Belle Dame-Épisode 13

Au Dooley’s Bar 

En cette fin d’après-midi du jeudi 27 septembre, la rencontre avec les quatre détectives venait de se terminer. Miss Dupuis était partie rencontrer le père Lapierre. Kelly et Morin s’étaient attelés aux autres dossiers en attente. Robinson, lui, avait une mission bien précise : interroger Georges Sanders.

Lors de la rencontre au bureau, l’enquête commençait à prendre une nouvelle tournure. Rose Corbeil, dite Ravenel, la dame voilée. John Surratt, le fugitif. Jacob Thompson, disparu avec l’or sudiste. Et maintenant, Sanders, le seul de ce réseau d’espions encore accessible à Montréal. Le maire Starnes lui avait fourni des renseignements précieux à Robinson sur cet homme. Un partisan de l’assassinat politique. Un conspirateur notoire. Un individu dangereux qui séjournait régulièrement au St Lawrence Hall.

Le chef des détectives décida d’aller à pied à l’hôtel St Lawrence Hall. Il remonta la rue Saint-Paul d’un pas mesuré. Les pavés résonnaient sous ses bottines cirées. Autour de lui, la ville s’animait des derniers mouvements du jour. Des préposés municipaux commençaient leur ronde le long de la rue Notre-Dame, allumant un à un les réverbères à gaz. Chaque flamme vacillante chassait un peu plus les ombres grandissantes. Robinson observa l’un de ces hommes grimper sur son escabeau, tourner la manivelle, ajuster la mèche. Une lueur jaune s’épanouit dans le globe de verre.

Robinson releva le col de sa veste. Non par nécessité, car la soirée restait clémente, mais par habitude. Il ajusta son chapeau melon, ce couvre-chef qu’il avait imposé à son équipe masculine comme signature distinctive. Sa montre à gousset marquait sept heures moins vingt. Il tourna sur la rue Saint-Jacques. Finalement, le St Lawrence Hall se dressait au coin de la rue Saint-François-Xavier, son dôme octogonal se découpant contre le ciel rougeoyant. Des fiacres stationnaient le long du trottoir. Des portiers en livrée bordeaux et or aidaient les clients à descendre.

Robinson gravit les marches du perron. Le portier s’inclina légèrement en reconnaissant l’autorité naturelle qui émanait du détective.

— Bonsoir, monsieur.

Robinson toucha le rebord de son chapeau melon sans un mot et poussa la lourde porte vitrée.

Le hall était animé en cette heure de soirée. Quelques hommes d’affaires conversaient dans les fauteuils de velours bordeaux. Un groom traversa l’espace en portant une pile de correspondance. Les chandeliers de cristal projetaient leur lumière dorée sur le damier de marbre.

Robinson traversa le hall sans s’arrêter. Il connaissait la disposition. Le Dooley’s Bar se trouvait au fond, accessible par un corridor latéral.

Il longea un mur orné de tableaux représentant des scènes de chasse britanniques. Des cerfs poursuivis par des cavaliers en habit rouge. Des chiens courants bondissant dans des sous-bois. La lumière tamisée des appliques murales projetait des ombres dansantes sur ces toiles aux tons bruns et verts.

Le corridor s’élargit. Une porte à deux battants apparut, surmontée d’une enseigne en lettres dorées : « Dooley’s Bar ».

Robinson poussa la porte.

L’atmosphère du bar le frappa immédiatement. Une chaleur moite, imprégnée d’odeurs de tabac, de whisky et de bière. Un brouhaha de conversations masculines emplissait l’espace. Des rires tonitruants éclataient par intermittence. Le tintement des verres sur les tables de bois ponctuait le fond sonore.

La salle s’étendait en longueur. Le bar lui-même occupait tout le mur de gauche, un comptoir massif d’acajou sombre qui luisait sous la lumière des lampes à pétrole. Derrière, des étagères montaient jusqu’au plafond, chargées de bouteilles aux formes et aux couleurs variées. Whisky écossais, bourbon américain, cognac français, rhum antillais. Des miroirs biseautés réfléchissaient la lumière et donnaient l’illusion d’un espace encore plus vaste.

Le sol était recouvert d’un damier de carreaux noir et blanc, semblable à celui du hall, mais plus usé, taché par endroits. Des tables rondes en bois sombre se répartissaient dans la salle, entourées de chaises droites. La plupart étaient occupées. Des hommes en veste de tweed ou en redingote. Marchands, voyageurs de commerce, capitaines de navire, employés de banque. Le Dooley’s attirait une clientèle variée.

Le plafond bas, orné de poutres apparentes peintes en noir, créait une atmosphère intime malgré les dimensions de la salle. Des lampes à pétrole suspendues diffusaient une lumière chaude et dorée. Sur les murs, des gravures représentaient des scènes de pub irlandais, des courses de chevaux, des paysages de collines verdoyantes.

Trois serveurs circulaient entre les tables, portant des plateaux chargés de chopes de bière mousseuse et de verres de whisky ambré. Ils naviguaient avec une agilité née de l’habitude, évitant les jambes étendues, les chaises reculées, les clients qui se levaient brusquement.

Robinson balaya la salle du regard. Son attention se porta immédiatement vers le fond. Là, dans un coin plus sombre, une table isolée. Un homme y siégeait seul, le dos contre le mur, face à la salle.

Georges Sanders.

Robinson le reconnut immédiatement d’après la description que lui avait fournie le maire Starnes. Un homme dans la cinquantaine avancée, peut-être cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans. De taille moyenne, plutôt corpulent, avec un ventre rebondi qui tendait le gilet sous sa veste ouverte. Ses cheveux bouclés, autrefois noirs, grisonnaient abondamment. Sa barbe fournie, taillée en pointe, encadrait un visage aux traits marqués, au teint rougeaud que l’alcool accentuait.

Il portait un costume sombre qui avait connu des jours meilleurs. La veste pendait mollement sur ses épaules. Son col était légèrement défait, sa cravate desserrée. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, brillaient d’un éclat vitreux. Devant lui, sur la table, s’alignaient plusieurs verres vides. Un sixième, à moitié plein, reposait entre ses mains.

Sanders leva son verre et but une longue gorgée. Il reposa le verre avec un geste un peu trop appuyé, le cognant contre la table. Il avait déjà passablement bu, c’était évident. Mais il tenait bien l’alcool. Pas de gestes désordonnés. Simplement cette légère rougeur des joues, ce regard qui fixait le vide, cette posture avachie contre le dossier de sa chaise.

Robinson traversa la salle d’un pas délibéré. Plusieurs clients tournèrent la tête sur son passage. Sa stature imposante, son chapeau melon, sa moustache en croc parfaitement cirée, tout en lui inspirait le respect et une certaine méfiance. On reconnaissait un homme de loi, même sans uniforme.

Il arriva à la table de Sanders. L’homme ne leva pas immédiatement les yeux. Il contemplait son verre comme s’il y cherchait une réponse à une question existentielle.

Robinson tira une chaise sans attendre d’invitation et s’assit face à lui.

Sanders sursauta légèrement. Son regard se leva, confus d’abord, puis méfiant.

— Qui diable êtes-vous ? dit-il d’une voix pâteuse, mais encore articulée.

Robinson posa les deux mains à plat sur la table. Ses yeux fixèrent Sanders avec une intensité qui ne laissait aucune place à l’équivoque.

— Silas Robinson. Chef du bureau des détectives de la police de Montréal.

Le visage de Sanders se figea. Ses doigts se crispèrent autour de son verre. Il esquissa un mouvement pour se lever, mais Robinson leva une main.

— Je vous déconseille de partir, Sanders. Cela ne ferait qu’empirer votre situation.

Sanders se rassit lentement. Il but une gorgée, histoire de se donner contenance. Ses yeux ne quittaient pas Robinson, jaugeant l’adversaire, cherchant une issue.

— Je n’ai rien à vous dire, chef Robinson. Je suis citoyen américain. Vous n’avez aucune juridiction sur moi.

Robinson esquissa un sourire froid.

— Vous vous trompez, Sanders. Vous êtes sur le territoire canadien. Tant que vous êtes ici, vous êtes soumis à nos lois. Et j’ai des questions à vous poser concernant une affaire de meurtre.

Sanders pâlit légèrement sous sa barbe.

— Un meurtre ? Je n’ai tué personne.

— Je ne vous accuse de rien… Pour le moment. Je veux simplement que vous répondiez à quelques questions.

Un serveur s’approcha. Robinson leva deux doigts sans quitter Sanders des yeux.

— Deux whiskies.

Le serveur s’inclina et repartit. Sanders finit son verre et le reposa avec un bruit sec.

— Vous savez qui je suis, manifestement. Alors vous savez aussi que je ne suis pas un homme facile à intimider.

Comme toujours, Robinson avait fait ses devoirs avant de venir rencontrer Sanders. C’était sa force d’ailleurs. Il savait déjà tout ou presque du suspect qu’il interrogeait.

— Je sais exactement qui vous êtes, Sanders. George Nicholas Sanders, né en février 1812 à Lexington, Kentucky. Ancien consul à Londres, bien que jamais confirmé par le Sénat. Rédacteur en chef de la Democratic Review. Espion sudiste durant la guerre de Sécession. Basé ici même, à Montréal, entre 1864 et 1866.

Sanders se raidit sur sa chaise.

— Vous êtes bien renseigné.

— Je le suis toujours. Je sais aussi que vous avez fréquenté des révolutionnaires européens à Londres. Que vous avez prôné publiquement l’assassinat de chefs d’État. Que vous avez participé à diverses opérations clandestines contre les Nordistes pendant la guerre.

Le serveur revint avec deux verres de whisky sur un plateau. Il les déposa sur la table et repartit sans un mot. Robinson en poussa un vers Sanders, qui s’en empara immédiatement.

— Tout cela est du passé, chef Robinson. La guerre est terminée depuis plus d’un an. Je suis un homme libre.

— Peut-être. Mais je ne vous interroge pas sur vos activités passées. Je veux vous parler de Rose Corbeil. On la connaissait peut-être mieux sous le nom de Rose Ravenal.

Sanders porta le verre à ses lèvres et but une longue gorgée. Lorsqu’il reposa le verre, ses mains tremblaient légèrement.

— Rose ? Pourquoi voulez-vous me parler d’elle ?

— Parce qu’elle est morte. Étranglée. Son corps a été retrouvé il y a quelques jours dans un champ à Côte-Vertu.

Le visage de Sanders se décomposa. Ses yeux s’écarquillèrent. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit. Il resta ainsi figé pendant plusieurs secondes, le regard perdu dans le vide. Puis il saisit son verre et le vida d’un trait.

— Rose. Morte. Je… je n’arrive pas à y croire.

Robinson observa attentivement la réaction. Authentique, semblait-il. Sanders n’était pas assez bon acteur pour simuler un tel choc. Il avait réellement ignoré la mort de Rose.

— Vous la connaissiez bien, n’est-ce pas ?

Sanders hocha lentement la tête. Ses yeux brillaient maintenant d’une lueur humide. L’alcool, sans doute. Ou peut-être une émotion sincère.

— Oui. Je la connaissais. Elle travaillait pour nous. Pour la Confédération sudiste. C’était une espionne sudiste.

— Racontez-moi.

Sanders se redressa légèrement sur sa chaise. Il passa une main dans ses cheveux bouclés et grisonnants. Puis il commença à parler, sa voix prenant peu à peu de l’assurance.

— Mes activités au Canada sont connues du gouvernement canadien. Je n’en ai jamais fait mystère. J’en suis même très fier. Pendant la guerre, j’ai coordonné plusieurs opérations depuis Montréal. Des missions de renseignement, des tentatives de libération de prisonniers, des raids contre les villes nordistes. Tout cela avec l’approbation tacite des autorités canadiennes. Les Britanniques n’aimaient guère les Nordistes, comme vous le savez. Et comme vous êtes une colonie de l’Empire britannique, alors…

Robinson laissa Sanders parler. L’homme avait besoin de se justifier, de redorer son blason terni par la défaite sudiste. C’était un trait de caractère utile pour un interrogatoire.

— Rose faisait partie de mon équipe. Une espionne remarquable. Efficace, discrète, courageuse. Elle servait principalement de messagère. Elle transportait des documents, de l’argent, des ordres entre Montréal et Washington, parfois jusqu’à Richmond.

— Une longue route, commenta Robinson.

— Très longue. Et dangereuse. Mais Rose la connaissait par cœur. Elle empruntait les ferries, les trains, parfois des voitures privées. Elle changeait souvent d’identité. Des faux papiers, des déguisements. Une femme de la haute société qui peut se transformer en une simple voyageuse du jour au lendemain.

Sanders but une nouvelle gorgée. Son débit s’accélérait. L’alcool déliait sa langue.

— Elle était belle, vous savez. D’une beauté froide, distante, mais fascinante. Les hommes se retournaient sur son passage. Elle utilisait ce charme pour obtenir ce qu’elle voulait. Des informations, des passages sûrs, des protections.

— Les Nordistes la connaissaient ?

Sanders eut un sourire amer.

— Ils savaient qu’elle existait. Ils l’appelaient « la dame voilée ». Très souvent, elle portait un chapeau à voilette qui lui cachait la moitié de son visage. Mais ils n’ont jamais vraiment su à qui ils avaient affaire. Rose était insaisissable. Elle changeait constamment d’apparence, de nom, de route. Même nos propres agents avaient du mal à la suivre.

Robinson but une petite gorgée de whisky. Le liquide brûla agréablement sa gorge.

— Vous dites qu’elle transportait des messages et de l’argent. C’était un travail dangereux. Est-ce qu’elle s’est déjà retrouvée dans des situations particulièrement délicates ?

Sanders détourna le regard. Ses doigts pianotèrent nerveusement sur la table.

— Évidemment. Tous les espions se retrouvent dans des situations difficiles. C’est la nature même du métier.

— Je parle de situations qui auraient pu la forcer à prendre des décisions extrêmes. Des situations où sa vie était en danger. Où elle a dû… se défendre.

Sanders garda le silence. Robinson se pencha légèrement en avant.

— Sanders, j’enquête sur un meurtre. Si vous savez quelque chose qui pourrait m’aider, je vous conseille de parler maintenant.

L’homme vida son verre et le reposa brutalement sur la table.

— D’accord. D’accord. Il y a eu… un incident. Quelque chose dont je ne suis pas particulièrement fier.

— Je vous écoute.

Sanders prit une longue inspiration.

— Rose a fait assassiner un Nordiste. Au Canada. En avril 1865.

Robinson avait pris d’habitude de ne jamais montrer ses émotions, et en particulier lorsqu’il était surpris par une situation. Il laissa Sanders parler.

— Continuez.

— Cet homme s’appelait John Odell. C’était l’adjoint de Lafayette Baker. Vous le connaissez ?

— J’en ai effectivement entendu parler. C’était le chef de la police secrète des Nordistes, si je me souviens bien.

— C’est ça. Je vois que vous êtes bien informé. Baker était efficace dans son travail. C’était aussi un homme méchant, plutôt violent, et qui hésitait devant très peu de choses pour arriver à des résultats.

— Alors, vous me dites que Rose a tué le Nordiste Odell. Comment s’y est-elle prise ?

Sanders se passa une main sur le visage.

— Elle a convaincu Odell qu’il pouvait capturer John Surratt à Saint-Liboire. À cette époque, Surratt était en fuite, car il était soupçonné d’avoir participé au complot pour assassiner Lincoln. Il se cachait là-bas, dans le presbytère d’un curé sympathisant des Sudistes. Rose a fait passer l’information à Odell, en laissant entendre qu’il pourrait arrêter Surratt et se couvrir de gloire.

— Et Surratt était au courant ?

— Évidemment. Rose l’avait prévenu. Quand Odell est arrivé à Saint-Liboire le 23 avril 1865. Je me souviens encore de la date exacte. Surratt l’attendait. Il l’a tué.

Robinson hocha lentement la tête en regardant Sanders fixement.

— Quoi ?

— Non rien. Vous me semblez seulement très à l’aise de me parler d’un meurtre, comme si c’était la préparation d’un repas ?

Sanders haussa les épaules.

— Nous étions en guerre, chef Robinson. Et ce que vous appelez un meurtre était en fait un acte de guerre. Surratt a tué un ennemi. Pas sur le champ de bataille, certes, mais c’était quand même un ennemi. Et de toute façon, on ne peut plus rien contre Surratt maintenant. Il est en exil en Europe.

— Mais pourquoi Rose voulait-elle tuer précisément cet homme ? Il y avait d’autres agents nordistes. D’autres ennemis.

Sanders se tut un long moment. Ses yeux fixaient le fond de son verre vide. Puis il releva la tête.

— C’est à ce moment-là que j’ai fait une erreur. Vous comprenez, je ne savais pas. Je lui avais dit qu’Odell venait de Charleston, comme elle et son père.

Robinson se redressa imperceptiblement.

— Charleston ? Odell venait de Charleston ?

— Oui. Rose est devenue livide quand je lui ai dit ça. Elle m’a interrogé pendant une heure sur Odell. D’où il venait exactement, depuis quand il travaillait pour Baker, ce qu’il faisait avant la guerre. Je lui ai répondu du mieux que je pouvais.

— Et ensuite ?

— Ensuite, elle est devenue obsédée par l’idée de le tuer. Elle m’en parlait constamment. Elle voulait absolument se débarrasser de lui. Je ne comprenais pas pourquoi. Il y avait d’autres espions nordistes bien plus dangereux. Mais elle insistait. Alors j’ai fini par accepter de l’aider à monter le piège.

Robinson laissa le silence s’installer. Dehors, la nuit était maintenant complètement tombée. Le brouhaha du bar semblait s’atténuer autour d’eux, comme si leur table existait dans une bulle isolée du reste de la salle.

— Et pourquoi dites-vous que vous aviez fait une erreur en lui parlant d’Odell, reprit Robinson. Pourquoi ?

Sanders soupira profondément.

— Parce que Rose avait ses propres raisons de vouloir tuer Odell. Des raisons personnelles. Je ne les connaissais pas à ce moment-là. Je ne les ai apprises que plus tard, en juin 1865, quand elle est revenue à Montréal après avoir été arrêtée à Washington.

Robinson se pencha en avant, les coudes sur la table.

— Arrêtée ?… Par qui ?

— Par Lafayette Baker lui-même.

Robinson se raidit sur sa chaise. Voilà l’élément qu’il cherchait. Le lien direct entre Rose et Baker.

— Racontez-moi cette arrestation. Dans les moindres détails.

Sanders fit signe au serveur d’apporter un autre whisky. Lorsque le verre arriva, il but une gorgée avant de reprendre.

— En juin 1865, Baker a organisé une rafle importante contre les agents sudistes à Washington. Il cherchait des informations sur la conspiration de l’assassinat de Lincoln. Il soupçonnait plusieurs personnes d’avoir aidé Booth. Rose s’est retrouvée prise dans cette rafle.

— Elle a été interrogée ?

— Oui. Pendant plusieurs heures. Baker savait que son adjoint Odell avait disparu au Canada. Il savait qu’il avait probablement été tué. Il soupçonnait fortement Surratt d’être l’assassin. C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il le recherchait si intensément, et pas seulement pour l’assassinat de Lincoln.

— Et Rose ?

— Baker savait que Surratt avait une complice qu’on appelait la dame voilée. Il soupçonnait Rose d’être cette complice. Alors, il l’a interrogée. Mais voilà le problème avec Baker : c’était plus un bavard qu’un interrogateur. Il parlait trop. Il voulait impressionner, montrer tout ce qu’il savait.

Sanders but une nouvelle gorgée.

— Pendant l’interrogatoire, Baker a beaucoup parlé d’Odell. Il voulait que Rose lui confirme que Surratt l’avait tué. Et c’est là que Rose a appris quelque chose d’important.

— Quoi donc ?

— Qu’Odell n’était pas à Charleston à l’époque de la mort de son père. En décembre 1863, Odell était avec Baker à Washington, soit le jour même où le père de Rose avait été assassiné.

Robinson fronça les sourcils.

— Le père de Rose a été assassiné ?

— Oui. Elle ne me l’avait jamais dit. Mais quand elle est revenue à Montréal en juin 1865, elle m’a tout raconté. Son père avait été tué à Charleston. On n’avait jamais retrouvé l’assassin. C’est même pour cette raison qu’elle s’était engagée comme espionne sudiste. Elle voulait retrouver l’assassin de son père pour se venger.

Les éléments de l’affaire s’assemblaient. Rose croyait qu’Odell avait tué son père. Elle l’avait fait assassiner par Surratt. Mais elle s’était trompée. Odell n’était pas à Charleston en décembre 1863. Il était à Washington avec Baker.

— Donc Rose a compris qu’elle avait tué le mauvais homme, résuma Robinson.

— Exactement. Elle était dévastée. Elle avait cru se venger enfin, et elle découvrait qu’elle s’était trompée. Qu’elle devait reprendre sa quête de zéro pour trouver le véritable assassin de son père.

— Baker l’a relâchée ?

— Oui. Il n’avait rien trouvé de compromettant à son égard. Aucune preuve directe qu’elle était la dame voilée. Aucune preuve qu’elle avait aidé Surratt. Alors, il l’a relâchée. Mais il lui a dit qu’il la garderait à l’œil. Qu’elle risquait d’être arrêtée à nouveau si jamais il apprenait quelque chose de nouveau sur elle.

— Donc, Baker avait interrogé Rose en juin 1865. Cela fait plus d’un an. Vous pensez qu’il aurait pu se venger pendant tout ce temps s’il avait découvert que Rose était la complice de Surratt ?

— Je vous l’ai dit : Baker était un vrai méchant.

— Et quand avez-vous vu Rose pour la dernière fois ? 

— Juste après son retour de Washington. Je ne l’ai plus revue depuis. Plus d’un an.

— Savez-vous où elle se trouvait pendant tout ce temps ?

Sanders secoua la tête.

— Non. Elle a disparu de la circulation. Je suppose qu’elle vivait à Côte-Vertu avec son mari. Mais je n’en suis pas certain.

Robinson but une gorgée de whisky. L’alcool ne produisait aucun effet sur lui. Son esprit restait parfaitement clair, focalisé sur l’enquête.

— Sanders, croyez-vous que Baker ait pu finalement découvrir que Rose était la dame voilée ? Qu’il ait pu la faire tuer en représailles ?

L’homme se gratta la barbe pensivement.

— C’est possible. Baker est un homme vindicatif. S’il a découvert que Rose avait orchestré la mort de son adjoint Odell, il aurait pu vouloir se venger. Il en serait bien capable.

— Où se trouve Baker maintenant ?

— Je ne sais pas. Il a été renvoyé par le président Johnson en février 1866. Depuis, je n’ai aucune idée de ce qu’il fait. 

— S’il n’est plus à l’emploi du gouvernement américain actuel, alors quel serait son intérêt d’en vouloir encore à Rose.

— Vous savez, chef, la rancune patiente est la plus redoutable. Voyez Rose et sa soif de vengeance.

Robinson hocha lentement la tête. L’hypothèse d’une vengeance nordiste prenait de plus en plus de consistance.

— Sanders, après avoir appris que Baker gardait Rose à l’œil, avez-vous fait quelque chose pour la protéger ?

Le visage de Sanders se durcit. Il se redressa légèrement sur sa chaise, retrouvant un semblant de dignité malgré l’alcool.

— Évidemment que j’ai fait quelque chose. Rose faisait partie de mon équipe. Je n’abandonne pas mes agents, même après la défaite. Même quand je n’ai plus de contact avec eux.

— Qu’avez-vous fait exactement ?

— J’ai contacté Thomas Henry Hines. Le capitaine Hines. C’était le chef des espions sudistes à une époque, l’un des hommes les plus brillants que j’aie connus. Il était basé ici à Montréal pendant la guerre. Il connaissait Rose, il l’appréciait. Je lui ai demandé de veiller sur elle, de la protéger si Baker tentait quoi que ce soit contre elle.

— Et Hines a accepté ?

— Bien sûr. Hines est comme moi là-dessus ; il ne laisse jamais tomber les siens. Il m’a assuré qu’il garderait un œil sur Rose, qu’il interviendrait si nécessaire.

Robinson se pencha légèrement en avant.

— Où puis-je trouver Hines maintenant ?

Sanders secoua la tête avec lassitude.

— Je n’en ai aucune idée. Je n’ai plus eu de contact avec lui depuis des mois. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, c’était au printemps. Il parlait de terminer sa formation d’avocat. Il avait commencé à étudier le droit au Canada.

— Il pourrait être encore à Montréal ?

Sanders haussa les épaules.

— Peut-être. L’université McGill offre une formation en droit. Il pourrait y être. Ou alors il est retourné au Kentucky. Ou encore en exil quelque part en Europe. Hines bougeait beaucoup. C’était sa nature. Mais si vous le retrouvez, il pourrait certainement vous aider à comprendre ce qui s’est passé avec Rose.

Robinson se leva. Sanders leva les yeux vers lui, son visage bouffi par l’alcool et la fatigue.

— Chef Robinson, dit-il d’une voix pâteuse, j’en ai assez de tout cela, de toute cette violence, de tous ces compromis, de tous ces mensonges. Vous savez peut-être qu’il y a une prime de 25 000 $ sur ma tête pour avoir participé au complot contre l’assassinat de Lincoln. C’est évidemment faux. Mais je suis un fugitif.

Sanders baissa à la tête sur son verre, le tourna plusieurs fois dans sa main. Il restait un fond de whisky. Il prit le verre et le vida d’un coup.

— J’en ai assez. Je m’en vais. J’ai encore quelques relations en Europe. Je quitte ce goddamned de pays et ce goddamned de continent. Je ne pense pas y revenir… jamais.

Puis, il ajouta :

— Vous savez, chef Robinson, Rose n’était pas une mauvaise personne. C’était une femme brisée, écorchée vive. La guerre avait dévoré ce qu’elle était. Elle était morte bien avant qu’on ne lui arrache ce qui lui restait de vie.

Robinson remit son chapeau melon et sortit du Dooley’s Bar, traversa le corridor, puis le hall majestueux du St Lawrence Hall. Dehors, la nuit montréalaise s’étendait fraîche et étoilée. Les lampadaires à gaz dessinaient des cercles de lumière jaune sur les pavés. Au loin, les cloches d’une église sonnèrent neuf heures.

Robinson leva le bras. Un fiacre s’arrêta presque immédiatement à sa hauteur. Le cocher descendit et ouvrit la portière.

— Bonsoir, monsieur. Où vous conduire ?

— Rue de la Montagne.

Robinson grimpa dans le fiacre. Les sièges de cuir craquèrent sous son poids. La portière se referma. Le cocher fouetta légèrement son cheval, et la voiture s’ébranla sur les pavés irréguliers.

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