
Miss Dupuis descendit les marches de l’Hôpital général d’un pas vif. Le soleil de fin septembre baignait la rue d’une lumière dorée qui tranchait avec la pénombre du corridor où elle venait de laisser son mari, Jean-Baptiste Turmel, Antoine et le Dr Gilmour. Elle releva légèrement sa jupe pour éviter la poussière du trottoir et se dirigea à pied vers l’est, en direction du poste de police Bonsecours.
La matinée était splendide. Les érables qui bordaient la rue Notre-Dame exhibaient leurs parures cramoisies et orangées, pareils à des torches vivantes. Miss Dupuis marchait d’un bon pas, les mots d’Antoine résonnant sans doute encore dans son esprit : des souliers vernis noirs avec des boucles d’argent. Ce détail l’avait frappée dès qu’elle l’avait entendu. Aucune apparition divine ne portait de tels ornements. La Vierge Marie n’avait que faire de la mode parisienne.
Elle poussa la lourde porte du poste de police. L’édifice Bonsecours abritait non seulement les bureaux de la police, mais aussi le marché public. Une odeur de foin et de cuir se mêlait aux relents plus âcres de la ville. Dans la salle principale, quelques constables remplissaient leurs rapports. Miss Dupuis repéra immédiatement le sergent de garde.
― J’ai besoin d’une voiture à quatre places et d’un constable pour m’accompagner à Côte-Vertu, annonça-t-elle sans préambule.
Le sergent leva les yeux de son registre. C’était un homme dans la cinquantaine, aux tempes grisonnantes, avec ce regard fatigué de ceux qui ont passé trop d’années derrière un bureau de commissariat. Un soupir résigné lui échappa. Il connaissait Miss Dupuis et savait qu’il était parfaitement inutile de discuter. L’envie lui était passée depuis longtemps déjà de contester les ordres de la jeune détective. Les premières fois, il avait tenté de faire valoir son ancienneté, son expérience du terrain. Mais il avait vite compris ce que lui coûterait toute velléité de résistance. Alors maintenant, il ravalait son orgueil blessé, serrait les mâchoires, et s’exécutait face aux directives de cette femme qui aurait pu être sa fille.
― Tout de suite, Miss Dupuis. Je vous envoie le constable Émile Beauregard.
Quelques minutes plus tard, Miss Dupuis inspectait la voiture qu’on venait de sortir de la remise : un phaéton à quatre roues. Le constable Beauregard s’approcha au moment où le palefrenier amenait le cheval. C’était un jeune homme d’environ vingt ans, le visage encore imberbe à l’exception d’une fine moustache qu’il cultivait manifestement avec soin. Il portait l’uniforme réglementaire : une tunique de drap de laine bleu foncé boutonnée jusqu’au col montant, un pantalon assorti, et une casquette rigide ornée d’un petit insigne métallique. Les boutons de laiton de sa tunique brillaient au soleil. Une ceinture de cuir noir ceignait sa taille, d’où pendait la matraque de service.
― Constable Beauregard, à votre service, Miss Dupuis.
― Nous devons d’abord passer prendre un jeune patient à l’Hôpital général, puis nous nous rendrons à Côte-Vertu. Le trajet sera long.
― Bien, Miss Dupuis.
Beauregard grimpa sur le siège du conducteur et prit les rênes. Miss Dupuis monta à ses côtés, s’installant sur la banquette avec l’aisance de quelqu’un qui avait l’habitude de ces véhicules. Le phaéton s’ébranla dans un léger grincement de ressorts.
Le retour à l’Hôpital général ne prit que quelques minutes. Miss Dupuis entra seule et ressortit peu après, tenant fermement le bras d’Antoine. Le jeune homme semblait encore plus agité qu’à l’hôpital. Ses yeux parcouraient sans cesse les alentours, comme s’il cherchait quelque chose dans le ciel.
― Monte, Antoine.
Le garçon obéit et s’installa sur la banquette arrière. Miss Dupuis s’assit à côté de lui, pour le rassurer sans doute.
― En route, Beauregard. Nous prenons la rue Saint-Jacques vers l’ouest, puis nous suivrons le boulevard Saint-Laurent vers le nord.
Le phaéton s’engagea dans les rues du centre-ville. Le roulement des roues sur les pavés de pierre créait un bruit sourd et régulier. Ils passèrent devant les imposantes façades de la Banque de Montréal et des autres établissements financiers qui bordaient la rue Saint-Jacques. Des hommes d’affaires en redingote circulaient sur les trottoirs de bois, leurs chapeaux hauts de forme créant une forêt mouvante de feutre noir.
Bientôt, ils atteignirent le boulevard Saint-Laurent et bifurquèrent vers le nord. Le paysage urbain commença à se modifier. La rue était en terre et elle le sera jusqu’à la fin du voyage. Les édifices de pierre grise cédèrent progressivement la place à des maisons en rangée plus modestes. Dans le secteur de la rue Sherbrooke, ils croisèrent des charrettes de livraison, des marchands ambulants poussant leurs voitures chargées de légumes. Une femme vendait des pommes d’un panier posé sur sa hanche.
Pendant que Miss Dupuis regardait le paysage, on entendait le jeune garçon à côté d’elle marmonner des prières à voix basse. « Ave Maria, gratia plena… »
Plus ils avançaient vers le nord, plus la densité de la ville diminuait. Dans le faubourg Saint-Laurent, les maisons s’espaçaient. Ils passèrent devant une église paroissiale dont le clocher se dressait contre le ciel bleu. Des ateliers de textile alternaient avec de petites manufactures d’où s’échappaient des bruits de machines. L’odeur de la laine et du cuir remplaçait celle des chevaux et de la boue.
Le soleil montait dans le ciel, réchauffant l’air. Miss Dupuis semblait apprécier la chaleur sur son visage. Elle jeta un coup d’œil à Beauregard, qui conduisait avec une concentration silencieuse. Le jeune constable paraissait tendu, ses épaules rigides sous la tunique bleue.
Au-delà du faubourg, le paysage changea encore. Les dernières maisons urbaines disparurent, remplacées par des fermes de plus en plus espacées. Des champs de pommes de terre et de navets s’étendaient de part et d’autre de la route. Dans un pâturage, des vaches canadiennes brunes levèrent la tête pour regarder passer le phaéton. L’air sentait la terre fraîchement retournée et le foin coupé.
― Miss Dupuis, c’est vrai qu’elle est belle, la Sainte Vierge, hein.
Antoine s’était penché en avant, ses mains agrippées au dossier de la banquette.
― Tu me montreras exactement où tu l’as vue.
― Mais il faut construire une église ! Il faut avertir le curé ! C’est un miracle !
― Nous verrons cela tout à l’heure, Antoine.
Le garçon se rassit, visiblement insatisfait de la réponse. Miss Dupuis gardait les yeux fixés sur la route qui se déroulait devant eux. Les érables et les chênes bordaient maintenant le chemin, leurs feuillages créant une voûte de couleurs éclatantes. Du rouge vermillon, de l’orange cuivré, du jaune doré. C’était comme traverser un tunnel de feu paisible.
Ils passèrent par le village du Sault-au-Récollet. L’église de pierre, construite plus d’un siècle auparavant, dominait le paysage. Le bruit des rapides de la rivière leur parvint, un grondement sourd et constant. Quelques habitants vaquaient à leurs occupations matinales. Un homme transportait des seaux d’eau, une femme étendait du linge sur une corde.
En allant vers l’ouest, ils traversèrent Cartierville, un hameau minuscule avec sa forge et son magasin général. Le chemin du Bord de l’eau longeait maintenant la rivière des Prairies. De l’autre côté de la rivière, l’île Jésus s’étendait, paisible et verte sous le soleil.
― C’est là ! s’écria soudain Antoine. C’est icitte !
Beauregard tira doucement sur les rênes. Le phaéton s’arrêta au bord d’un sentier qui s’enfonçait dans un boisé dense.
― Tu es certain ? demanda Miss Dupuis.
― Oui, oui ! C’est par là !
Elle descendit de la voiture, imitée par le constable. Antoine sauta de la banquette arrière avec une énergie frénétique.
― Attache le cheval, Beauregard. Nous continuons à pied.
Le constable fixa les rênes à un jeune frêne qui poussait près du sentier. La jument s’ébroua et baissa la tête pour brouter l’herbe qui bordait le chemin.
Le sentier était étroit, à peine assez large pour deux personnes de front. Des branches basses griffaient leurs vêtements. Miss Dupuis releva sa jupe d’une main, tenant de l’autre le petit sac qu’elle avait emporté. Derrière elle, elle entendait le souffle court de Beauregard et le martèlement des pas d’Antoine.
Le garçon ne tenait plus en place. Il les dépassait, revenait en arrière, montrait du doigt des arbres, des rochers.
― C’est par là ! Juste après le gros arbre ! Vous allez voir, vous allez voir !
― Calme-toi, Antoine.
Mais le garçon était incapable de se calmer. Il gesticula, se signa à plusieurs reprises, marmonna des prières de plus en plus fébriles.
Ils marchèrent ainsi pendant plusieurs minutes. Le sentier serpentait entre les arbres, descendait dans de petites dépressions, remontait sur des buttes couvertes de feuilles mortes. Le soleil filtrait à travers le feuillage, créant des taches de lumière mouvantes sur le sol. Quelque part, un geai bleu lança son cri perçant.
Puis, soudain, le sentier déboucha sur une petite clairière.
Miss Dupuis s’arrêta net.
Au centre de la clairière, là où l’herbe formait un tapis vert parsemé de feuilles rousses, gisait le corps d’une femme.
Elle était allongée sur le dos, les bras le long du corps, les paumes tournées vers le ciel. Sa robe était d’un bleu profond, presque marine, serrée à la taille par une ceinture de cuir sombre. Le tissu, bien que sali par la terre et les feuilles, conservait une qualité qui suggérait un certain prix. Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les souliers. Des souliers vernis noirs qui brillaient dans la lumière, ornés chacun d’une boucle d’argent délicatement ciselée.
Antoine s’effondra à genoux.
― Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, priez pour nous…
Miss Dupuis s’avança lentement, ses yeux ne quittant pas le corps. Derrière elle, elle entendit le hoquet étouffé de Beauregard. Le jeune constable était devenu livide.
― Reste où tu es, Beauregard.
Elle s’approcha du cadavre. La femme était belle, cela ne faisait aucun doute. Ses cheveux blonds, épais et bouclés, s’étalaient sur le sol comme un halo doré. Son visage présentait des traits fins et réguliers, maintenant figés dans une expression qui n’était ni paisible ni terrifiée. Plutôt, quelque chose comme de l’étonnement. Ses yeux grands ouverts étaient d’un bleu acier, légèrement exorbités. Sa bouche entrouverte laissait voir le bout de sa langue qui dépassait légèrement.
Miss Dupuis s’agenouilla près du corps. Puis elle commença son examen.
La clairière était silencieuse, à l’exception des prières d’Antoine et du murmure de la petite source qui coulait à quelques pieds de là. L’eau jaillissait d’entre des rochers moussus, formant un mince ruisseau qui s’éloignait vers les bois. Les arbres qui entouraient la clairière étaient magnifiques. Des érables rouges côtoyaient des bouleaux blancs et des chênes centenaires. Leurs feuilles, embrasées par l’automne, créaient une mosaïque de couleurs qui contrastait cruellement avec la pâleur du cadavre.
Miss Dupuis palpa doucement le cou de la femme. La peau était froide, rigide. Elle écarta délicatement le col de la robe. Des marques sombres, presque noires, entouraient la gorge comme un collier macabre. Des ecchymoses profondes, des traces de doigts.
Étranglée. Pas de doute possible.
Elle continua son examen méthodique. Les mains de la victime ne présentaient aucune blessure défensive. Pas d’ongles cassés, pas d’égratignures. Elle vérifia les poches de la robe. Rien. Aucun papier, aucune pièce de monnaie, aucun objet personnel.
Elle ouvrit le col un peu plus largement. Quelque chose brillait contre la peau blanche. Miss Dupuis tira doucement. Une chaîne fine apparut, au bout de laquelle pendait une médaille.
― Beauregard, venez voir.
Le constable s’approcha à pas hésitants, évitant soigneusement de regarder le visage de la morte.
― Regardez cette médaille.
Elle la tenait dans sa main. C’était un petit médaillon ovale en argent, finement ciselé. D’un côté, une image de la Sainte Famille. De l’autre, une inscription en lettres délicates : Confrérie des Dames de la Sainte-Famille.
― Vous connaissez cette confrérie, Miss Dupuis ?
― Bien sûr, Beauregard, je suis catholique, tu sais. Cette confrérie regroupe des femmes pieuses, souvent issues de familles respectables. Elles se consacrent aux œuvres charitables et à la dévotion religieuse.
Miss Dupuis réussit à enlever délicatement la médaille et la déposa dans le sac qu’elle avait amené avec elle. Elle en sortit un petit carnet noir dans lequel elle consignait toujours ses informations. Puis, elle se mit à écrire pendant un bon moment.
Quand elle se releva, elle dit :
― Cette femme a été assassinée. Étranglée. Elle est morte depuis au moins deux jours, peut-être trois, à en juger par la rigidité du corps et l’état de la peau.
Beauregard déglutit avec difficulté. Ses mains tremblaient légèrement.
― Qu’est-ce qu’on fait, Miss Dupuis ?
― Vous allez sécuriser les lieux. Il me faut de la corde et des piquets pour délimiter un périmètre autour du corps. J’ai vu qu’il y avait des cordes derrière la voiture.
Le jeune constable regarda autour de lui avec un air perdu.
― Où est-ce que je vais trouver des piquets, Miss Dupuis ?
Elle le fixa avec une expression qui oscillait entre l’exaspération et la patience forcée.
― Des branches, Beauregard. Coupe des branches solides et plante-les dans le sol. Utilise ton gros bon sens.
― Ah. Oui. Bien sûr.
Il s’éloigna vers les arbres, cherchant des branches qui feraient l’affaire. Miss Dupuis retourna près du corps. Elle l’observa encore une fois, enregistrant chaque détail dans sa mémoire. La position parfaitement symétrique, les bras le long du corps, les jambes droites.
― Beauregard !
Le constable revint en courant, une brasse de branches dans les bras.
― Oui, Miss Dupuis ?
― Quand tu auras terminé avec le périmètre, tu resteras ici pour monter la garde. Personne ne doit s’approcher du corps. Et surtout, personne ne doit le toucher ni le déplacer. Personne. C’est compris ?
― Heuh… Vous êtes certaines, Miss Dupuis, que je dois rester ici.
Miss Dupuis le regarda en levant les yeux au ciel toujours aussi exaspéré.
— C’est le protocole, Constable. Tu le sais bien, non ! Qu’est-ce qu’on t’a appris dans ta formation ?
— On m’a sûrement pas appris à voir un spectacle comme celui-là.
Beauregard regarda Miss Dupuis d’un air déconfit, résigné à faire ce qui ne lui plaisait pas du tout.
― Je vais reconduire Antoine à l’hôpital, puis je passerai au poste Bonsecours pour alerter le chef et organiser le transport du corps. Je reviendrai avec mon appareil photographique.
— Ce sera long ?
— Écoute. Ça prendra le temps que ça prendra. Reste vigilant et ne laisse personne approcher la scène.
— Qui voulez-vous qui viennent dans ce trou perdu.
Puis, il ajouta en voyant le regard exaspéré de Miss Dupuis :
— D’accord… Je reste ici.
Miss Dupuis se tourna vers Antoine, qui priait toujours, les yeux fermés, les mains jointes.
― Antoine, lève-toi. Nous retournons en ville.
Le garçon ouvrit les yeux. Des larmes coulaient sur ses joues.
― C’est un signe, Miss Dupuis. Un signe du Ciel. Il faut bâtir une chapelle ici. Une chapelle pour la belle dame.
― Lève-toi, Antoine.
Elle le prit par le bras et le força à se relever. Il résista un moment, puis céda. Miss Dupuis le guida fermement hors de la clairière, le tenant d’une main ferme pour l’empêcher de se retourner.
Ils reprirent le sentier en sens inverse. Antoine continuait de parler, sa voix montant et descendant dans une litanie fiévreuse.
― Il faut avertir le curé. Le curé de Sault-au-Récollet. Il comprendra. C’est urgent. Très urgent. La Sainte Vierge est venue jusqu’à nous. Elle nous a choisis. Il faut construire une église. Une grande église avec des vitraux et des cloches. Les gens viendront de partout. De Montréal, de Québec, même de plus loin…
Miss Dupuis ne répondait pas. Elle marchait d’un pas ferme, concentrée sur le chemin qui serpentait entre les arbres. Derrière eux, dans la clairière silencieuse, Beauregard plantait maladroitement ses piquets de fortune autour du corps de la belle dame aux souliers vernis.
Lorsqu’ils émergèrent du boisé, le soleil était maintenant haut dans le ciel. Il devait être près de midi. La jument canadienne releva la tête à leur approche, mâchant tranquillement l’herbe qu’elle avait broutée.
Miss Dupuis aida Antoine à monter sur le siège avant du phaéton, puis elle y grimpa à son tour. Elle détacha les rênes et les prit fermement en main.
― Est-ce qu’on va voir le curé, Miss Dupuis ?
― Non, Antoine.
― Mais… Mais… répéta Antoine, complètement désemparé.
― Antoine. Écoute bien. Cette femme n’est pas la Vierge Marie. C’était une femme comme les autres.
Puis elle ajouta avec une légère hésitation afin de ne pas trop brusquer Antoine.
— Cette femme, on lui a fait du mal. Quelqu’un lui a fait du mal et elle est morte.
Antoine se tut un instant, réfléchissant à ces paroles. Il semblait maintenant déconcerté par cette nouvelle affirmation, presque incrédule. Puis le doute l’emporta, et il dut admettre que ce n’était peut-être pas la Sainte Vierge qu’il avait vue.
― Alors… On lui bâtira pas de chapelle ! Pourtant, c’est une martyre. On bâtit bien des chapelles aux martyres… Non ?
Miss Dupuis soupira et fit claquer les rênes. Le phaéton s’ébranla, reprenant la route vers le sud.
Ils roulèrent en silence pendant quelques minutes. Les roues du phaéton soulevaient de petits nuages de poussière sur le chemin de terre battue. Les arbres défilaient de chaque côté, leurs feuillages flamboyants créant des ombres mouvantes sur la route.
― Vous allez attraper celui qui l’a tuée ?
― Nous allons essayer, Antoine.
― Et vous allez le pendre ?
Miss Dupuis ne répondit pas immédiatement. Elle fixait la route devant elle, les rênes bien en main, tandis que la jument trottait d’un pas régulier.
― Ce n’est pas à moi d’en décider, Antoine. Mais justice sera rendue… du moins, je l’espère.
Le garçon sembla satisfait de cette réponse. Il se rassit sur la banquette et reprit ses prières, mais à voix basse cette fois, presque dans un murmure.
Le phaéton traversa Cartierville sans s’arrêter, puis Sault-au-Récollet. À mesure qu’ils se rapprochaient de Montréal, le paysage se densifiait à nouveau. Les fermes laissèrent place aux faubourgs, les faubourgs à la ville proprement dite.
Quand ils atteignirent enfin les rues pavées du centre, le soleil était encore haut dans le ciel de début d’après-midi, baignant les façades de pierre d’une lumière vive. Il était près de 2 h 30 de l’après-midi.
Miss Dupuis conduisit le phaéton directement à l’Hôpital général. Elle confia Antoine à une religieuse qui promit de le ramener à sa chambre. Le garçon partit sans résister, encore perdu dans ses pensées mystiques.
Miss Dupuis reprit les rênes et dirigea la jument vers le poste Bonsecours. Le phaéton roula vers l’est dans la circulation animée du début d’après-midi, croisant les charrettes de livraison et les fiacres qui sillonnaient la ville.
Miss Dupuis calculait mentalement le temps qui lui restait. Il fallait avertir Robinson et l’équipe, récupérer son appareil photographique, puis retourner à la Source des Fées avant que la lumière du jour ne décline. Les photographies devaient être prises pendant qu’il faisait encore clair. Il lui restait encore trois bonnes heures d’éclairage pour prendre les photos. Elle devrait en même temps organiser le transport du corps vers la morgue avec un chariot de police.
Ensuite viendrait l’identification : qui était cette belle dame aux souliers vernis qui gisait maintenant dans une forêt de Côte-Vertu, sous la garde vigilante d’un jeune constable à la petite moustache peu rassuré par la situation ?
Enfin, le plus important : découvrir ce qui lui était arrivé.
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