme

Incorporalis CorpusImbécile, idiot, abruti. Je ne sais pas ce qui me retient de… Oh! Non, je ne m’adresse pas à vous, mais à cette vieille bique à la barbe fleurie. Il mériterait une bonne correction. Ça, c’est certain. Je sais, je sais, on ne doit pas frapper les vieillards. C’est ce que vous pensez évidemment. Et pourquoi? Êtes-vous capable de m’expliquer pourquoi? J’en étais sûr : vous ne le savez pas plus que moi. Ils sont faibles et sans défense? C’est la morale qui veut ça? On a toujours fait ainsi? Foutaise

Sans doute par une sorte de curiosité malsaine, vous voulez savoir ce qui me met dans tous mes états. Il y a en chacun de vous — ne me dites pas non — ce plaisir de voir souffrir les autres. Cela vous fait du bien parce que vous êtes alors convaincu qu’il y en a de bien pires que vous. En plus, vous vous dites : ouf! Moi, je ne suis pas comme ça. Bref, je vais vous raconter, puisque c’est ce que vous voulez entendre.

Il n’y pas si longtemps, me voilà arrivé au ciel après une vie bien remplie. Les funérailles avaient été des plus expéditives; tant mieux, qu’ils aillent se faire f… Ils m’ont brûlé comme un vulgaire sac d’ordures. Il n’y avait pas grand monde à la cérémonie : le responsable des pompes funèbres et un badaud qui s’était trompé de salle. Évidemment, mon ex n’était pas là, cette chipie qui m’a fait endurer mille tourments. Mes deux ch-e-e-e-rs enfants non plus. Il paraît que je n’étais pas un bon père, toujours absent, toujours à traîner. Sales pleurnichards, va!

Même mon chien n’est pas venu, mais lui, il avait de bonnes raisons. Personne pour l’accompagner. Mon pauvre Bâtard — c’est son nom, Bâtard —. Il a geint pendant au moins… au moins… une bonne journée. Ensuite, à la fourrière. C’est étrange, mais il semblait heureux de quitter l’appart. Son QI n’était pas très élevé, le pauvre. Je l’aimais bien quand même. Cela ne l’embêtait pas de recevoir quelques coups de pied de temps à autre. Il revenait toujours me voir avec ses yeux de… de… de chien quoi!

Bref, me voilà arrivé aux portes du paradis. Ah oui! C’est vrai, vous ne savez pas. Et bien, on n’entre pas au paradis comme ça, seulement parce qu’on est mort. Ah non, môssieur! Il faut d’abord faire la file. Moi qui déteste attendre. J’ai bien tenté de resquiller une place ou deux, mais il y a quelques malabars qui sont venus me replacer illico. Inutile de résister. Comment voulez-vous y arriver quand vous ne touchez pas le sol? Ils étaient balèzes, ces types. Donc, après une ou deux tentatives, j’ai pris mon mal en patience et rongé mon frein — j’ai bien essayé mes ongles, mais je n’en avais plus. Je n’avais plus rien d’ailleurs. Juste un semblant de corps.

Après une attente interminable, je me retrouve en face de ce vieux teigneux habillé tout en blanc. La barbe lui descendait jusqu’au milieu de la poitrine, les cheveux étaient longs comme ceux d’un hippie attardé. Une grosse clé pendait à sa ceinture. Il n’avait pas l’air très propre non plus. Passons! J’arrive donc au comptoir et je prends mon air le plus mielleux. C’est l’air que j’ai quand je veux obtenir quelque chose des gogos. Il y a toujours de bonnes poires qui s’y laissent prendre. Mais lui, il m’a regardé sans aucune émotion. Je n’ai même pas eu besoin de dire mon nom : il le savait déjà. Sans un mot — pas poli, le bonhomme —, il s’est mis à feuilleter le grand livre qui était déposé sur un lutrin devant lui. Je dois vous dire qu’ils sont vraiment en retard dans ce bled. Pas de belle secrétaire sexy à l’accueil, pas de bureau en plexiglas et, surtout, aucun ordinateur pour trouver rapidement votre dossier. Le vieux tournait les pages l’une après l’autre, comme s’il avait l’éternité devant lui. Je commençais à m’impatienter sérieusement. J’ai pensé un temps l’engueuler, comme je le fais d’habitude dans ces cas-là. Mais en apercevant, de chaque côté du comptoir, les mêmes molosses qui m’avaient ramené dans la file, j’ai cru plus prudent de m’abstenir.

Enfin — pas trop tôt! —, il a levé les yeux vers moi, mais sans répondre à mon sourire. Il m’a seulement dit avec une voix d’outre-tombe — brrr! — : « Vous n’êtes pas une vieille âme ». Une vieille âme? Mais qu’est-ce que c’est que ce machin encore. « Mais oui, que je suis une vieille âme », je lui réponds. « Je suis même une très vieille âme. L’autre jour, ben avant que je meure là, il y a un type qui… » L’effronté ne m’a même pas laissé finir. Il a levé un bras vengeur bien haut avec un air sévère. J’aurais eu froid dans le dos si j’en avais eu un. Je vous le dis : arriver au paradis, ce n’est pas commode. Je ne vous souhaite pas d’avoir affaire au vieux grincheux.

Pour être bref, il me tend une espèce de formulaire où plein de choses étaient écrites sur mon compte. J’apprends, à ma grande surprise, des tas d’âneries à mon sujet toutes plus fausses les unes que les autres : colérique, égoïste, cupide. Il paraît que je m’étais mal conduit avec mes proches — quoi? C’est elle la garce qui… —, je n’étais pas assez gentil avec mes semblables — tous des cons, de toute façon — et avec les animaux — pourquoi pas avec les arbres, tant qu’à faire — . Mettez-vous à ma place. Évidemment que j’ai réagi. J’ai dit au vieux que tout cela, c’était des mensonges, des calomnies colportées par mon ex. Les deux armoires à glace ont commencé à s’approcher de moi. C’est vrai que j’avais haussé le ton, mais on est dans un pays libre après tout.

Comme je voulais en finir, j’ai dit au barbu : « Est-ce que je peux passer maintenant? » Il a baragouiné que ce n’est pas comme ça que ça marchait, que je devais — comment il disait? —, que je devais me… racheter. C’est ça, me racheter. L’ahuri! Croit-il vraiment que j’ai pensé prendre mon portefeuille avant de partir? Avoir su que les choses fonctionnaient comme ça ici aussi, j’aurais gardé un peu de cash. De fil en aiguille, j’ai compris qu’il ne parlait pas d’argent. Ouf! Tant mieux. Avec ces escrocs, on ne sait jamais!

En réalité, il me proposait de revenir sur terre, mais dans la peau d’un autre. « Pour accomplir votre karma », qu’il me dit. Au début, j’étais content. Ça me plaisait assez de retourner essayer toutes les positions du Kama Sutra. Mais il m’a tout de suite détrompé. « Karma », qu’il dit, pas « Kama ». C’est mêlant aussi, tous ces mots étrangers.

Dans tous les cas, j’ai fini par comprendre que je devais retourner pendant un certain temps dans le corps d’un autre. Combien de temps? À voir l’air du vieux croulant, je n’ai pas osé demander. Parfait! J’ai réfléchi un peu. Je ne voulais pas de l’un de ces hommes célèbres qui sont morts la tête coupée ou pire encore. J’ai pensé à Napoléon. C’est un beau personnage, ce Napoléon : il a été très puissant, il a fait la guerre et fait tuer beaucoup de gens; surtout il a été très riche. C’est vrai qu’il a fini pauvre et abandonné. Mais rendu là, on verra bien. Je le donnerai en échange pour un autre plus neuf. Ça fera l’affaire. J’ai repris mon sourire plein de charme et je lui ai dit avec assurance : « Napoléon ». Il a eu l’air un peu surpris et il m’a demandé « Napoleone Buonaparte? ». En plus d’être idiot, il est sourd dingue. « Non, non, Napoléon. »

Il a fait comme si je n’avais rien dit. Il a signé le formulaire après avoir ajouté une phrase ou deux, puis il a fait un signe aux deux gardes-chiourme. Ils se sont jetés sur moi et je me suis remis à voler encore une fois. J’ai eu beau protester, crier que c’était une erreur judiciaire, que je n’étais pas coupable. N’importe quoi pour qu’ils arrêtent de me secouer ainsi. Mais cela ne les a pas arrêtés. Ils ont approché d’un précipice, puis sans un mot, ils m’ont lancé dans le vide. J’ai fermé les yeux en me disant que ma dernière heure était venue. Puis, je me suis souvenu que j’étais déjà mort. Ça m’a rassuré un peu.

À cette étape de mon récit, vous m’excuserez, mais je dois avouer que j’en ai perdu un petit bout. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, mais quand j’ai rouvert les yeux, je me suis retrouvé couché derrière un poêle à bois qui me chauffait le dos comme ce n’est pas possible. C’est certain que je n’étais pas dans le corps de Napoléon. Il avait beau être petit, mais quand même. Lorsque je me suis examiné, j’ai vu que le vieux drôle m’avait joué un très vilain tour. J’étais un chat. Vous vous imaginez : un chat. Et pas un beau chat angora à la face plate et au poil lustré. Non, non. Un vulgaire chat de gouttière, maigrichon et sale.

Je me suis levé et étiré un peu. On est courbaturé là-dessous. Je me demande ce qu’ils ont tous, ces sales bêtes, à chercher les coins les plus étroits. J’ai décidé d’examiner la pièce où j’étais. Ce n’était pas un palace, je vous jure. Une bicoque plutôt. Puis, rien à bouffer, c’est certain. Cela ne faisait pas deux minutes que je furetais que tout à coup, je tombe nez à nez avec un monstre affreux. J’ai figé sur place, vous pensez bien. La bête était quatre fois plus grosse que moi et elle me regardait avec deux yeux méchants. Un grognement sourd sortait de sa bouche pleine de dents. Sa tête, si affreuse soit-elle, me disait quelque chose. Et alors, ô surprise, j’ai reconnu ce bon vieux Bâtard qui s’était trouvé un autre foyer. Il était moins dégoûtant; il avait engraissé aussi. Mais c’était bien lui.

Tout à mon bonheur de revoir un visage connu et aimé, je me suis mis à lui crier son nom avec enthousiasme. Mais ce qui est sorti de ma bouche ressemblait plus à un miaulement éraillé. Dans la seconde, le gentil toutou s’est élancé vers moi la bouche ouverte et le naseau fumant. Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé d’avoir un tel cabot aux fesses, mais je vous assure que vous n’avez pas le temps de réfléchir à la meilleure stratégie. Vous courrez. Je n’ai pas fait ni une ni deux et j’ai pris mes jambes (mes pattes?) à mon cou. Je n’avais jamais détalé si vite dans ma vie d’humain, moi dont le seul exercice consistait à sauter de joie quand un but était marqué dans un match à la télé.

En fin de compte, je me suis retrouvé en tremblant de tous mes poils sur le dessus du seul meuble de la pièce. Bâtard aboyait de toutes ses forces avec un air méchant. Il ne se souvient pas de moi, c’est sûr. Je fis une dernière tentative de miaulement, mais cela a eu pour effet d’intensifier sa hargne. À ce moment précis, un doute s’est insinué dans mon esprit : peut-être au fond m’a-t-il reconnu? Ingrat, va! Après tout ce que j’ai fait pour toi!

Puis, j’ai entendu les pas d’un être humain. Enfin, que je me suis dit, on vient me sauver. Le géant s’est approché de moi, m’a pris par le chignon du cou, pas très délicatement (je ne sais pas pourquoi les humains pensent que cela ne fait pas mal). Il m’a transporté ainsi jusqu’à la porte d’entrée, l’a ouverte et m’a jeté dehors dans la neige.

Au moment où je vous parle, je ne compte plus les années pendant lesquelles j’ai vagabondé de-ci de-là, à me mouiller les pattes et à me geler la queue. J’ai compris maintenant que le printemps ne fera jamais place à l’hiver, que je ne verrai plus jamais personne sur cette terre, que je continuerai à errer sans fin et à tout jamais. Vous qui parlez toujours du feu d’un enfer peuplé d’âmes damnées, je vais vous en apprendre une bonne : l’enfer est glacé et vide.


*Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Incorporalis Corpus


 

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4 réflexions au sujet de “Vieille âme

  1. hello Marcel !
    Chat par exemple ! Je t’ai bien reconnu là.
    Et je pense bien que, de près ou de loin, maintenant ou plus tard, nous nous reconnaîtrons.
    Mais chat nous réserve de bien belles surprises.
    Amitié.
    Jean Joncheray

  2. Nous pensons tous la même chose? Nous allons tous dans la même direction? En enfer alors? L’enfer est glacé et vide, ça j’en suis bien convaincue. Chacun dans son propre enfer donc. La portée de nos gestes rebondit en nous-mêmes. À méchant, méchant et demi, mais à bon bougre, bon bougre et demi. L’enfer et le paradis ne sont nulle part ailleurs qu’ici sur cette planète où l’enfer semble plus réel que le paradis, (là où bien peu sont accueillis. C’est bien trop exigeant)
    Ton texte est bien tourné en tout cas. Tu es de plus en plus iconoclaste. J’aime ça.

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