
Miss Dupuis venait d’assister aux funérailles de Rose Corbeil. Elle avait suivi de loin le cortège funèbre jusqu’au cimetière où allait être enterré son corps. La petite cérémonie funèbre autour de la fosse venait de se terminer. Les hommes avaient quitté les lieux, sauf le fossoyeur.
La femme à la robe de soie noire que miss Dupuis avait aperçue dans l’église, et qui l’avait intriguée s’approchait maintenant de la fosse. Le fossoyeur continuait son travail, pelletée après pelletée, sans prêter attention à cette présence féminine qui défaisait toutes les conventions.
Le soleil déclinait rapidement. Les ombres s’allongeaient entre les pierres tombales. Les feuilles des érables flamboyaient d’orange et de rouge dans la lumière dorée du crépuscule. Un vol d’oiseaux traversa le ciel, leurs cris perçants brisant momentanément le silence du cimetière.
Miss Dupuis se tenait immobile derrière un monument funéraire, observant la femme. Puis, elle prit sa décision, sortit de sa cachette et s’avança d’un pas mesuré vers la femme.
Celle-ci l’entendit approcher. Elle se retourna brusquement, sa main gantée se portant instinctivement à sa gorge. Derrière la voilette noire, Miss Dupuis aperçut des yeux bruns qui la fixaient avec une intensité troublante.
— Pardonnez-moi, dit Miss Dupuis en s’arrêtant à quelques verges. Je ne voulais pas vous surprendre.
La femme demeura silencieuse un instant, jaugeant Miss Dupuis du regard. Puis elle releva légèrement sa voilette, dévoilant un visage d’une beauté frappante. Ses traits étaient fins, aristocratiques. Ses cheveux sombres encadraient un visage pâle aux pommettes hautes. Elle devait avoir une trentaine d’années, peut-être trente-deux ou trente-trois.
— Vous êtes qui ? demanda-t-elle en anglais d’une voix calme.
Miss Dupuis hocha la tête.
— Thérèse Dupuis, détective au Service de police de Montréal.
D’abord surprise, la femme esquissa ensuite un sourire triste.
— Une femme détective. Rose aurait apprécié l’ironie.
— Vous connaissiez Rose Corbeil, je crois ?
Après un moment d’hésitation, la femme finit par avouer :
— Oui. Enfin, je la connaissais sous un autre nom. Rose Ravenel.
Le visage de Miss Dupuis se contracta, signe chez elle d’une concentration renouvelée.
— Puis-je savoir votre nom ?
La femme hésita. Elle regarda autour d’elle, comme pour s’assurer qu’elles étaient seules. Le fossoyeur avait terminé son travail et s’éloignait vers la remise, sa pelle sur l’épaule.
— Antonia, finit-elle par répondre. Antonia Willard. Mais je portais un autre nom quand je l’ai rencontrée. Antonia Ford.
Miss Dupuis fronça les sourcils. Ce nom lui disait vaguement quelque chose, semble-t-il.
— J’enquête sur la mort de Rose et je n’ai encore rencontré personne qui l’ait connue intimement, à part son mari bien sûr. Et je vois que vous semblez bien la connaître.
Puis, après une certaine hésitation, Miss Dupuis ajouta :
— J’estime que Rose mérite que l’on comprenne ce qui lui est arrivé. Accepteriez-vous de m’aider à lui rendre cette justice ?
Antonia baissa les yeux vers la tombe. Un long silence s’installa entre elles. Seul le bruissement des feuilles d’érable dans la brise légère troublait le calme du cimetière.
— Marchons, dit finalement Antonia. Je ne peux pas rester ici plus longtemps.
Elles s’éloignèrent de la tombe, remontant lentement l’allée de gravier. Leurs pas craquaient doucement sur les petites pierres. Autour d’elles, les monuments funéraires projetaient des ombres longues et déformées.
— Antonia… Vous permettez que je vous appelle Antonia ?
— Faites donc.
— Antonia, comment avez-vous connu Rose ? demanda Miss Dupuis.
— À Washington. C’était en janvier 1864.
— Que faisiez-vous à Washington ?
Antonia tourna son visage vers Miss Dupuis. Un sourire amer étira ses lèvres.
— La même chose que Rose. J’étais espionne pour les Sudistes.
Antonia remarqua le léger tressaillement de Miss Dupuis.
— Vous semblez surprise.
— Disons plutôt… étonnée de votre franchise. La plupart des gens auraient cherché à dissimuler un tel passé.
Antonia haussa légèrement les épaules.
— Tout cela appartient à une autre époque. Et puis, si vous enquêtez sur Rose, autant que vous sachiez la vérité. Mentir ne la ramènera pas.
Miss Dupuis laissa couler un silence. Les deux femmes continuèrent à marcher comme si elles étaient de vieilles amies, se laissant envahir par la paix du cimetière.
— Comment vous êtes-vous rencontrées ?
— Par hasard. Enfin, ce que j’ai cru être le hasard. Rose était descendue de Montréal pour remettre un message à notre réseau. Nous nous sommes croisées près de l’église St Patrick, où certains d’entre nous recevaient des instructions. Elle portait toujours un voile, même par beau temps. Cela m’intriguait.
Elles tournèrent à gauche dans une allée secondaire. Des pierres tombales plus modestes bordaient le chemin. Certaines croix de bois étaient si vieilles qu’elles penchaient dangereusement.
— Puis, elle m’a abordée, reprit Antonia. Elle savait qui j’étais. Elle connaissait mes activités. Elle m’a proposé de travailler ensemble.
— Vous avez accepté ?
— Oui. Rose était remarquable. Elle venait collecter auprès de moi des informations sur les mouvements de troupes, les plans de bataille, les changements de commandement. Puis elle transmettait le tout à Montréal.
— À qui ?
— À différentes personnes. Je ne connaissais pas tous ses contacts, répondit Antonia, qui vraisemblablement, ne voulait rien dire sur ses relations.
Elles passèrent devant un monument imposant, un ange de pierre aux ailes déployées. Le visage de l’ange était serein, presque souriant, comme s’il accueillait les morts avec bienveillance.
— Nous avons appris beaucoup ensemble, continua Antonia. Comment changer d’apparence, comment mémoriser des messages, comment déjouer les surveillances. Elle était insaisissable.
Puis, elle ajouta en souriant :
— Il arrivait même que l’on nous confonde. En tous les cas, les nordistes la cherchaient partout, mais ils ne savaient jamais où elle se trouvait vraiment.
— Ils l’appelaient la dame voilée, dit Miss Dupuis.
Antonia hocha la tête.
— Oui, effectivement. Personne ne la connaissait vraiment. Rose changeait constamment d’identité. Un jour elle était une veuve en deuil. Le lendemain, elle était une jeune femme coquette. Le surlendemain, elle était devenue une gouvernante austère. Elle était comme une actrice qui ne quittait jamais la scène.
— Combien de temps avez-vous travaillé ensemble ?
— Pas très longtemps en somme. Environ un an pendant l’une des périodes les plus troublées, en 1864. J’exploitais ma maison familiale qui était située dans une zone stratégique entre Washington et les lignes des Sudistes. Je recueillais des renseignements auprès des officiers nordistes qui séjournaient chez moi. Ils pensaient que j’étais une simple civile sympathique.
Puis, le visage d’Antonia devint tout triste :
— Rose était… (elle s’interrompit, cherchant ses mots) Rose comptait beaucoup pour moi. Mais les choses ne se sont pas terminées comme j’aurais voulu.
Elles arrivèrent à une intersection d’allées. Miss Dupuis s’arrêta et se tourna vers Antonia.
— Que s’est-il passé ?
Le visage d’Antonia se durcit. Ses yeux bruns s’éteignirent.
— Je me suis fait attraper par les Nordistes. Ils ont trouvé des documents compromettants. J’ai été arrêtée et emprisonnée à l’Old Capitol Prison. J’y suis restée plusieurs semaines. Les conditions étaient horribles. Cellule froide, humide, infestée de rats. Nourriture infecte. Les gardes nous traitaient comme des criminelles.
Miss Dupuis observa Antonia attentivement. Malgré son élégance actuelle, on devinait qu’elle avait vécu des épreuves difficiles. Ses mains gantées tremblaient légèrement.
— Comment vous en êtes-vous sorti ?
Un sourire étrange passa sur le visage d’Antonia.
— J’ai épousé l’un de mes geôliers. Le Major Joseph Clapp Willard. Un officier nordiste.
Miss Dupuis ne put cacher sa surprise.
— Vous avez épousé un Nordiste ?
— Oui, effectivement. Joseph a dû divorcer de sa première épouse et démissionner de l’armée pour m’épouser.
— Ce fut un grand changement dans votre vie que tout cela. D’espionnes sudistes vous êtes devenue une nordiste.
Antonia s’arrêta de marcher. Elle regarda Miss Dupuis droit dans les yeux.
— Ce n’est pas comme cela que je vois les choses. Je l’aimais. Je sais que cela peut paraître étrange. J’étais une espionne sudiste, il était un officier nordiste. Mais pendant ma détention, il s’est montré bon avec moi. Respectueux. Compatissant. Nous avons parlé pendant des heures. J’ai découvert un homme intègre, intelligent, qui détestait cette guerre autant que moi.
Elles se remirent en marche. Le soleil touchait presque l’horizon maintenant. Les ombres s’allongeaient démesurément, transformant les monuments funéraires en silhouettes fantomatiques.
— J’imagine que votre rapport avec Rose a dû changer à partir de ce moment-là.
— Pas avant octobre 1865. Joseph et moi nous étions installés à Washington. Nous tenions le Willard Hotel, l’établissement familial de Joseph. C’est un hôtel prestigieux, fréquenté par les politiciens, les diplomates, les officiers militaires. Un véritable centre névralgique de la capitale.
— Et Rose ?
Antonia hésita, son regard se perdant au loin.
— Nous nous écrivions encore. Mon mariage avec Joseph l’avait blessée, bien sûr. Comment aurait-il pu en être autrement ? Une Sudiste mariée au propriétaire du Willard, où tant d’officiers yankees avaient établi leurs quartiers… Mais Rose ne m’avait pas rejetée pour autant. Elle savait que la guerre nous avait tous transformés, d’une manière ou d’une autre.
— Alors qu’est-ce qui a changé ?
— Octobre 1865. Je suis venue à Montréal à ce moment-là pour une cérémonie aux morts Sudistes. Mon frère et deux de mes cousins sont tombés pendant la guerre. Peu importe qui j’avais épousé, ils restaient ma famille. Je leur devais cet hommage.
Miss Dupuis hocha la tête, manifestant ainsi sa compréhension.
— Rose y était aussi. Quand je l’ai revue… (Antonia secoua légèrement la tête) Ce n’était plus la même femme. Quelque chose s’était brisé en elle. Elle était consumée par une rage que je ne lui connaissais pas.
— Une rage contre vous ?
— Non. Contre le monde entier. Contre le Nord, bien sûr, mais aussi contre ceux qui, comme moi, essayaient de… continuer à vivre. Elle m’a reproché mon confort, ma « trahison », mais c’était plus profond que cela.
Après un long moment d’hésitation, Antonia continua :
— En vérité, c’était contre elle-même qu’elle était le plus en colère.
— Comment cela ?
Antonia s’arrêta près d’un banc de pierre. Elle s’assit lentement, arrangeant soigneusement les plis de sa robe. Miss Dupuis s’installa à côté d’elle.
— Rose parlait de vengeance comme d’autres parlent de rédemption. C’était devenu sa religion, son unique salut.
Antonia garda le silence un long moment, les yeux fixés sur ses mains gantées.
— Rose… (Elle s’interrompit, cherchant ses mots) Rose portait un poids que peu de gens comprenaient vraiment.
Elle releva les yeux vers Miss Dupuis, semblant hésiter.
— Son père a été assassiné à Charleston en décembre 1863. Le meurtrier n’a jamais été retrouvé.
Miss Dupuis hocha la tête sans l’interrompre, l’encourageant silencieusement à continuer. Elle était bien sûr au courant de cette information, mais, comme elle l’avait appris de son chef, il était toujours préférable qu’un détective garde pour soi les cartes qu’il avait en main.
— Rose avait juré de le retrouver. De… (sa voix trembla légèrement) de le tuer. C’était même pour cela qu’elle était devenue espionne, je crois. Pour avoir accès à des informations, pour être au cœur des événements. Elle était convaincue que celui qui avait tué son père était un officier nordiste. Déjà à cette époque son père travaillait pour les Sudistes. Il faisait de la contrebande de coton pour eux. Il y avait beaucoup d’argent en jeu.
Un silence tomba entre elles.
— Ce jour-là, à Montréal, toute cette rage que j’ai vue en elle… c’était du chagrin, Miss Dupuis. Un chagrin qui n’avait jamais pu guérir et qui s’était transformé en quelque chose de dangereux.
Miss Dupuis hésita à reprendre, se demandant sans doute ce qu’elle pouvait dévoiler des informations qu’elle connaissait
— Je suis au courant de ce que Rose a fait, dit Miss Dupuis.
Le visage d’Antonia se durcit.
— Ah je vois… Vous savez donc qu’elle a fait tuer un Nordiste en croyant qu’il avait été l’assassin de son père.
— Et elle s’était trompée. Elle a appris trop tard qu’elle avait tué un innocent.
Antonia acquiesça lentement, le regard douloureux.
— Elle était dévastée. Tout ce qu’elle avait fait, tous ces risques… cette mort sur sa conscience… pour rien. Quand je l’ai revue à Montréal en octobre, c’était cette culpabilité qui la rongeait autant que sa soif de vengeance. Car en fin de compte, elle n’avait toujours pas retrouvé l’assassin de son père.
Un corbeau croassa quelque part dans le cimetière. Le cri rauque résonna entre les pierres tombales, lugubre et sinistre.
— Mais le pire était à venir. J’ai… (Antonia hésita longuement, le regard fuyant) J’avais une information. Quelque chose que Joseph m’avait confié récemment.
— Une information sur quoi ?
Antonia prit une profonde inspiration. Ses mains gantées se crispèrent sur ses genoux.
— C’était lors d’une conversation tout à fait banale. Nous étions à table, Joseph et moi. Il parlait de la guerre, des gens qu’il avait vus passer au Willard pendant toutes ces années. Il a mentionné le meurtre d’un certain Henry Ravenel à Charleston. Un sudiste assassiné en décembre 1863. Il a dit qu’il savait qui l’avait tué.
Elle marqua une pause, le visage tendu.
— Quand il a prononcé ce nom… Henry Ravenel… mon sang s’est glacé. J’ai tout de suite fait le lien avec Rose. Rose Ravenel. Son père. Ce père dont elle m’avait parlé pendant la guerre, dont l’assassinat l’obsédait.
— Vous avez demandé à Joseph qui c’était ?
— Oui. Sur le moment, je ne lui ai pas expliqué pourquoi cela m’intéressait tant. Je lui ai simplement demandé ce qu’il savait. Et il m’a donné un nom.
Miss Dupuis se pencha légèrement vers elle.
— Quel nom ?
— Jacob Thompson, murmura Antonia.
Miss Dupuis avait appris à retenir certaines de ses émotions lors de l’interrogatoire de quelqu’un. Dans la circonstance actuelle, il s’agissait de la surprise. Robinson avait plusieurs fois mentionné ce nom dans le cadre de l’espionnage à Montréal.
Antonia prit encore une bonne respiration, puis ajouta dans un soupir :
— Et là, face à Rose à Montréal, avec toute cette rage et ce désespoir en elle… j’ai hésité. Longtemps. Devais-je lui dire ? Mais finalement, je l’ai fait.
Le nom flotta dans l’air comme une malédiction. Miss Dupuis fronça les sourcils.
— Donc, c’était bien Jacob Thompson, l’espion sudiste, qui avait tué Henry Ravenel, un homme engagé pleinement comme lui pour la cause sudiste ?
— Oui. Thompson, celui qui dirigeait les opérations secrètes sudistes depuis Montréal pendant la guerre.
Jacob Thompson. Robinson en avait parlé longuement. Un homme puissant, impitoyable, qui avait organisé des raids, des sabotages, des complots depuis le Canada.
— Pourquoi votre mari était-il certain que Thompson avait tué le père de Rose ?
Antonia tourna son visage vers Miss Dupuis. Ses yeux bruns brillaient d’une lueur étrange dans la lumière déclinante.
— À l’époque, peu de gens, hormis les initiés, savaient que l’hôtel était l’une des principales sources d’information des Nordistes. Il y avait donc autant de Sudistes que de Nordistes qui venaient discuter de leurs affaires. Or, Thompson était un sudiste notoire. C’est pourquoi Joseph s’y intéressait.
— Et donc, votre mari était au courant des petits secrets de Thompson.
— Effectivement. Joseph l’avait entendu en parler un soir au bar de l’hôtel. Thompson se vantait d’avoir réglé une affaire personnelle dans le Sud avant de venir au Canada. Il avait dit qu’il avait récupéré ce qui lui appartenait de droit.
— Ce qui lui appartenait ?
— De l’argent. Beaucoup d’argent. Thompson était vénal, tout le monde le savait. Joseph pense que le père de Rose avait quelque chose que Thompson voulait. De l’or, peut-être. Ou des titres. Quelque chose de valeur. Et Thompson l’a tué pour le voler. Il appelait ça en riant une « confiscation ».
Miss Dupuis se leva du banc. Elle fit quelques pas, essayant d’assimiler ces informations.
— Et vous avez dit cela à Rose ?
— Oui. Je lui ai tout raconté ce que Joseph m’avait dit.
— Comment a-t-elle réagi ?
Antonia se leva à son tour. Elle ajusta sa voilette sur son visage, dissimulant à nouveau ses traits.
— Elle s’est effondrée, murmura-t-elle enfin d’une voix blanche. Pas physiquement, mais… intérieurement. J’ai vu quelque chose se briser en elle à cet instant. Jacob Thompson. Un agent sudiste. Un des leurs. L’homme pour qui elle avait risqué sa vie, espionné, menti… c’était lui qui avait tué son père.
— Qu’a-t-elle fait ensuite ?
— Rien. Elle est restée là, pétrifiée, comme si le monde venait de s’écrouler sous ses pieds. Puis elle est partie. Sans un mot. Sans même me regarder.
— Vous ne l’avez jamais revue ?
— Jamais. Je lui ai écrit plusieurs fois. Aucune réponse. C’est comme si elle avait disparu. Jusqu’à ce que j’apprenne… (sa voix se brisa) qu’on l’avait retrouvée morte.
Elles se remirent en marche vers la sortie du cimetière. La nuit tombait rapidement maintenant. Les premières étoiles apparaissaient dans le ciel. L’air se rafraîchissait.
— Pourquoi êtes-vous venue aujourd’hui ? demanda Miss Dupuis.
— Pour lui dire adieu. Pour m’assurer qu’elle reposait enfin en paix. Rose méritait au moins cela. Et peut-être… (Antonia hésita, ses mains se crispant) pour me faire pardonner…
— Pardonner quoi ?
— D’avoir été celle qui lui a révélé cette vérité. Cette vérité qui l’a détruite. J’aurais peut-être dû me taire. La laisser dans l’ignorance. Au moins, elle aurait eu l’espoir de retrouver un coupable à haïr.
Miss Dupuis secoua la tête doucement.
— Vous ne pouviez pas savoir ce que cela provoquerait.
— Non. Mais je le vois maintenant. Et je devrai vivre avec cela.
Elles arrivèrent à la grille du cimetière. Une voiture attendait dans la rue. Un cocher en livrée noire se tenait droit sur son siège.
— C’est ma voiture, dit Antonia. Je loge à l’Ottawa Hotel.
— Combien de temps restez-vous à Montréal ?
— Je repars demain matin. Je dois rentrer à Washington. Joseph m’attend.
Miss Dupuis sortit un petit carnet de sa poche et griffonna rapidement une adresse.
— Si vous vous souvenez d’autre chose, écrivez-moi à cette adresse. N’importe quel détail pourrait être important.
Antonia prit le papier et le glissa dans son réticule.
— Promettez-moi de trouver celui qui a fait cela. (La voix d’Antonia trembla) Rose méritait mieux que cette fin sordide. Elle méritait… (elle s’interrompit, incapable de continuer). Rendez-lui au moins cette justice. C’est tout ce qu’il me reste à lui offrir…
Puis, elle ajouta :
— Elle mérite de reposer en paix.
La voiture disparut dans la rue, avalée par l’obscurité grandissante.
Miss Dupuis demeura seule devant la grille du cimetière. Le vent s’était levé, faisant tourbillonner les feuilles mortes autour d’elle. Elle remonta son châle sur ses épaules et se mit en marche.
Derrière elle, le cimetière Saint-Jacques s’enfonçait dans la nuit. Les monuments funéraires disparaissaient dans l’obscurité. Seule la croix de bois temporaire au-dessus de la tombe de Rose Corbeil restait visible un moment encore, une silhouette noire découpée contre le ciel crépusculaire.
Puis elle aussi fut avalée par les ténèbres.
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