
Miss Dupuis remontait la rue Notre-Dame d’un pas vif, l’enveloppe de cuir serrée contre sa poitrine. Les érables qui bordaient la chaussée déployaient leurs feuillages flamboyants (or, cuivre et pourpre) dans le ciel d’un bleu éclatant. Le soleil de fin septembre chauffait agréablement ses épaules à travers le tissu de sa veste ajustée.
Elle croisa un groupe de marchandes qui revenaient du marché Bonsecours, leurs paniers d’osier débordant de pommes rouges et de courges orangées. L’une d’elles, une femme corpulente au tablier taché, s’arrêta pour reprendre son souffle près d’une devanture.
— Pardonnez-moi, madame, l’aborda Miss Dupuis. Pourriez-vous me dire si la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille se réunit aujourd’hui ?
La femme la dévisagea de la tête aux pieds, jaugeant son corsage de qualité et son chapeau garni de ruban de velours.
— La Confrérie ? Ah ben, vous tombez ben, ma p’tite dame ! Â sont là aujourd’hui, à 2 h, c’t’’aprâs-midi. Au Séminaire, jus’ à côté d’l’église.
Miss Dupuis tira sa montre de gousset de sa poche : 1 h 20. Moins d’une heure avant la réunion.
— Merci beaucoup, madame.
Elle pressa le pas, remontant la rue en direction des tours imposantes de Notre-Dame qui se découpaient contre le ciel. Quelle chance inouïe ! Ou peut-être était-ce la Providence elle-même qui guidait ses pas ? Arriver le jour même d’une réunion, alors que les Dames ne se rassemblaient pas souvent… Avant de venir, elle s’était renseignée pour connaître le jour et la fréquence de leurs rencontres, mais n’avait pu obtenir aucun détail précis.
Le muret de pierre grise du Séminaire Saint-Sulpice apparut bientôt sur sa gauche. Elle s’arrêta devant le portail néoclassique, admirant malgré l’urgence les colonnes ioniques sculptées avec élégance qui encadraient la lourde porte de bois sombre. Au-dessus du fronton se dressaient les armoiries des Sulpiciens : sur un fond d’azur profond, les lettres d’or J, M, A et J s’entrelaçaient pour former le monogramme sacré de Jésus, Marie et Joseph. Une couronne surmontait l’écu, tandis que deux léopards majestueux le soutenaient de part et d’autre.
Elle inspira profondément et poussa la grille de fer forgé. Celle-ci grinça légèrement sur ses gonds. Une allée de gravier crissant sous ses bottines traversait la cour d’honneur, bordée d’une pelouse soigneusement entretenue. Au centre, un massif floral circulaire déployait les dernières roses de l’automne. L’allée menait aux trois portes principales du bâtiment en forme de U.
La façade de pierre calcaire grise s’élevait sur trois étages, percée de fenêtres aux dimensions restreintes et aux carreaux multiples. Au sommet du corps central trônait l’horloge emblématique, dont le cadran doré captait la lumière du soleil. Le toit à pignon était percé de lucarnes qui semblaient observer son approche.
Miss Dupuis gravit les quelques marches de pierre et souleva le heurtoir de laiton. Le bruit résonna lourdement contre le bois massif.
Après quelques instants, le huis s’ouvrit sur un portier d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une redingote sombre. Il fronça légèrement les sourcils en la découvrant.
— Oui, mademoiselle ?
— Bonjour. Je dois voir la responsable de la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille. C’est une affaire urgente concernant… un héritage familial.
L’homme hésita, scrutant son visage.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non, mais c’est une question qui ne peut attendre. Une parente est décédée récemment, laissant un legs à une ancienne compagne de la Confrérie. Je dois identifier cette personne pour régler la succession. Si la responsable prépare déjà la réunion, je ne la dérangerai que quelques minutes.
Le domestique pinça les lèvres, manifestement peu convaincu.
— Madame Beaubien est effectivement arrivée il y a une demi-heure. Mais elle est occupée à disposer les registres et…
— Je vous en prie. C’est vraiment urgent. Quelques minutes suffiront.
L’homme soupira et s’effaça pour la laisser entrer.
— Très bien. Suivez-moi.
Miss Dupuis franchit le seuil et pénétra dans un vestibule aux murs blanchis à la chaux. Une odeur caractéristique régnait, la cire d’abeille fraîchement appliquée mêlée à l’encens froid qui s’attardait depuis les offices du matin. Le portier la précéda dans un couloir étroit. Leurs pas résonnaient sur les planches de pin ciré, chaque craquement amplifié par les murs de pierre. Par une fenêtre entrouverte, une bouffée d’air frais transportait le parfum du jardin : terre humide, buis taillé et roses tardives.
Miss Dupuis effleura le mur pour garder l’équilibre. La pierre était froide et légèrement rugueuse sous ses doigts gantés. Au loin, le carillon de l’horloge sonna une fois : 1 h 30.
Le portier s’arrêta devant une porte de chêne massif et frappa discrètement.
— Madame Beaubien ? Il y a une jeune dame qui souhaite vous voir pour une affaire urgente.
— Faites-la entrer.
La voix était ferme, habituée au commandement. L’homme à la redingote ouvrit la porte, qui grinça en libérant un courant d’air qui fit vaciller les flammes des bougies à l’intérieur.
Miss Dupuis entra dans la salle de réunion.
Des rayons de soleil d’après-midi perçaient les fenêtres à carreaux, projetant des rectangles lumineux déformés sur le plancher ciré. La lumière jouait sur les grains de poussière en suspension, créant des colonnes dorées dans l’air. L’atmosphère portait un mélange distinct d’odeurs : le bois ciré du plancher et des lambris, la cire de bougie légèrement âcre, le cuir vieilli des reliures de livres sur la console, et une trace de lavande.
Au centre de la pièce, devant une grande table rectangulaire en noyer, se tenait une femme d’environ cinquante ans. Sa robe de taffetas gris perle bruissait légèrement tandis qu’elle disposait des livres de prières le long de la table. Ses cheveux grisonnants étaient tirés en un chignon strict sous une coiffe de dentelle blanche. Son visage aux traits réguliers portait cette expression de dignité tranquille propre aux femmes habituées à diriger sans hausser le ton.
Elle leva les yeux vers Miss Dupuis et l’examina d’un regard perçant.
— Oui ? Qui êtes-vous ?
Miss Dupuis s’avança, refermant la porte derrière elle. Le tic-tac régulier d’une horloge murale ponctuait le silence.
— Miss Thérèse Dupuis, madame. Pardonnez mon intrusion, mais j’ai un besoin urgent de consulter vos archives. C’est au sujet d’un héritage familial qui ne peut attendre.
Madame Beaubien fronça les sourcils et posa le livre qu’elle tenait.
— Un héritage ? Je ne comprends pas. Nos réunions sont privées, mademoiselle, et la prochaine commence dans moins d’une demi-heure…
— C’est précisément pourquoi j’ai pris la liberté de venir maintenant, l’interrompit doucement Miss Dupuis. Je ne veux pas déranger votre assemblée. Quelques minutes suffiront.
Elle s’approcha de la table, sentant la fraîcheur du bois à travers ses gants lorsqu’elle y posa brièvement la main.
— La famille m’a chargée de retrouver au plus vite cette personne pour régler la succession. On m’a dit qu’elle faisait partie de la confrérie de la Sainte Famille.
Madame Beaubien croisa les bras, son taffetas chuchotant.
— Et vous pensez que je pourrais vous aider ?
— J’espérais consulter vos registres des membres. Un seul nom, c’est tout ce dont j’ai besoin.
La dame hésita, scrutant le visage de Miss Dupuis comme pour y lire ses véritables intentions.
— Nos registres sont confidentiels, mademoiselle. Je ne peux pas les montrer à n’importe qui sous prétexte d’héritage.
Miss Dupuis sentit la tension monter. Il fallait gagner sa confiance, et vite. Elle glissa la main dans la poche de sa jupe et en sortit un petit objet qu’elle déposa délicatement sur la table de noyer.
— Peut-être reconnaîtrez-vous ceci, madame.
C’était la médaille, un disque d’argent finement ciselé suspendu à une chaîne délicate. À la lumière des fenêtres, on distinguait clairement les symboles gravés de la Confrérie.
Madame Beaubien se pencha, les yeux écarquillés. Sa main se porta instinctivement à sa gorge, où une médaille identique reposait contre son corsage.
— C’est… c’est une médaille de notre Confrérie. Où l’avez-vous trouvée ?
— La défunte la portait au moment de son décès. Cela confirme bien qu’elle était membre de votre association.
La responsable prit la médaille entre ses doigts, l’examinant de près. Son visage s’était assombri.
— Toutes nos sœurs reçoivent une telle médaille lors de leur admission. Mais je ne peux identifier son propriétaire rien qu’en la voyant. Nous en avons distribué des dizaines au fil des années.
Miss Dupuis ouvrit alors son enveloppe de cuir et en sortit délicatement un des clichés, celui qui montrait le visage de la morte sous le meilleur angle, avant que la rigidité cadavérique ne déforme trop ses traits.
— Alors peut-être qu’une photographie vous aidera. Reconnaissez-vous cette dame ?
Madame Beaubien prit la photographie, s’approchant de la fenêtre pour mieux voir à la lumière. Son visage se figea brusquement. Ses doigts se crispèrent sur le bord du cliché.
— Mon Dieu… C’est madame Corbeil… elle est morte ?
Miss Dupuis attendit que Madame Beaubien reprenne ses esprits. La responsable avait porté une main tremblante à sa gorge, ses doigts effleurant sa propre médaille.
— Madame Corbeil… répéta-t-elle dans un souffle. Mon Dieu, c’est impossible… C’est qu’il y a un bon moment que je ne l’ai vue.
Elle posa la photographie sur la table comme si elle brûlait ses doigts et se laissa tomber sur l’une des chaises au dossier sculpté. Le taffetas de sa robe chuchota dans le silence.
— Comment est-elle morte ?
Miss Dupuis hésita. Il fallait doser l’information.
— Je ne sais pas, madame. Moi, je ne suis qu’une intermédiaire. Mais il est urgent que je donne de l’information à sa famille. Avez-vous son adresse ?
Madame Beaubien hocha lentement la tête, encore sous le choc.
— Oui, bien sûr. Tout est consigné dans notre registre. Attendez…
Elle se releva avec difficulté et se dirigea vers la console de noyer où reposaient plusieurs volumes reliés de cuir. Elle en saisit un, revint vers la table et l’ouvrit d’une main mal assurée. Les pages craquèrent légèrement. Le registre exhalait cette odeur caractéristique du vieux papier et de l’encre séchée.
— Madame Corbeil… Corbeil… murmura-t-elle en parcourant les colonnes de sa main gantée.
Au loin, des voix féminines résonnèrent dans le couloir. Le bruissement des robes de soie se rapprochait. Miss Dupuis jeta un coup d’œil vers la porte. Les premières dames arrivaient pour la réunion.
— Ah, voilà, fit Madame Beaubien. Madame Rose Corbeil.
Mme Beaubien tourne le registre vers Miss Dupuis. Celle-ci sortit un petit carnet de sa poche et nota rapidement l’adresse. Elle lut que Madame Corbeil habitait Côte-Vertu.
— Était-elle une participante régulière à vos réunions ?
Madame Beaubien referma le registre en soupirant.
— Non, justement. C’est ce qui la rendait… particulière. Elle venait de manière irrégulière. Parfois elle assistait à toute la réunion, mais le plus souvent, elle se présentait simplement pour signer le registre de présence, échangeait quelques mots, puis repartait. Nous ne l’avons jamais comprise. Une femme étrange, voyez-vous. Belle et distinguée, mais… mystérieuse.
Des pas résonnèrent dans le couloir, accompagnés du froufrou des crinolines et du cliquetis délicat des chaînes de montre. La porte s’ouvrit et trois dames entrèrent, leurs voix s’interrompant net en découvrant Miss Dupuis.
— Ah, mesdames, fit Madame Beaubien en se ressaisissant. Entrez, entrez. J’en ai pour un instant encore.
Les nouvelles venues s’installèrent avec des regards curieux vers l’inconnue. Miss Dupuis sentit leurs yeux la jauger : son corsage, sa jupe, son chapeau. Elle se pencha vers Madame Beaubien et baissa la voix.
— Y avait-il quelqu’un dans la Confrérie qui la connaissait mieux ? Quelqu’un avec qui elle aurait pu se confier ?
Madame Beaubien pinça les lèvres, hésitante. Elle jeta un coup d’œil vers les autres dames qui déposaient leurs réticules sur la table.
— Il y a bien Madame Laflamme, finit-elle par dire à voix basse. Joséphine Laflamme. Elle… comment dire… elle s’intéresse beaucoup aux affaires des autres. Un peu trop, si vous voulez mon avis. C’est une commère de première classe. Tout ce qu’on lui confie finit par circuler dans toute la paroisse.
Miss Dupuis observa les dames qui continuaient d’arriver. L’une d’elles, plus corpulente que les autres, vêtue d’une robe de soie bordeaux à volants excessifs, entra en pérorant déjà.
— Vous ne devinerez jamais ce que j’ai appris chez le boucher ce matin ! La femme du notaire Berthiaume aurait…
— C’est elle, souffla Madame Beaubien en la désignant discrètement du menton.
Miss Dupuis étudia Madame Laflamme. Une femme d’une quarantaine d’années au visage poupin encadré de boucles brunes trop serrées. Ses petits yeux vifs ne cessaient de balayer la pièce, captant chaque détail, chaque expression.
— Pourriez-vous me la présenter ? demanda Miss Dupuis. Discrètement, si possible.
Madame Beaubien soupira, mais acquiesça. Elle se leva et traversa la pièce.
— Joséphine, ma chère, auriez-vous un instant ? Une dame souhaite vous parler.
Madame Laflamme se retourna vivement, ses yeux s’illuminant de curiosité.
— Oh ? Une dame ? À quel sujet ?
— Venez, je vous en prie.
Madame Beaubien la guida vers Miss Dupuis, puis s’éloigna stratégiquement pour accueillir d’autres arrivantes, bien qu’elle tendait visiblement l’oreille.
— Bonjour madame, fit Miss Dupuis en baissant la voix. Je suis Miss Dupuis. Pourriez-vous m’accorder quelques minutes ? C’est au sujet de Madame Corbeil.
Le visage de Madame Laflamme s’anima instantanément.
— Rose ?… Ah bon. Comment va-t-elle ? Il y a un bout de temps que je ne l’ai pas vu.
Miss Dupuis en prenant une légère inspiration :
— J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Elle est décédée.
Madame Laflamme se figea, la bouche entrouverte. Puis sa main gantée vola à sa poitrine dans un geste théâtral.
— Non ! C’est impossible ! Morte ? Mais comment ? Quand ? Mon Dieu, mon Dieu !
—Vous la connaissiez bien ? dit Miss Dupuis sans répondre à ses questions.
— Je savais bien aussi qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Elle n’est pas venue aux dernières réunions, vous comprenez, et pour elle, même si elle ne restait jamais longtemps, ce n’était pas habituel…
Sa voix avait monté d’un cran, attirant les regards des autres dames. Madame Beaubien se retourna vivement.
— Chut, madame, je vous en prie, murmura Miss Dupuis. La discrétion est importante.
Mais Madame Laflamme semblait déjà calculer mentalement qui elle pourrait informer en premier de cette nouvelle extraordinaire. Ses yeux brillaient d’une lueur qui n’avait rien à voir avec le chagrin. C’était l’excitation pure de celle qui détient une information capitale.
— Morte ! répéta-t-elle à voix basse, mais avec une intensité fébrile. Mais c’est terrible ! Absolument terrible ! Et son pauvre mari ! Savez-vous comment c’est arrivé ? Une maladie ? Un accident ? Oh, mon Dieu, ce n’était pas… ce n’était pas ce jeune homme, j’espère ?
Miss Dupuis la saisit fermement par le bras et l’entraîna vers le coin de la pièce près d’une fenêtre, loin des oreilles indiscrètes.
— Madame, je dois vous poser quelques questions, et j’ai besoin que vous restiez discrète. Pouvez-vous faire cela ?
Madame Laflamme hocha vivement la tête, bien que Miss Dupuis doutât fort qu’elle tînt parole bien longtemps. La commère avait déjà cet air avide de celle qui possède un secret trop lourd pour le garder.
— Oui, oui, bien sûr. Quelle tragédie ! Pauvre Rose ! continua-t-elle en se tamponnant les yeux avec un mouchoir brodé, sans qu’aucune larme n’apparût. Vous savez, mademoiselle, l’Église traverse des temps difficiles. Avec tous ces libéraux qui voudraient séparer l’Église et l’État, imaginez ! Et maintenant, cette mort… C’est un signe, sûrement un signe…
— Madame, l’interrompit Miss Dupuis. Vous venez de mentionner un jeune homme. Pourriez-vous m’en dire plus ?
Madame Laflamme se pencha, son chagrin de façade cédant rapidement la place à son penchant naturel pour les confidences croustillantes.
— Ah oui ! Le jeune homme. Vous comprenez, mademoiselle, Rose était une femme… comment dire… mystérieuse. Belle comme un cœur, vous comprenez. Des cheveux blonds magnifiques, toujours impeccablement coiffés. Des yeux bleu ciel magnifiques. Et ses toilettes ! Des robes qui venaient sûrement de Paris. Elle avait un je-ne-sais-quoi qui attirait les regards. Mais elle ne se confiait à personne, gardait ses distances.
Miss Dupuis sortit son petit carnet, faisant mine de prendre des notes pour une affaire de famille.
— Et ce jeune homme ?
Madame Laflamme baissa encore la voix, ses yeux brillant d’excitation malgré ses protestations de tristesse.
— Il venait parfois la chercher après les réunions. Beau garçon, bien mis, mais certainement pas son mari. Beaucoup trop jeune ! J’ai entendu dire une fois qu’il logeait au St Lawrence Hall, l’hôtel de la rue Saint-Jacques. Vous comprenez ce que cela signifie, mademoiselle…
Elle marqua une pause chargée de sous-entendus, ses sourcils levés. Elle continua :
— Une femme mariée qu’un jeune homme vient chercher pour aller à l’hôtel… Je ne veux rien insinuer, bien sûr, mais les apparences, vous savez… Les apparences… Et maintenant qu’elle est morte ! Oh, c’est peut-être lié ! Peut-être que son mari a découvert ! Ou peut-être que le jeune homme… Mon Dieu, c’est comme dans les romans-feuilletons !
Miss Dupuis nota soigneusement : St Lawrence Hall. C’était peut-être une piste.
— Ce jeune homme, l’avez-vous déjà vu de près ? Pourriez-vous le décrire ?
— Oh, de loin seulement. Grand, mince, élancé, cheveux foncés et moustache retroussée. Bien habillé, l’air d’un gentleman. Mais je vous le dis, mademoiselle, c’était louche. Très louche. Pensez-vous qu’il soit impliqué dans sa mort ? Oh, quelle histoire ! Il faut que je prévienne les autres dames, elles doivent savoir…
— Non ! l’arrêta vivement Miss Dupuis. Vous ne devez rien dire pour le moment. C’est crucial. La famille souhaite que cela reste discret jusqu’à ce que tout soit réglé.
Madame Laflamme parut déchirée entre son envie irrépressible de propager la nouvelle et le poids du secret qu’on lui confiait.
— Bien sûr, bien sûr. Je serai muette comme une tombe. Mais tout de même, les autres dames devraient savoir…
Miss Dupuis referma son carnet et glissa le crayon dans sa poche.
— Je compte sur votre discrétion, madame. Je vous remercie infiniment. Vous m’avez été d’une aide précieuse.
— Oh, mais attendez un peu ! J’ai encore des choses à vous raconter…
— Je dois malheureusement partir, l’interrompit Miss Dupuis en se levant. Mais vous avez été très généreuse de votre temps.
Elle traversa la pièce vers Madame Beaubien qui feignait d’arranger les livres de prières, mais observait manifestement la scène.
— Je vous remercie, madame, dit Miss Dupuis. Vous m’avez été d’un grand secours.
Madame Beaubien la raccompagna jusqu’à la porte. Sur le seuil, elle murmura :
— J’espère que vous ne prendrez pas tout ce que dit Joséphine pour argent comptant. Elle a tendance à… enjoliver les choses. Et je crains qu’elle ne garde pas longtemps le secret de la mort de Madame Corbeil. D’ici ce soir, toute la paroisse sera au courant.
— Je sais faire la part des choses, madame. Ne vous inquiétez pas. Encore merci.
Miss Dupuis sortit dans le couloir, puis traversa le vestibule aux murs blanchis. Le portier lui ouvrit la porte sans un mot. L’air frais de septembre la saisit, chassant les odeurs d’encens et de cire du Séminaire.
Elle remonta l’allée de gravier, franchit le portail de fer forgé et se retrouva dans la rue Notre-Dame. Elle consulta sa montre : 2 h 10. Elle avait tout ce qu’il lui fallait : un nom, une adresse, et une piste concernant un mystérieux jeune homme au St Lawrence Hall.
Elle se dirigea d’un pas décidé vers le poste de police de la rue Bonsecours. Robinson voudrait savoir immédiatement. La belle dame de Côte-Vertu avait enfin un nom : Rose Corbeil.
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