Belle Dame-Épisode 6

Sur le chemin de Côte-Vertu

Miss Dupuis remonta la rue Bonsecours d’un pas vif. Le soleil de l’après-midi chauffait agréablement ses épaules à travers le tissu de sa veste ajustée. Elle venait tout juste de finir son rapport à Robinson. Le chef l’avait écoutée attentivement, hochant la tête à plusieurs reprises pendant qu’elle lui racontait sa visite au Séminaire Saint-Sulpice.

— Rose Corbeil, avait-il répété en notant le nom dans son carnet. Côte-Vertu. Bon travail, Miss Dupuis.

Il s’était ensuite tourné vers Morin.

— Morin, tu vas accompagner Miss Dupuis à Côte-Vertu. Vous irez annoncer la nouvelle au mari et l’interroger.

Morin s’était raidi sur sa chaise.

— Chef, je pourrais y aller seul. Ce genre d’affaires, c’est délicat. Un mari qui apprend la mort de sa femme…

— Justement, avait coupé Robinson. Miss Dupuis a découvert le corps et identifié la victime, c’est elle qui mène l’enquête. Tu l’accompagnes, Morin. Point final.

Le jeune détective avait serré les mâchoires sans répliquer.

Maintenant, Miss Dupuis se dirigeait vers l’écurie municipale où Morin devait préparer la voiture. Elle tourna au coin de la rue Saint-Paul et aperçut le bâtiment de pierre grise. L’odeur caractéristique du crottin et du foin flottait dans l’air tiède de septembre.

Morin l’attendait déjà près d’une voiture découverte. C’était un boghei léger, avec un siège avant pour le conducteur et son passager, et un petit siège arrière tourné vers l’avant. La caisse de bois verni reposait sur quatre roues à rayons. Un unique cheval bai attendait patiemment entre les brancards, la queue chassant les mouches de septembre.

— Tu es prête ? lança Morin sans la regarder.

Il vérifiait les sangles avec des gestes secs, tirant sur le harnais peut-être un peu plus fort que nécessaire.

— Oui, répondit Miss Dupuis en grimpant dans la voiture.

Elle s’installa sur le siège à côté de Morin, arrangeant sa jupe de serge grise. Il saisit les rênes et, d’un claquement de langue, fit démarrer le cheval.

La voiture s’ébranla, cahotant légèrement sur les pavés de la rue. Ils remontèrent vers le nord, traversant le cœur de la ville. Les édifices de pierre défilaient de chaque côté. Des marchands fermaient leurs volets pour la journée. Une charrette chargée de tonneaux les croisa en grinçant.

Miss Dupuis observait le profil de Morin. Il fixait la route, droit devant, les épaules tendues, la mâchoire crispée. Ses mains serraient les rênes avec une force inutile. Le silence entre eux pesait comme une pierre.

Ils passèrent devant la basilique Notre-Dame, ses deux tours se découpant contre le ciel bleu. Bientôt, ils quittèrent les pavés pour une route de terre battue. Plus loin, les chemins devinrent moins encombrés. Les maisons s’espacèrent. 

Miss Dupuis rompit enfin le silence.

— Morin, on devrait peut-être faire le point sur ce qu’on sait.

Il haussa les épaules sans se retourner.

— Tu as assisté au rapport de ce matin, comme moi.

— Justement. Récapitulons. Une femme étranglée, disposée dans une clairière comme une mise en scène. Rose Corbeil, membre de la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille. Mariée. Habitant Côte-Vertu. Un jeune homme mystérieux qui venait la chercher après les réunions.

— Le gars du St Lawrence Hall, marmonna Morin.

La voiture cahota sur une ornière. Miss Dupuis se rattrapa au rebord de bois.

— C’est peut-être une piste sérieuse ?

— Peut-être. Ou peut-être que c’est juste les ragots d’une commère qui s’ennuie.

Miss Dupuis fronça les sourcils. Le ton de Morin était coupant, presque méprisant.

— Peut-être… Peut-être…

Morin fit claquer les rênes et le cheval accéléra légèrement. Ils s’engageaient maintenant dans la campagne du nord de l’île. Des champs de blé fauché s’étendaient de chaque côté, les chaumes dorés brillant sous le soleil déclinant. Au loin, une ferme fumait paisiblement.

Miss Dupuis observa le paysage quelques instants, puis se tourna vers Morin.

— Dis-moi, Morin. Leclerc. Comment va-t-il ?

Le jeune détective se raidit visiblement. Ses épaules se redressèrent. Il garda le silence pendant plusieurs secondes, comme s’il pesait chaque mot.

— Pourquoi tu veux savoir ça ?

— Parce que je l’ai remplacé et je sais qu’il était très bien apprécié, en particulier par toi.

Morin serra les mâchoires. La voiture roula encore un moment avant qu’il ne réponde.

— Leclerc était un bon détective. Le meilleur, même. Il connaissait le droit mieux que personne. Il savait poser les bonnes questions, trouver les bonnes pistes. Robinson lui faisait confiance pour tout.

Sa voix avait pris une chaleur qu’elle n’avait pas eue jusque-là. Miss Dupuis attendit, sentant qu’il avait besoin d’en dire plus.

— C’est bien dommage, ce qui lui est arrivé le jour de la Saint-Patrick. Tout ça parce qu’il était policier et qu’on l’a reconnu.

Morin s’interrompit. Ses mains tremblaient légèrement sur les rênes.

— On a cru qu’il allait mourir. Il a survécu, mais… il n’est plus le même. Il a déménagé à Hochelaga. Il dit qu’il ne peut plus supporter Griffintown, le bruit, les foules…. Il ne reviendra pas.

Miss Dupuis hocha lentement la tête.

— Je suis désolée. Ça a dû être difficile pour toi.

— Difficile ? répéta Morin avec un rire amer. J’ai perdu mon mentor, ma référence. Et maintenant, tu le remplaces. Une femme qui n’a même pas un an d’expérience.

Le ton était devenu accusateur. Miss Dupuis sentit la colère monter en elle, mais elle la contint.

— Je n’ai pas choisi de le remplacer, Morin. Le chef m’a engagée parce qu’il avait besoin de quelqu’un. Je fais de mon mieux.

— Ton mieux, cracha Morin. Tu prends des photos, tu interroges des bonnes femmes dans des confréries. Mais sur le terrain, quand il faudra affronter un criminel, tu feras quoi ?

— Ce que j’ai à faire, répliqua sèchement Miss Dupuis. Comme toi. Comme Kelly. Comme le chef.

Morin secoua la tête et se replongea dans le silence. La voiture continua son chemin, traversant maintenant une zone plus boisée. Les érables déployaient leurs feuillages flamboyants, or et pourpre mêlés. Le soleil descendait lentement vers l’horizon, projetant des ombres longues sur la route.

Miss Dupuis soupira. Elle aurait aimé entretenir de meilleurs rapports avec Morin, mais chaque échange virait à l’affrontement. Lorsqu’elle s’était confiée à son mari au sujet de ces tensions, il lui avait demandé s’il s’agissait de simple jalousie professionnelle ou si quelque chose de plus profond motivait cette hostilité. Miss Dupuis n’y avait pas songé et n’avait pas eu envie d’approfondir la question.

Ils roulèrent encore un long moment sans parler. Le claquement régulier des sabots sur la terre battue rythmait le silence. Des oiseaux piaillaient dans les arbres. Au loin, on entendait le meuglement d’une vache.

Finalement, Miss Dupuis décida de briser à nouveau le silence. Elle cherchait un terrain neutre, quelque chose qui adoucirait peut-être l’atmosphère.

— Et toi, Morin ? Comment va ta femme ?

Elle avait à peine fini sa phrase qu’elle regretta ses mots. Morin se figea. Son visage se ferma complètement. Il ouvrit la bouche, la referma, bafouilla quelque chose d’incompréhensible.

— Je… elle… ça va.

Sa voix était étranglée. Ses oreilles avaient rougi.

Miss Dupuis sentit qu’elle avait touché un point sensible. Elle voulut s’excuser, reculer, mais Morin reprit soudainement les mots sortant en vrac.

— On voudrait des enfants. Mais… ce n’est pas possible.

Il s’interrompit brusquement, comme s’il en avait trop dit. Ses mains serrèrent les rênes encore plus fort. Son dos se voûta légèrement.

Miss Dupuis ne sut quoi répondre. Elle aurait sans doute aimé trouver des mots de réconfort. Finalement, le silence retomba, encore plus pesant qu’avant.

Morin ne fit pas la réciproque. Il ne lui demanda rien sur sa propre vie, sur son mariage avec Turmel, sur ses projets. Il se contenta de fixer la route devant lui, les épaules affaissées.

La voiture continua son chemin vers le nord. Ils traversèrent un petit hameau, quelques maisons groupées autour d’une forge. Un forgeron levait son marteau sur une enclume, les étincelles jaillissant dans l’air. Plus loin, ils passèrent devant une ferme où des enfants jouaient dans la cour. Une femme étendait du linge sur une corde.

Le paysage changeait graduellement. Les terres cultivées laissaient place à des boisés plus denses. On sentait la proximité de la rivière des Prairies. L’air était plus frais, chargé de l’odeur de l’eau et des feuilles mortes.

Ils approchaient. Bientôt, ils devraient annoncer à Étienne Corbeil que sa femme était morte. Étranglée. Abandonnée dans une clairière comme une offrande macabre.

Elle sortit son carnet et relut l’adresse notée au Séminaire. Côte-Vertu, près de la rivière des Prairies, face à l’île aux chats. La maison devait être isolée, loin du village.

— On devrait décider qui va parler, dit-elle soudain.

Morin tourna légèrement la tête vers elle.

— Quoi ?

— Qui va annoncer la nouvelle au mari. Qui va l’interroger. On devrait s’entendre là-dessus.

Morin serra les mâchoires. Sa petite moustache frémit.

— Le chef a dit que tu menais l’enquête.

— Oui, mais toi, tu as plus d’expérience pour ce genre de situation.

— Tu veux que je le fasse ?

Miss Dupuis hésita. Elle savait que c’était important de prendre les devants, d’assumer son rôle. Mais elle savait aussi que Morin avait raison sur un point : annoncer une mort à un mari était délicat, et elle n’avait jamais fait ça auparavant.

— Je pense que ce serait mieux si c’était moi, finit-elle par dire. Mais tu m’aideras si je fais fausse route.

Morin haussa les épaules avec une grimace.

— Comme tu veux.

Son ton laissait clairement entendre qu’il n’approuvait pas, mais qu’il s’inclinait de mauvaise grâce.

La voiture émergea soudain des bois. Devant eux s’ouvrait un paysage dégagé. La rivière des Prairies brillait au loin, ses eaux scintillant sous le soleil déclinant. De l’autre côté, on apercevait l’île Jésus, ses rives boisées se découpant contre le ciel. Plus près, une petite île rocheuse couverte d’arbres flottait sur l’eau.

Morin ralentit le cheval en approchant d’un embranchement.

— C’est par là, dit-il en tournant vers la droite.

Le chemin devenait plus étroit, bordé d’arbres des deux côtés. Le soleil perçait à travers les branches, créant des taches de lumière dansantes sur le sol.

Miss Dupuis plissa les yeux. La maison devait être quelque part par ici. Ils continuèrent à rouler encore quelques minutes. La route longeait maintenant la rivière. Des champs s’étendaient à leur droite, les chaumes dorés ondulant légèrement dans la brise.

— L’île aux chats doit être par-là, dit Morin.

Soudain, Miss Dupuis reconnut le paysage. Son cœur se serra.

— Arrête, lança-t-elle d’une voix ferme.

Morin tira sur les rênes. Le cheval ralentit puis s’immobilisa.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Sur la gauche, un sentier s’enfonçait dans un boisé dense. Les érables et les chênes formaient une voûte sombre au-dessus du chemin de terre battu. Les feuilles d’or et de pourpre filtraient la lumière du soleil déclinant, créant des taches mouvantes sur le sol.

— C’est là, dit Miss Dupuis à voix basse. Le sentier qui mène à la Source des Fées.

Morin se tourna vers elle, puis son regard se porta vers la forêt.

— C’est là ?

— Oui. On a laissé la voiture au bord de la route et on a marché pendant une dizaine de minutes. La clairière est au fond.

Le silence retomba. Tous deux fixaient l’orée de la forêt. Il était évident que Miss Dupuis revoyait la scène : le corps de Rose Corbeil étendu sur l’herbe, les bras le long du corps, parfaitement symétrique. Les souliers vernis noirs avec leurs boucles d’argent. La robe bleue de qualité. Le visage paisible malgré la mort violente.

— Elle était là, à quelques pas de chez elle, murmura-t-elle. Son mari habitait à moins d’un demi-mile. Il voyait sûrement cette forêt tous les jours.

Morin hocha lentement la tête.

— Tu penses qu’il savait qu’elle était là ?

— Je ne sais pas. Mais c’est une des questions qu’il faudra lui poser.

Miss Dupuis observa encore le sentier. Des oiseaux piaillaient dans les branches. Le vent faisait bruisser les feuilles. Tout semblait paisible, innocent. Rien n’indiquait qu’un meurtre avait été commis ici, à peine trois jours auparavant.

— Allons-y, finit-elle par dire.

Morin fit repartir le cheval. La voiture s’ébranla, laissant derrière eux la forêt et son secret.

Ils roulèrent encore quelques minutes. Au loin, une fumée s’élevait dans le ciel.

— Là, fit Morin. L’île aux chats, dit Morin en la désignant du menton.

Miss Dupuis plissa les yeux. La maison devait être quelque part par là.

Ils continuèrent à rouler encore quelques minutes. La route longeait maintenant la rivière. Les arbres flamboyaient dans la lumière dorée de cette fin d’après-midi, projetant des ombres longues sur le chemin de terre battue. Des champs s’étendaient à leur gauche. 

La voiture ralentit. 

— C’est là, dit Morin en désignant un point devant eux.

Miss Dupuis vit la maison à droite, puis tourna la tête vers la gauche. La terre de Corbeil s’étendait en une bande étroite et démesurément longue, typique de ces concessions que les Sulpiciens accordaient aux cultivateurs. Le champ s’étirait vers le sud, strié de sillons qui couraient jusqu’à l’orée d’une forêt dense. Quelques vaches rousses paissaient tranquillement près d’une clôture de perches. Au-delà des bêtes, la terre montait légèrement avant de disparaître dans le sous-bois touffu d’érables et de bouleaux.

Morin fit tourner le cheval sur un petit chemin de terre qui s’enfonçait vers la droite. Les roues de la voiture cahotèrent sur les ornières. À leur gauche se dressait une grange imposante, ses planches de bois grisées par les intempéries. Un tas de foin fraîchement coupé s’amoncelait près de la porte grande ouverte. À droite, un potager encore garni s’étendait sur une bonne surface. Miss Dupuis reconnut des rangs de choux, des citrouilles orangées qui luisaient dans l’herbe, et des plants de maïs dont les épis séchaient encore sur pied.

La maison apparut au bout du chemin. C’était une solide bâtisse en pierre grise, d’un étage et demi, coiffée d’un toit à deux versants percé de lucarnes. Les murs épais témoignaient de plusieurs générations de labeur et de prospérité. Une galerie couverte courait sur toute la façade, soutenue par des colonnes de bois peint en blanc. Deux larges cheminées de pierre s’élevaient aux extrémités du toit. 

Derrière la maison, entre les bâtiments et les arbres qui bordaient la rive, Miss Dupuis devina le miroitement de la rivière des Prairies. L’eau scintillait dans la lumière déclinante, et l’on apercevait, au milieu du cours d’eau, la silhouette sombre de l’Île aux Chats.

Morin arrêta la voiture devant la galerie. Presque aussitôt, la porte s’ouvrit et un homme apparut, mâchant encore quelque chose. Il s’essuya rapidement la bouche du revers de la main et descendit les marches.

Étienne Corbeil n’était pas grand, mais il était bâti comme un taureau. Ses épaules larges et son torse épais lui donnaient une allure de force tranquille. Des favoris bruns encadraient son visage carré, mais le sommet de son crâne était complètement dégarni, ce qui accentuait la rondeur de sa tête. Ses mains étaient larges, noueuses, des mains habituées au travail de la terre.

— Bonsoir, dit-il en s’approchant de la voiture, les sourcils froncés. J’peux vous aider ?

Miss Dupuis et Morin descendirent de voiture. Elle lissa sa jupe du plat de la main et s’avança la première.

— Monsieur Corbeil ? Je suis Miss Dupuis, détective à la police de Montréal. Et voici mon collègue, le détective Morin.

Le visage de Corbeil se ferma aussitôt. Il jeta un coup d’œil vers la maison, puis revint aux deux visiteurs.

— La police ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Nous aurions quelques questions à vous poser, dit Miss Dupuis d’une voix calme. Est-ce qu’on pourrait entrer ?

Corbeil hésita un instant, les mâchoires serrées. Puis il hocha la tête et fit demi-tour.

— Suivez-moi.

Ils gravirent les marches de la galerie et pénétrèrent dans la maison. Miss Dupuis franchit le seuil et s’arrêta un instant pour laisser ses yeux s’habituer à la pénombre. Ils se trouvaient dans une vaste cuisine qui occupait presque toute la largeur de la maison. Une odeur de ragoût de bœuf et de pain frais flottait dans l’air.

La pièce respirait l’aisance sans ostentation. Une grande table de pin massif trônait au centre, entourée de chaises au dossier droit. Un poêle de fonte noir, imposant et luisant, occupait un coin de la pièce, sa tuyauterie montant jusqu’au plafond. 

Sur le mur opposé, une horloge de parquet marquait six heures moins le quart avec un tic-tac régulier. Des armoires vitrées laissaient voir de la vaisselle en porcelaine blanche. Un vaisselier ancien exhibait quelques pièces d’argenterie qui brillaient faiblement à la lueur des lampes à l’huile. 

Le plancher de bois franc, usé mais propre, craquait sous leurs pas.

Près du poêle, une vieille femme se tenait immobile, une louche à la main. Elle était petite et voûtée, vêtue d’une robe grise toute simple et d’un tablier blanc noué à la taille. Ses cheveux gris étaient tirés en un chignon serré. Son visage ridé et tanné parlait de longues années de labeur. Elle regardait les visiteurs sans un mot, les yeux éteints, comme si elle était habituée à se faire invisible.

Corbeil ne fit aucun geste pour la présenter. Il tira simplement deux chaises et les désigna d’un mouvement du menton.

— Assoyez-vous.

Miss Dupuis et Morin prirent place. Corbeil s’installa face à eux, les bras croisés sur la table. La vieille femme retourna silencieusement à son chaudron, tournant le dos à la scène.

— Alors ? demanda Corbeil d’un ton bourru. Qu’est-ce que vous voulez ?

Miss Dupuis prit une longue inspiration. Elle croisa les mains sur la table et le regarda droit dans les yeux.

— Monsieur Corbeil, est-ce que votre épouse est ici ?

Corbeil fronça les sourcils, déconcerté par la question.

— Rose ? Non, a l’est pas icitte. Pourquoi ?

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

L’homme se passa une main sur le crâne, réfléchissant.

— Ben… vendredi matin. J’étais parti aux champs de bonne heure. Y a beaucoup d’ouvrage en ce temps-citte de l’année, faut rentrer les récoltes avant les gelées. Quand j’suis revenu pour souper, elle était partie.

Morin se pencha légèrement en avant.

— Et ça ne vous a pas inquiété ?

Corbeil haussa les épaules.

— Non. C’est le samedi qu’elle part d’habitude pour ses affaires. Mais des fois, elle part le vendredi. Ça m’arrive de pas la voir pendant trois, quatre jours. J’me suis dit qu’elle était partie comme d’habitude.

Miss Dupuis sortit lentement la photographie de la poche de sa veste et la déposa sur la table, face contre le bois.

— Monsieur Corbeil, est-ce que vous reconnaissez cette femme ?

Elle retourna la photo. Corbeil y jeta un coup d’œil et son visage s’illumina aussitôt.

— C’est Rose ! Où est-ce que vous avez eu ça ? Rose a jamais voulu se faire tirer le portrait.

Puis, il fronça les sourcils en examinant plus intensément la photo.

—Mais, à se r’ssemble pas. Ben… c’est elle… pis c’est pas elle.

Miss Dupuis prit la photo et la remit dans sa poche. Elle cherchait ses mots, mais aucune formule douce ne lui venait. Il fallait le dire, simplement.

— Monsieur Corbeil… je suis vraiment désolée de vous apprendre ça, mais… votre femme est décédée.

Le silence tomba comme une pierre dans un puits. Corbeil resta figé, la bouche entrouverte, les yeux fixés sur Miss Dupuis. Il cligna des paupières une fois, deux fois, comme s’il tentait de déchiffrer une langue étrangère.

— Quoi ? finit-il par articuler d’une voix blanche. Ça se peut pas… ça se peut pas… elle était icitte y a pas longtemps.

— On a retrouvé son corps lundi matin, poursuivit Miss Dupuis avec douceur. Près de la Source aux Fées, dans la forêt voisine. 

— La Source aux Fées ?… c’est là qu’on va prendre l’eau de Pâques…. Qu’est-ce qu’a faisa là ?

—Je suis vraiment désolée, dit Miss Dupuis.

Les mains de Corbeil se mirent à trembler sur la table. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son visage se décomposa lentement, les traits s’affaissant comme sous un poids invisible. Puis, d’un coup, il éclata en sanglots, le front s’abattant dans ses larges paumes. Ses épaules tressautaient, secouées de spasmes violents.

Dans son coin, la vieille femme lâcha sa louche qui tomba avec un bruit mat. Elle porta une main à sa bouche et, sans un mot, alla s’asseoir sur une chaise près de la fenêtre, le visage tourné vers l’extérieur.

Miss Dupuis et Morin attendirent en silence. L’horloge continuait son tic-tac régulier. Dehors, une vache meuglait au loin. Finalement, Corbeil releva la tête. Ses yeux étaient rouges, son visage marbré de larmes.

— Comment… comment c’t’arrivé ? balbutia-t-il.

Miss Dupuis hésita une fraction de seconde.

— On pense qu’elle a été… qu’on l’a tuée, monsieur Corbeil.

— Tuée ? répéta-t-il d’une voix cassée. Mais… mais c’é quoi, c’t’affaire…cé qui qui a fait ça ? Rose… Rose, c’était la femme la plus douce… Tout le monde l’aimait…

Il secoua la tête, incapable d’accepter ce qu’il venait d’entendre. Les larmes coulaient librement sur ses joues.

— Quand c’é que c’t’arrivé ?

— On pense que c’était vendredi, dit Morin. Le 21 septembre. Son corps a été découvert lundi matin.

Corbeil fronça les sourcils malgré sa douleur.

— Vendredi ? Mais… mais a l’était vivante vendredi matin…

Morin se raidit légèrement dans sa chaise. Miss Dupuis vit le changement dans son attitude.

— Monsieur Corbeil, vous ne vous êtes pas inquiété qu’elle soit partie pendant trois jours ? demanda Morin d’un ton plus sec.

Corbeil s’essuya le visage du revers de la main.

— J’vous l’ai dit, a partait souvent comme ça. A l’allait à ses… à ses « sessions spirituelles », qu’elle disait. 

Miss Dupuis se pencha doucement vers lui.

— Ses sessions spirituelles ?

— Oui. Avec les Dames de la Sainte-Famille. C’était important pour elle, ces affaires-là. A partait le vendredi soir ou le samedi matin, pis a rev’nait le mardi ou le mercredi. Des fois même le jeudi.

Morin jeta un regard vers la vieille femme assise près de la fenêtre.

— Et elle, demanda-t-il en la désignant du menton, est-ce qu’elle était au courant des départs de ta femme ?

Corbeil tourna la tête vers la veuve et secoua la tête.

— Non. Alberte vient juste faire le souper les soirs de semaine. Pis a vient faire le ménage le mardi pis le jeudi. Pas le vendredi. A sait rien pantoute.

La vieille dame hocha lentement la tête sans se retourner, confirmant les dires de Corbeil.

Miss Dupuis prit une inspiration.

— Monsieur Corbeil, est-ce que votre femme avait des ennemis ? Quelqu’un qui lui aurait voulu du mal ?

Corbeil la regarda comme si elle venait de proférer une absurdité.

— Des ennemis ? Rose ? Jamais de la vie. C’était la bonté même. A l’aidait tout le monde. A donnait aux pauvres, a soignait les malades du rang… Y a personne qui y en voulait.

Morin croisa les bras, son regard se durcissant.

— Est-ce que tu connais vraiment ta femme, Corbeil ?

Le silence retomba, lourd et accusateur. Corbeil fixa Morin sans répondre, la mâchoire serrée. Quelque chose passa dans ses yeux, de la colère, ou peut-être de la honte. Mais il ne dit rien.

Miss Dupuis se leva doucement, entraînant Morin dans son mouvement.

— On va vous laisser maintenant, dit-elle. On aura sûrement d’autres questions dans les prochains jours. Si vous pensez à quelque chose qui pourrait nous aider, n’hésitez pas à nous le faire savoir.

Miss Dupuis déposa sur la table une carte de visite. Il la prit dans sa main et la tourna plusieurs fois. Il ne bougea pas. Il restait assis, les épaules voûtées, le regard vide fixé sur la table. Puis il envoya valser la petite carte à travers la table.

— J’sais pas lire… J’veux la voir, murmura-t-il soudainement. Je veux voir ma femme.

— C’est certain. Des policiers vont venir vous chercher demain pour aller la voir. Nous avons besoin que vous l’identifiiez.

Après les salutations d’usage, les deux détectives se dirigèrent vers la porte et sortirent lentement, laissant Corbeil à son chagrin. Le soleil touchait maintenant l’horizon, embrasant le ciel de teintes orangées et pourpres. Les arbres projetaient des ombres immenses sur le chemin.

Morin détacha le cheval et grimpa dans la voiture. Miss Dupuis le rejoignit et ils s’engagèrent sur le chemin du bord de l’eau en direction de Montréal. Pendant un long moment, aucun des deux ne parla. Seul le bruit des sabots sur la terre battue et le grincement des roues troublaient le silence.

— C’est lui, finit par dire Morin.

Miss Dupuis tourna la tête vers lui.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— C’est toujours le mari. Il savait pas où elle était pendant trois jours, pis ça le dérangeait même pas? Y a quelque chose qui cloche.

— Peut-être, dit Miss Dupuis pensivement. Mais son chagrin avait l’air sincère.

— Les meilleurs menteurs sont ceux qui croient à leurs propres mensonges, répliqua Morin.

Miss Dupuis regarda la route défiler devant eux. Les ombres s’allongeaient, avalant peu à peu le paysage. Bientôt, ils fileraient dans l’ombre, éclairés seulement par les réverbères de la ville.  

Derrière eux, la maison Corbeil disparaissait dans la pénombre. 

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