Belle Dame-Épisode 14

Les funérailles de Rose

Robinson poussa la porte du Café de Paris, un établissement de la rue Saint-Paul qu’il fréquentait depuis des années. L’endroit n’avait rien d’un palace, mais sa réputation n’était plus à faire auprès des marchands et des hommes d’affaires du quartier. Les murs lambrissés de bois sombre, les nappes blanches impeccablement repassées, les banquettes de velours bordeaux usées par le temps donnaient au lieu une atmosphère de respectabilité bourgeoise.

Miss Dupuis l’attendait déjà, installée à une table près de la fenêtre qui donnait sur la rue. La lumière de midi baignait son visage. Elle avait retiré ses gants noirs et les avait posés soigneusement près de son assiette. Sa robe de jour en laine anthracite, ornée d’un col blanc amovible, était d’une élégance discrète. Ses cheveux auburn relevés en chignon strict brillaient sous les rayons du soleil.

Robinson traversa la salle. Quelques têtes se tournèrent sur son passage. Le chapeau melon, la stature imposante, la moustache en croc parfaitement cirée. Tout le désignait comme un homme d’autorité.

Il s’assit face à sa belle-fille. Un serveur en tablier blanc s’approcha immédiatement.

— Bonjour, chef Robinson. Mademoiselle.

— Bonjour, Armand. Le plat du jour pour nous deux.

— Bien, monsieur. C’est du bœuf braisé aux légumes racines.

— Parfait.

Le serveur s’inclina et repartit vers les cuisines. Robinson balaya la salle du regard. Plusieurs tables étaient occupées par des hommes d’affaires en conversation animée. À une table voisine, un homme d’un certain âge accompagné d’une jeune femme élégamment vêtue parlait à voix basse. L’homme avait posé sa main sur celle de la femme.

Miss Dupuis suivit le regard de Robinson et sourit légèrement.

— Ils nous observent, Silas, dit-elle à voix basse. Ils croient que tu es un vieux monsieur distingué avec sa jeune maîtresse.

Robinson fronça les sourcils, puis comprit. Il rajusta son col d’un geste brusque.

— Je ne suis pas vieux.

— Non, bien sûr. Seulement… d’un certain âge, répondit Miss Dupuis, les yeux pétillants de malice.

Robinson toussa dans son poing.

— Les gens voient toujours ce qu’ils veulent voir.

— Et apparemment, ils voient un gentleman généreux qui entretient une jolie demoiselle. Je devrais peut-être minauder un peu pour rendre la scène plus convaincante ?

Elle battit des cils de façon exagérée.

Robinson la foudroya du regard, mais sa moustache frémit d’amusement contenu.

— Ne t’en avise pas, Thérèse.

Miss Dupuis réprima un rire derrière sa serviette.

— Trêve de plaisanteries, marmonna Robinson. Nous avons des choses plus importantes à discuter.

Robinson sortit un petit carnet de sa poche et le feuilleta rapidement. Miss Dupuis fit de même.

— Faisons le point sur l’enquête, dit Robinson. Nous avons éliminé plusieurs pistes.

— Le meurtre crapuleux d’une prostituée était une fausse piste dès le départ, dit Miss Dupuis. Rose n’était pas une prostituée. 

— Corbeil, le mari, avait un alibi peu solide, mais je ne crois pas qu’il soit notre homme. Il n’a pas le profil d’un assassin. C’est un homme faible, dominé par sa femme.

— Surratt, l’amant jaloux ? Autre fausse piste. Ils n’étaient pas amants. Ils étaient complices, collègues espions.

Robinson hocha la tête.

— Reste l’hypothèse qu’en tant qu’espionne, Rose menait une vie dangereuse. Plusieurs espions sont morts en service pendant la guerre.

— Mais Rose était insaisissable, objecta Miss Dupuis. Elle changeait constamment d’identité, d’apparence, de route. Les Nordistes la connaissaient sous le nom de « la dame voilée » sans jamais vraiment savoir qui elle était.

Le serveur revint avec deux assiettes fumantes de bœuf braisé accompagné de carottes, navets et pommes de terre. Il déposa également deux verres de bière sur la table.

— Bon appétit.

Robinson et Miss Dupuis mangèrent en silence pendant quelques instants. Le bœuf était tendre, les légumes fondants. Dehors, la rue Saint-Paul s’animait. 

Pendant le repas, ils se rapportèrent mutuellement ce qu’ils avaient appris, l’une de sa rencontre avec le père Lapierre, l’autre de son entrevue avec Sanders.

— Alors, dit Robinson après avoir bu une gorgée de bière, nos deux sources confirment le même meurtre. Le père Lapierre et Sanders racontent exactement la même histoire sur Odell.

Miss Dupuis hocha la tête.

— Ce qui confirme que Rose l’a fait tuer parce qu’elle croyait qu’il avait assassiné son père. Mais elle s’était trompée.

— Et maintenant Lafayette Baker pourrait vouloir se venger, ajouta Robinson. La rancune patiente est la plus redoutable.

— Où se trouve Baker maintenant ?

— Il a été renvoyé par le président Johnson en février 1866. Sanders ne sait pas ce qu’il fait depuis.

Miss Dupuis griffonna quelques notes dans son carnet. Robinson continua.

— Sanders m’a parlé aussi du capitaine Hines. Il lui a demandé de veiller sur Rose après l’interrogatoire de Baker. Hines a accepté. Selon Sanders, il ne laisse jamais tomber les siens.

— Ce serait important que l’on puisse l’interroger. Où peut-on le trouver ?

— Sanders n’en a aucune idée. La dernière fois qu’il a eu de ses nouvelles, c’était au printemps. Hines parlait de terminer sa formation d’avocat.

Robinson se leva et déposa quelques pièces sur la table.

— Je vais essayer de trouver Hines. Je suis à peu près certain qu’il est à Montréal. Je ferai des recherches. Et je soupçonne que cela me prendra un peu de temps.

Miss Dupuis se leva à son tour et remit ses gants noirs.

— Moi, j’assisterai aux funérailles demain après-midi.

— Les funérailles de Rose ?

— Oui. Elles ont lieu à l’église Saint-Jacques. Le père Lapierre célébrera la cérémonie. On apprend toujours beaucoup de choses en observant les gens qui assistent à des funérailles, surtout celles d’une femme qui a été assassinée.

Robinson ajusta son chapeau melon.

— Observe bien les personnes présentes. Bien que je suppose que c’est un conseil superflu. Tu observes déjà tout le monde en permanence.

Miss Dupuis arqua un sourcil.

— Que veux-tu dire par là ?

— Simplement que tu as un regard… disons, particulièrement attentif. Même quand tu n’es pas en service. Je parie que Rosalie se plaint encore que tu remarques davantage la poussière sur les cadres que les efforts qu’elle fait pour les enlever.

Miss Dupuis ne put réprimer un sourire.

— Maman se plaint que je m’intéresse plus aux détails qu’aux personnes. Ce qui est faux, naturellement. Je m’intéresse aux personnes à travers les détails. Tiens, par exemple… elle fit un geste délicat vers Robinson, cette tache de café sur ton gilet. Troisième bouton. Elle te trahit depuis ce matin.

Robinson baissa les yeux et vit effectivement la tache. Il grogna.

— Justement. Pour toi, tout est digne d’attention. C’est à la fois un talent et une faiblesse.

— Une faiblesse ? Miss Dupuis ajusta délicatement son chapeau. Je ne savais pas que j’avais des faiblesses… Et puis, entre nous, Silas, quelqu’un doit bien s’occuper des détails pendant que tu te consacres à la vision d’ensemble. N’est-ce pas précisément pour cela que nous formons une si bonne équipe ?

Robinson sourit.

— Un point pour toi… comme toujours, Thérèse.

Ils sortirent ensemble du Café de Paris. Le soleil de midi brillait intensément. La rue Saint-Paul grouillait d’activité. Des voitures passaient, des marchands criaient leurs prix, des enfants couraient entre les étals.

Robinson toucha le rebord de son chapeau.

— Je ne crois pas que je puisse arriver à quelque chose en fin de semaine. Alors, on se revoit dimanche, Thérèse.

— À dimanche, Silas.

Robinson esquissa un sourire.

— Nos soupers dominicaux restent l’un des rares plaisirs constants de ma semaine.

Miss Dupuis inclina légèrement la tête, un sourire amusé aux lèvres.

— L’un des rares ? Je suppose que maman sera flattée d’apprendre qu’elle partage ce privilège avec le rôti du dimanche.

Robinson se racla la gorge, réalisant sa bévue.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Bien sûr que non, Silas. Je sais. Maman sera ravie d’entendre que tu apprécies tant ses soupers.

Ils se séparèrent, chacun partant dans une direction différente. Miss Dupuis remonta vers son domicile de la rue Saint-Denis. Robinson se dirigea vers le poste de police de l’édifice Bonsecours. 

***

Le lendemain de sa rencontre avec son chef, le samedi après-midi, Miss Dupuis sortit de son appartement et descendit la rue Saint-Denis d’un pas mesuré. L’église Saint-Jacques se dressa bientôt devant elle, imposante et austère. L’édifice de pierre grise s’élevait à l’intersection des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Son clocher néogothique dominait le quartier, le plus haut de Montréal à cette époque. Les ouvertures en arc brisé, le portail à voussures orné de motifs sculptés, les tourelles polygonales et les pinacles conféraient à l’ensemble une majesté solennelle.

Miss Dupuis gravit les marches du parvis. Trois hommes avec des chapeaux hauts-de-forme attendaient devant les grandes portes de bois. 

L’intérieur de l’église la frappa immédiatement. La lumière du jour filtrait à travers les vitraux, projetant des rectangles colorés sur les dalles de pierre. L’espace était vaste, la nef s’étendant sur plus de deux cents pieds. Les colonnes néogothiques s’élevaient vers le plafond voûté. Des cierges brûlaient déjà sur l’autel, leur lumière vacillante créant des ombres dansantes sur les murs.

Miss Dupuis avança lentement dans l’allée centrale. Ses bottines résonnaient doucement sur les dalles. Elle balaya la nef du regard, observant attentivement les personnes présentes. Il y avait très peu de monde. Une petite douzaine de personnes, tout au plus. Pour une espionne qui avait côtoyé tant de gens, c’était une assemblée bien maigre.

Selon la coutume, les hommes occupaient les bancs de droite, les femmes ceux de gauche.

À droite, dans le banc d’en avant, un homme était assis seul. Miss Dupuis reconnut immédiatement Étienne Corbeil. Il portait une redingote noire usée, un haut-de-forme posé sur ses genoux. Ses épaules étaient voûtées, sa tête penchée en avant. Il fixait le cercueil placé devant l’autel, recouvert d’un drap mortuaire noir. Il était seul. Aucune famille de Rose. Aucune famille de Corbeil non plus.

Derrière le banc de Corbeil, trois ou quatre hommes se tenaient droits, les mains croisées devant eux, sans doute des membres de la confrérie Ville-Marie, celle à laquelle appartenait Étienne Corbeil. Ils portaient tous des redingotes noires et des brassards de crêpe. Leur présence était davantage un devoir envers un confrère qu’un hommage à la défunte.

Miss Dupuis tourna son attention vers la gauche. Dans le premier banc d’en avant, trois religieuses étaient assises côte à côte. Elles portaient l’habit traditionnel des Sœurs de la Providence : longue robe noire, guimpe blanche encadrant le visage, voile noir descendant dans le dos. Leurs mains tenaient des chapelets. Elles priaient silencieusement, les lèvres remuant à peine.

Dans le banc derrière les religieuses, quelques femmes d’un certain âge se tenaient raides, les mains jointes. Des veuves, probablement. C’était une coutume chez certaines femmes pieuses d’assister aux funérailles de personnes qu’elles ne connaissaient pas, pour enrichir l’assemblée et prier pour l’âme du défunt. Elles portaient toutes des robes noires fanées, des voilettes de crêpe élimées. La pauvreté transparaissait dans chaque fil de leurs vêtements.

Puis, un banc derrière, Miss Dupuis aperçut trois femmes plus jeunes. Elles appartenaient à la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille, celle à laquelle Rose avait été membre. Miss Dupuis reconnut immédiatement Madame Laflamme. Toujours exubérante, même dans le deuil. Elle pleurait abondamment, tamponnant ses yeux avec un mouchoir de dentelle blanche, émettant des sanglots sonores qui résonnaient dans la nef silencieuse. Les deux autres semblaient mal à l’aise par ses démonstrations bruyantes.

Miss Dupuis continua son observation. Quelques bancs en arrière des religieuses et des autres femmes, une silhouette attira immédiatement son attention. Une femme seule. Elle se tenait droite, presque rigide, les mains gantées de noir posées sur ses genoux. Contrairement aux autres femmes présentes, elle ne priait pas. Elle ne pleurait pas. Elle observait le cercueil avec une intensité troublante. Elle devait avoir une trentaine d’année. Sa robe était d’un noir profond, en soie de qualité supérieure, avec un col montant fermé par une broche de jais. Ses gants étaient en chevreau noir. Tout dans sa tenue dénotait l’élégance et la richesse.

Miss Dupuis continua son examen. Tout au fond de l’église, presque cachée derrière un pilier, une autre femme se tenait en retrait. Pas très grande. Elle portait une robe noire austère, une voilette épaisse qui dissimulait entièrement son visage. Elle s’essuyait les yeux par-dessous sa voilette avec un mouchoir froissé. Cette femme cherchait manifestement à se faire discrète. Elle se tenait dans l’ombre, évitant d’attirer l’attention. Qui était-elle ? Une ancienne connaissance de Rose ? Une parente éloignée ? 

Les cloches de l’église sonnèrent trois coups. La cérémonie allait commencer.

Le père Larcille Lapierre apparut sortant de la sacristie, revêtu de sa chasuble noire et de l’étole violette. Il s’avança lentement vers l’autel, accompagné d’un enfant de chœur portant l’encensoir. L’odeur de l’encens commença à emplir la nef, une odeur âcre, résineuse, qui piquait légèrement les narines. Puis, il se tourna vers le cercueil et commença les prières en latin. Sa voix résonnait dans la nef, grave et solennelle.

— Requiem aeternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei.

L’assemblée répondit en chœur, d’une voix faible et hésitante.

— Amen.

Le célébrant s’approcha du cercueil. Il prit le goupillon que lui tendait l’enfant de chœur et aspergea le cercueil d’eau bénite, traçant le signe de la croix. Puis il saisit l’encensoir et fit le tour du cercueil lentement, balançant l’encensoir à chaque pas. La fumée blanche s’élevait en volutes épaisses, enveloppant le cercueil d’un voile mystérieux.

Pendant le sermon, le père Larcille parla de la miséricorde divine, de la résurrection, de l’espérance chrétienne. Il évoqua brièvement Rose, la décrivant comme une âme égarée qui avait trouvé refuge dans la foi catholique. Il ne mentionna rien de sa vie d’espionne, rien de ses secrets, rien de sa mort violente. C’était un sermon convenu, impersonnel, comme si le prêtre parlait d’une étrangère. Il termina son laïus et retourna à l’autel pour célébrer la messe de Requiem.

Dies irae, dies illa, solvet saeclum in favilla.

L’assemblée se levait, s’agenouillait, se signait selon les moments liturgiques. Miss Dupuis suivait le mouvement, mais son attention restait focalisée sur les personnes présentes. Enfin, après plus d’une heure, la cérémonie se termina. Le père Lapierre s’approcha du cercueil une dernière fois et le bénit.

— In paradisum deducant te angeli.

Les trois hommes en chapeau haut-de-forme aperçus à l’entrée s’avancèrent lentement. Se faisant aider par les hommes de la confrérie Ville-Marie, ils soulevèrent le cercueil sur leurs épaules et commencèrent à descendre l’allée centrale vers la sortie. Le reste de l’assistance suivit, sauf la femme à la robe de soie qui ne bougeait pas. Elle restait assise, immobile, observant le cercueil qui disparaissait à travers les grandes portes de l’église. L’autre femme au fond de l’église demeurait elle aussi dans l’ombre.

Miss Dupuis sortit discrètement de l’église par une porte latérale. Elle contourna l’édifice et se plaça à une distance respectable du cortège qui se formait sur le parvis. Le corbillard attendait devant l’église : un véhicule noir imposant tiré par deux chevaux également drapés de noir, avec des panaches de plumes sombres sur leur tête. Les porteurs déposèrent le cercueil à l’intérieur. Le cocher, vêtu d’une redingote noire et d’un haut-de-forme, tenait fermement les rênes.

Le cortège s’assembla. En tête marchait l’enfant de chœur portant la croix de procession, une grande croix de bois dorée montée sur une hampe. Suivait le père Lapierre en surplis noir, son bréviaire à la main. Derrière venait le corbillard, avançant au pas. Corbeil marchait immédiatement derrière. Les hommes de la confrérie Ville-Marie suivaient.

Après vingt minutes de marche, le cortège franchit la grille du cimetière, puis s’arrêta près d’une tombe fraîchement creusée. La fosse béante attendait, un rectangle sombre dans la terre brune. Des tas de terre s’amoncelaient de chaque côté. Le fossoyeur se tenait à l’écart, appuyé sur sa pelle, observant la scène avec l’indifférence professionnelle de celui qui a assisté à des centaines d’enterrements.

Les porteurs descendirent le cercueil à l’aide de cordes épaisses. Le bois craqua légèrement sous la tension. Lentement, précautionneusement, le cercueil descendit dans la fosse. Les hommes maniaient les cordes avec soin, veillant à ce que le cercueil reste horizontal.

Le père Lapierre s’avança au bord de la fosse. Il bénit la tombe, traçant le signe de la croix au-dessus du cercueil maintenant au fond de la fosse. Il prit le goupillon et aspergea le cercueil d’eau bénite. Puis il récita les dernières prières en latin, sa voix portant dans le silence du cimetière.

— Requiem aeternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei. Requiescat in pace.

— Amen, répondirent les hommes en chœur.

Corbeil s’avança. Il prit une poignée de terre dans sa main tremblante et la lança sur le cercueil. Le bruit sourd de la terre tombant sur le bois résonna dans le silence. Un sanglot lui échappa. Il porta sa main à sa bouche, essayant de contenir son émotion. Les autres hommes de la confrérie s’avancèrent à leur tour, jetant chacun une poignée de terre. Puis ils se retirèrent, formant un demi-cercle autour de la tombe.

Le père Lapierre ferma son bréviaire. Il s’approcha de Corbeil et posa une main compatissante sur son épaule. Ils échangèrent quelques mots à voix basse que Miss Dupuis ne put entendre. Puis le prêtre se retira, suivi des hommes de la confrérie. 

Corbeil demeura seul près de la tombe, la tête baissée, les épaules secouées par des sanglots silencieux. Après quelques minutes, il se redressa, s’essuya ses yeux avec un mouchoir froissé, puis tourna les talons et s’éloigna d’un pas lent. Le fossoyeur attendit qu’il ait disparu au tournant de l’allée avant de s’approcher de la fosse et de commencer son travail.

Miss Dupuis s’apprêtait à partir lorsqu’un mouvement attira son attention. Une silhouette féminine venait d’apparaître au bout de l’allée. C’était la femme à la robe de soie noire, celle qui s’était tenue droite et impassible pendant toute la cérémonie à l’église. Contrairement à toutes les autres femmes présentes, elle avait suivi le cortège jusqu’au cimetière. Elle n’avait pas respecté la coutume qui voulait que les femmes s’abstiennent de venir au cimetière.

La femme s’avançait maintenant d’un pas assuré, sans hésitation, sans chercher à se cacher. Elle marchait la tête haute, le dos droit, comme si elle défiait quiconque de lui reprocher sa présence. Elle s’arrêta à quelques verges de la tombe. Le fossoyeur avait déjà commencé à jeter des pelletées de terre dans la fosse. Le bruit sourd et régulier rythmait le silence.

Cette femme connaissait Rose. Cela semblait évident. Mais qui était-elle ? Une ennemie ? Une rivale ? Une complice ?

Puis Miss Dupuis remarqua un autre mouvement. À l’orée du cimetière, près d’un grand érable aux feuilles écarlates, une autre silhouette féminine se tenait en retrait. C’était la petite dame qui s’était tenue au fond de l’église pendant la cérémonie, celle qui pleurait silencieusement derrière sa voilette épaisse. Elle était là, appuyée contre l’arbre, comme si ses jambes ne pouvaient plus la porter. Même à distance, Miss Dupuis pouvait voir ses épaules trembler. Elle portait un mouchoir à son visage sous sa voilette, essuyant des larmes qui ne cessaient de couler.

Qui était cette femme ? Pourquoi se cachait-elle ? Pourquoi cette douleur si visible ?

Miss Dupuis resta immobile, hésitant sur ce qu’elle devait faire. Enfin, elle se décida à approcher la femme près de la fosse.

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