Belle Dame-Épisode 1

Réunion en famille

Le soleil de ce mois de septembre 1866 filtrait à travers les rideaux de dentelle du salon, projetant des ombres dorées sur les fauteuils de velours cramoisi. De la rue de la Montagne à Montréal montaient les bruits familiers du dimanche soir : roulement sourd des fiacres sur la route de terre, hennissements des chevaux qui s’impatientent, cri du marchand de tabac qui ferme boutique.

Silas Robinson ajusta sa moustache en croc et consulta sa montre de gousset. Six heures et demie. Ce rituel dominical ne variait jamais. À cinquante et un ans, cet homme de six pieds et trois pouces avait conservé cette prestance naturelle qui impressionnait sans intimider. Son éternel chapeau melon était accroché à la patère de l’entrée, signature qu’il avait même imposée à son équipe de détectives. Dans sa veste sombre impeccablement ajustée, la montre de gousset de son défunt père marquait le temps avec la régularité d’un métronome.

Premier chef du bureau des détectives de la police de Montréal, Robinson appliquait des méthodes étonnamment modernes dans un monde encore balbutiant. Son regard brun inquisiteur, capable de déstabiliser les suspects les plus coriaces, cachait derrière sa réserve naturelle une histoire complexe qui expliquait sa venue au Canada et sa passion inflexible pour la justice.

La maison en rangée de la rue de la Montagne témoignait de cette prospérité tranquille qu’il avait acquise depuis son mariage avec Rosalie. Avec ses trois étages de pierre grise et ses fenêtres à carreaux, elle s’élevait fièrement parmi les demeures cossues du quartier. Le salon, meublé dans le goût du jour, respirait le confort bourgeois : tentures de damas rouge sombre, bergères tapissées de soie rayée, guéridon marqué supportant un bouquet de chrysanthèmes qui embaumait la pièce. Au mur, le portrait de Sa Majesté la reine Victoria, dans son cadre doré, semblait surveiller d’un œil sévère une gravure représentant le port de Montréal par temps de brume.

— Ils arrivent ! lança Rosalie Cadrin Dupuis depuis la cuisine, d’où s’échappaient les effluves du rôti de bœuf.

À quarante-huit ans, Rosalie avait gardé cette prestance naturelle qui avait séduit Robinson une douzaine d’années auparavant, en 1854, lors de l’enquête sur le Carcajou du Mont-Royal qui les avait réunis. Veuve de François Dupuis, homme d’affaires fortuné, elle avait hérité d’un grand manoir et de moyens de poursuivre ses œuvres charitables. Elle dirigeait alors « l’Asile de Madame Dupuis », qu’elle avait créé pour les femmes en difficulté. Femme de caractère formée chez les sœurs de la Congrégation Notre-Dame, elle avait élevé seule pendant quelques années ses deux enfants avec une main de fer dans un gant de velours. Robinson se souvenait avec tendresse de cette manie qu’elle avait de tapoter son alliance contre la table quand quelque chose la tracassait, habitude qui n’avait pas changé depuis leur mariage.

Un coup de heurtoir résonna dans l’entrée. Robinson se dirigea vers la porte, sa démarche toujours empreinte de cette autorité tranquille qui commandait le respect. 

— Thérèse ! Jean Baptiste ! Entrez donc, vous n’allez pas prendre racine sur le perron !

— Bonsoir, Silas ! répondit Thérèse en secouant son manteau. Avec cette belle température, nous avons marché depuis l’hôpital. Quel délice !

Thérèse Dupuis ôta son manteau de laine bordeaux et embrassa son beau-père. Elle embrassa ensuite affectueusement sa mère, Rosalie. À vingt-deux ans, elle avait hérité des traits fins de sa mère. Ses yeux bleus perçants et ses cheveux auburn relevés en chignon strict trahissaient cette intelligence vive qui en faisait la première femme détective du Canada. Formée elle aussi chez les sœurs de la Congrégation Notre-Dame, elle aurait voulu devenir avocate comme son frère aîné Aimé, mais l’époque ne le permettait pas. Elle avait donc saisi l’occasion offerte par Silas de rejoindre la police de Montréal l’année précédente. Cette façon bien à elle de relever le menton quand on la contrariait rappelait trait pour trait sa mère au même âge.

Le mari de Thérèse, Jean Baptiste Turmel, la suivait, légèrement essoufflé, ses joues encore rosies par la marche. Le jeune médecin de vingt-six ans, de taille moyenne et relativement mince, portait une barbichette soigneusement taillée à la Napoléon III. Ses lunettes cerclées de fer encadraient un regard intelligent, et ses mains fines gardaient cette habitude de se frotter l’une contre l’autre, héritage de ses années d’études où il fallait sans cesse les désinfecter au phénol. Très élégant dans sa veste et son veston, il consultait fréquemment sa montre de gousset, signe de la ponctualité médicale.

— Pardonnez notre léger retard, dit-il en serrant la main de Robinson. Un cas délicat qui s’éternisait.

— Un dimanche ? Mon Dieu, Jean Baptiste, la maladie ne connaît donc pas le repos dominical ? s’exclama Rosalie en surgissant de la cuisine, s’essuyant les mains sur son tablier de soie noire.

— Hélas non, belle-maman. Pas plus que le crime, d’ailleurs, ajouta-t-il avec un regard complice vers Thérèse.

Rosalie les conduisit vers le salon où l’attendait le service à liqueur en cristal de Baccarat, cadeau de mariage de feu François Dupuis.

— Un cognac, Jean Baptiste ? demanda Silas. J’ai reçu une bouteille de Hennessy qui te plaira. Et toi, ma chère Thérèse ?

Robinson servit les verres avec le cérémonial qui convenait. Le cognac ambré scintillait dans la lumière dorée du couchant. Par les fenêtres ouvertes leur parvenaient les conversations des voisins qui prenaient le frais sur leurs balcons, mêlées aux aboiements d’un chien.

— Comment se portent tes affaires, Jean Baptiste ? demanda Robinson en humant son verre. L’hôpital ne désemplit pas, à ce qu’on dit.

— En effet. Entre les accidents du port et les fièvres qui reviennent avec l’automne… Sans compter ces maudites épidémies de choléra qui nous menacent chaque été. Nous manquons cruellement de personnel qualifié.

— Ah, la formation médicale ! soupira Rosalie en s’installant dans sa bergère favorite. Quand je pense que, de mon temps, il suffisait d’un peu de bon sens et de quelques tisanes de grand-mère…

— Maman, voyons ! protesta Thérèse, les yeux pétillants de malice. Jean Baptiste a étudié cinq ans pour obtenir son diplôme. Tu ne voudrais tout de même pas qu’il soigne ses patients à la camomille ?

— Et j’étudie encore, ajouta le jeune homme avec un sourire. La médecine évolue si rapidement ! Tenez, pas plus tard que la semaine dernière, le docteur Hingston nous a fait une démonstration de chloroforme qui a révolutionné notre compréhension de l’anesthésie. Imaginez : endormir un patient pour l’opérer sans douleur !

— Sorcellerie ! murmura Rosalie, avec une note d’admiration dans la voix. 

Après un silence calculé, Rosalie continua :

— Au fait, Thérèse, j’espérais que vous nous annonceriez bientôt de bonnes nouvelles… Je veux dire, concernant la famille…

Le verre de Thérèse s’immobilisa à mi-chemin de ses lèvres, ses joues s’empourprant instantanément.

— Maman ! protesta-t-elle d’une voix étranglée.

— Quoi ! À mon époque, les familles se formaient plus rapidement ! Regarde ta cousine Marie. Cela ne faisait pas deux mois qu’elle était mariée qu’elle était déjà enceinte.

— Mais maman, j’ai une carrière, moi ! Je ne vais tout de même pas abandonner le poste de police pour tricoter des layettes !

Un silence gêné s’installa. Robinson toussota et ajusta sa moustache.

— Allons, allons, dit-il diplomatiquement. Laissons ces jeunes gens tranquilles. Comme le dit Euripide : « Nul ne peut forcer la main du destin, pas même par l’amour le plus ardent ».

— Voilà un policier bien philosophe ! intervint Turmel avec un sourire. 

— Et tu n’as encore rien vu, ajouta Thérèse en regardant Robinson avec affection.

Lorsque l’horloge sonna sept heures, ils passèrent dans la salle à manger dont les murs lambrissés de chêne reflétaient la lueur chaude des bougies du chandelier en argent massif. La table était dressée avec le service de porcelaine française que Rosalie avait commandé à Paris : motifs délicats de roses et filets dorés sur fond blanc immaculé, dans le plus pur style du Second Empire.

Robinson découpa le rôti de bœuf avec expertise tandis que Rosalie servait les pommes de terre rôties et les légumes de saison. Le fumet du rôti se mêlait à l’odeur des bougies et aux effluves du vin de Bordeaux.

— Alors, Beau-papa, demanda Turmel en attaquant son assiette, que pensez-vous de toute cette agitation autour du projet de la Confédération ?

— Ah oui, cette union des provinces ! s’exclama Thérèse en piquant sa fourchette dans ses légumes. Crois-tu vraiment que les Maritimes accepteront ? Les journaux sont si contradictoires.

— Les opinions restent partagées, effectivement, observa Robinson en ajustant sa moustache. MacDonald a su convaincre Londres que seule la Confédération pourrait protéger nos colonies britanniques des ambitions américaines. Et il n’a pas tort. Après leur Manifest Destiny et leur doctrine Monroe, les États-Unis ne cachent plus leurs visées continentales. 

— Le Manifest Destiny ? releva Turmel en fronçant les sourcils.

— Oui. Cette idée que les États-Unis seraient destinés par Dieu lui-même à conquérir tout le continent, de l’Atlantique au Pacifique. Une doctrine dangereuse, si vous voulez mon avis.

Turmel hocha gravement la tête.

— Pensez-vous qu’ils aient vraiment des visées sur nos territoires ?

— Sans aucun doute ! répondit Robinson avec conviction. Johnson hérite de Lincoln, une nation qui se croit investie d’une mission continentale. Ils ont annexé le Texas, conquis la moitié du Mexique, et on dit maintenant qu’ils lorgnent vers l’Alaska russe… Pourquoi s’arrêteraient-ils en si bon chemin ?

— Heureusement que nous avons encore l’Empire britannique derrière nous, murmura Rosalie en servant une nouvelle portion de légumes.

— Pour combien de temps ? observa Thérèse avec perspicacité. Les journaux londoniens ne cachent pas leur lassitude de défendre des colonies si éloignées. Ils préféreraient nous voir nous débrouiller seuls.

— D’où l’urgence de cette Confédération, reprit Robinson. Un pays uni de l’Atlantique au Pacifique, voilà qui pèserait plus lourd face aux ambitions américaines qu’une collection de petites provinces isolées.

Le repas se poursuivit sur ces considérations politiques. Turmel évoqua les difficultés économiques que traversait encore le pays après la fin de la guerre de Sécession. 

— Le commerce avec les États-Unis reprend lentement, expliqua-t-il en gesticulant avec sa fourchette. Nous avons perdu beaucoup de marchés pendant la guerre. Nos manufactures de textile qui fournissaient les Nordistes se retrouvent maintenant sans commandes.

— Quatre années de conflit pour en arriver là, soupira Robinson. Plus de six cent mille morts, le Sud en ruines, et pour quoi ? Parce que ces entêtés de Sudistes refusaient de renoncer à leurs esclaves.

— Ils ont tout de même osé faire sécession, intervint Rosalie. Former leur propre nation : les États sudistes. Quant à moi, je ne sais pas si je voudrais me réveiller dans une république nordiste qui traite les catholiques de cette façon.

— Pourtant, je pense que Lincoln a eu raison de les combattre, affirma Turmel avec conviction. On ne peut pas laisser un pays se déchirer ainsi. Regardez le résultat : l’esclavage est aboli, l’Union est préservée, mais les cicatrices restent profondes.

— Sans compter tous ces réfugiés sudistes qui cherchent encore asile ici, ajouta Robinson. Ils arrivent par petits groupes, se faisant passer pour des marchands ou des hommes d’affaires.

— Il en reste combien, à ton avis ? demanda Thérèse, son instinct de détective s’éveillant.

— Difficile à dire, répondit Robinson en se penchant vers sa belle-fille. Officiellement, une cinquantaine dans la province. Officieusement… peut-être le double. Des officiers, surtout, qui ne peuvent rentrer chez eux sans risquer la prison. Ou pire.

— Et cette chasse aux complices de Booth, l’assassin de Lincoln, continue de faire des remous, ajouta Rosalie en servant la tarte aux pommes. Ce meurtre d’avril 1865 d’un président n’en finit plus d’empoisonner l’atmosphère, même après un an et demi.

— Lincoln… soupira Robinson, son visage s’assombrissant. Son assassinat a tout changé. Celui qui la remplacé, Johnson, n’a ni sa poigne ni son charisme. D’ailleurs, nous recevons encore régulièrement des demandes de renseignements de Washington sur d’éventuels complices réfugiés ici. Ils soupçonnent un réseau d’évasion organisé depuis le Canada.

— Un réseau ? releva Thérèse avec intérêt.

— Des rumeurs, pour l’instant, mais persistantes, répondit son beau-père en baissant la voix. Il semblerait que certains Sudistes aient établi une filière d’évasion passant par Montréal avant de rejoindre l’Europe. Nous surveillons discrètement quelques suspects, mais sans preuves formelles…

Un silence pensif s’installa. L’évocation de l’assassinat du président américain assombrissait toujours les conversations, même à Montréal, tant l’onde de choc avait été ressentie dans toute l’Amérique du Nord.

— Parlons de choses plus joyeuses si vous le voulez bien, dit Thérèse quand la conversation s’apaisa. Silas, tu devrais raconter la dernière arrestation des policiers : celle du pickpocket de la rue Saint-Paul.

Robinson posa sa fourchette et sourit, les yeux pétillants.

— Ah, celle-là ! Figurez-vous qu’un gaillard avait eu l’audace de détrousser un prêtre en pleine messe dominicale à Notre-Dame. Le problème, c’est qu’il avait choisi la bourse du père Martineau…

— Le père Martineau ? s’exclama Turmel. Ce géant aux mains comme des battoirs ?

— Exactement ! Un ancien boxeur qui mesure six pieds et pèse plus de deux cents livres. Quand notre larron a glissé la main dans la poche de la soutane, le père Martineau l’a attrapé par le col et l’a soulevé de terre comme un sac de pommes de terre !

— Non ! protesta Rosalie, hilare.

— Si ! Le pauvre diable se débattait en criant « Au secours ! Il va me tuer ! » au beau milieu du Credo, pendant que toute l’assemblée observait. Et le père Martineau, imperturbable, continuait de réciter ses prières en tenant fermement sa prise !

— Et alors ? demanda Thérèse, les larmes aux yeux de rire.

— Alors, les policiers qui sont venus chercher le voleur m’ont raconté une histoire incroyable : quand ils sont arrivés, ils ont trouvé le voleur suspendu au-dessus d’un bénitier ! Le père Martineau leur a dit avec son plus beau sourire : « Messieurs les agents, pourriez-vous emmener ce pécheur ? Il perturbe mon office et fait peur aux enfants de chœur. »

— Vous l’avez arrêté ? hoqueta Turmel.

— Bien sûr ! Mais je dois avouer que le père Martineau avait déjà fait la moitié du travail. Le pickpocket était si secoué qu’il a avoué tous ses larcins sans que l’on ait besoin de le questionner !

La soirée se poursuivit ainsi, ponctuée de rires et d’anecdotes, quand Turmel changea soudain d’expression. Il posa sa cuillère, se frotta machinalement les mains et regarda Thérèse d’un air pensif.

— À propos de cas… insolites, dit-il en hésitant. Il m’est arrivé quelque chose d’assez… troublant aujourd’hui à l’hôpital.

— Troublant comment ? demanda Thérèse en relevant la tête, son instinct de détective s’éveillant.

Turmel tourna sa cuillère dans sa tasse de thé, manifestement mal à l’aise.

— Eh bien… on m’a amené un jeune homme d’une quinzaine d’années. Fils d’un fermier de Côte-Vertu. Il était dans un état de grande agitation, délirant presque.

— Un cas de fièvre chaude ? s’enquit Rosalie.

— Non, non, pas du tout. Ce garçon semblait sain de corps et même d’esprit… en dehors de son histoire. Il prétendait avoir eu une vision religieuse.

Rosalie fronça les sourcils et se mit à tapoter son alliance contre la table.

— Il dit avoir vu la Sainte Vierge. Mais pas dans les circonstances habituelles. Il l’appelle « la belle dame », et la décrit comme… couchée près d’une source, dans une forêt de Côte-Vertu.

Robinson posa son verre de vin et ajusta sa moustache.

— Couchée ?

— Oui. Il la décrit comme très paisible, très belle, reposant près de l’eau claire. Et il insiste pour qu’on construise une chapelle à cet endroit qu’on préserve ce lieu sacré.

— Une apparition de la Vierge Marie couchée ? Mais enfin, Jean Baptiste, ce garçon divague ! protesta Rosalie.

— C’est ce que je me suis dit. Mais il semblait si sincère, si… terrifié aussi. Il n’arrêtait pas de répéter qu’il fallait protéger la belle dame, qu’elle était en grand danger. Il pleurait en en parlant.

Thérèse et son beau-père échangèrent un regard. 

— Où exactement dans Côte-Vertu ? demanda Thérèse en se penchant vers son mari.

— Il parlait d’une forêt avec des érables et une petite source qui chante, selon ses mots.

— Et vous l’avez gardé à l’hôpital ? s’enquit Robinson.

— Oui, en observation. Mais franchement, en dehors de cette histoire d’apparition, il paraît parfaitement normal. Il sait compter, lire un peu, réciter son catéchisme…

— Sa description de cette « belle dame » ? demanda Thérèse, de plus en plus intriguée.

— Il la dépeint avec une précision troublante. Sa robe bleue, ses cheveux dorés, son visage paisible, ses yeux bleus… Et puis, il y a ce détail étrange…

Il s’interrompit, hésitant.

— Quel détail ? insista Robinson.

— Il dit qu’elle portait de beaux souliers vernis. Des souliers de dame de qualité, pas des bottines de paysanne. Quel enfant de fermier inventerait un détail pareil pour une apparition de la Vierge ?

Un silence pesant s’installa autour de la table. Rosalie avait cessé de tapoter son alliance et fixait Turmel avec une expression troublée.

— Tu penses qu’il pourrait avoir découvert… autre chose qu’une apparition ? demanda finalement Robinson.

— Je ne sais pas. Mais dans notre métier, on apprend à distinguer les vrais délires des fausses hallucinations. Et ce garçon… il décrit quelque chose de réel. J’en mettrais ma main au feu.

Thérèse se redressa dans sa chaise, le menton volontaire.

— Il faudrait que j’aille le voir demain. Qu’en pensez-vous, chef ?

Quand Thérèse s’adressait à son beau-père sur le plan professionnel, elle le vouvoyait et l’appelait chef. De son côté, son patron l’appelait Miss Dupuis.

— C’est exactement ce que j’allais proposer. Miss Dupuis, pourrais-tu t’en occuper ?

— Naturellement. Et si ce garçon dit vrai sur l’existence de cette dame et de cette forêt, je pourrais toujours aller y jeter un œil.

Turmel parut soulagé.

Vers dix heures du soir, le jeune couple prit congé. Dans l’entrée, Silas ne put s’empêcher d’ajouter avec un sourire malicieux :

— Au fait, j’espère que vous ne tarderez pas trop à nous donner des nouvelles… de la famille, je veux dire.

— Silas ! Pas toi aussi, rétorqua Thérèse.

— Et puis, ajouta-t-il en baissant la voix, tu sais bien que ta mère a déjà tricoté une layette !

— Une layette ? s’étrangla Thérèse.

— Au cas où… tu comprends…

Thérèse éclata de ce rire franc en cascade qui lui était si particulier, secouant la tête avec amusement.

Le jeune couple sortit dans la nuit douce de septembre, leurs rires se mêlant au claquement de leurs pas sur le trottoir humide. Robinson et Rosalie les regardèrent monter dans un fiacre et disparaître au coin de la rue.

— Cette histoire de vision m’intrigue, dit Robinson en refermant la porte. Demain, nous en saurons davantage sur cette mystérieuse « belle dame ».

Rosalie éteignit les bougies du salon et rangea les verres à liqueur dans le buffet de chêne sculpté.

— Tu crois vraiment que ce garçon a vu quelque chose d’inquiétant ?

— Dans mon métier, ma chérie, on apprend à ne jamais écarter aucune possibilité. Même les plus invraisemblables. Et ce détail des souliers vernis…

Ils montèrent se coucher, laissant la maison s’endormir dans le silence de la rue de la Montagne. Dehors, Montréal s’assoupissait sous les étoiles, ignorant encore le mystère qui allait bientôt bouleverser la tranquillité de ses bourgeois.

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4 réflexions au sujet de “Belle Dame-Épisode 1”

  1. Un récit très actuel avec l’allusion à la doctrine Monroe, à l’aube de la Confédération pour assurer la protection contre l’envahisseur américain .

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