
Le lundi matin, 1er octobre, le soleil brillait déjà haut dans le ciel lorsque Miss Dupuis arriva au poste de police de l’édifice Bonsecours. Elle gravit les marches de pierre usées par le passage de milliers de pas et poussa la lourde porte de bois, puis monta à l’étage. L’odeur familière du bureau l’accueillit.
Dans la salle des détectives, Robinson se tenait debout devant une grande carte de Montréal épinglée au mur. Kelly et Morin étaient assis autour de la table encombrée de dossiers, de carnets et de tasses de café refroidi. Miss Dupuis prit place à côté de Morin, sortant son propre carnet de sa poche.
Robinson parlait d’une voix grave, traçant du doigt des lignes imaginaires sur la carte. Les trois détectives prenaient des notes, hochaient la tête, posaient des questions. La discussion était intense, concentrée.
Un coup sec à la porte interrompit la réunion. Un jeune agent en uniforme entra, tenant une enveloppe jaune.
— Un télégramme pour Miss Dupuis.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Miss Dupuis se leva curieuse, saisit l’enveloppe et l’ouvrit. Ses yeux parcoururent rapidement les quelques lignes :
VU FUNÉRAILLES ROSE STOP SAIT QUELQUE CHOSE STOP URGENT STOP PENSION 12 RUE SHANNON LUNDI MATIN STOP HÉBERT
Miss Dupuis relut le message une seconde fois, puis leva les yeux vers Robinson.
— Chef, dit-elle simplement en lui tendant le télégramme.
Robinson le lut, fronça les sourcils, puis hocha la tête.
— Hébert… Ce nom te dit quelque chose ?
— Non. Mais cette personne était aux funérailles samedi, j’en suis convaincu. Elle a dû me voir interroger Antonia Ford.
Robinson lui rendit le télégramme.
— Vas-y immédiatement. Si quelqu’un se manifeste de lui-même, c’est qu’il a quelque chose d’important à dire.
Miss Dupuis remit ses gants noirs, ajusta son chapeau et quitta la salle sans plus attendre. Il était dix heures du matin.
***
Miss Dupuis héla un fiacre, rue Saint-Paul. Le cocher, un homme d’âge mûr au visage tanné par le soleil, souleva son chapeau de paille.
— Où va-t-on, mademoiselle ?
— Griffintown. Rue Shannon, près de la rue Wellington.
Le cocher eut une légère hésitation, mais acquiesça. Il fit claquer son fouet et le cheval se mit en marche. La voiture remonta vers l’ouest. Ils franchirent enfin une invisible frontière. Les rues devinrent plus étroites, les rues plus sales. Les belles façades de pierre grise laissèrent place à des bâtiments de brique noircie par la suie. L’air lui-même sembla s’alourdir, chargé d’une odeur âcre de charbon et de crottin.
Griffintown.
Miss Dupuis connaissait ce quartier. C’est là où l’ancien détective Leclerc habitait, celui qu’elle avait remplacé. C’était l’enclave irlandaise de Montréal, coincée entre le canal Lachine au sud et les quartiers ouvriers à l’ouest. Un monde à part.
Le fiacre s’engagea sur la rue Wellington. Miss Dupuis se pencha légèrement vers la fenêtre, observant attentivement. La rue était large, mais mal entretenue. Des ornières profondes creusées par les roues des chariots lourds marquaient la chaussée. Des flaques d’eau croupie stagnaient dans les creux malgré le temps sec des derniers jours.
Le vacarme était constant. À gauche, les forges Clendinneng crachaient leur fumée noire dans le ciel d’automne. Le bruit des marteaux frappant l’enclume résonnait comme un battement de cœur géant. Plus loin, une tannerie dégageait une puanteur insoutenable. Miss Dupuis porta discrètement son mouchoir à son nez. L’odeur de peaux en décomposition et de produits chimiques prenait à la gorge.
Le fiacre tourna à droite, s’engageant dans la rue Shannon. C’était une rue plus étroite encore, coincée entre deux rangées de maisons de pension délabrées. Les bâtiments se penchaient légèrement les uns vers les autres, comme s’ils cherchaient un soutien mutuel.
Le cocher ralentit, scrutant les numéros peints à la main sur les portes.
— C’est là, mademoiselle. Le numéro douze.
Miss Dupuis descendit du fiacre. Elle tendit quelques pièces au cocher.
— Attendez-moi ici. Je ne serai pas longue.
Le cocher hocha la tête et alluma une pipe, s’installant confortablement sur son siège.
Miss Dupuis se tourna vers le numéro douze. C’était une maison de pension de trois étages, identique aux autres bâtiments de la rue. Le bois était noirci par le temps et la suie. Les fenêtres étroites donnaient sur la rue comme des yeux fatigués. Un escalier extérieur en bois grimpait le long de la façade, ses marches usées et fendues.
Elle poussa la porte d’entrée qui grinça sur ses gonds rouillés. Un couloir sombre s’ouvrait devant elle. Le plancher de bois craquait sous ses pas. L’odeur de chou bouilli et de moisi imprégnait l’air. Des voix résonnaient à l’étage supérieur, des éclats de rire, des pleurs d’enfant.
Une femme corpulente apparut au bout du couloir, essuyant ses mains sur un tablier taché. Elle devait avoir une cinquantaine d’années, le visage rougeaud, les cheveux gris tirés en chignon serré.
— Vous cherchez quelqu’un ? demanda-t-elle en anglais avec un fort accent irlandais.
— Madame Hébert. Elle loge ici.
La femme la dévisagea avec méfiance, notant la qualité de sa robe de laine noire, ses gants de chevreau, son chapeau élégant.
— Deuxième étage. Troisième porte à gauche.
Miss Dupuis hocha la tête et s’engagea dans l’escalier intérieur. Les marches gémissaient sous son poids. Des taches d’humidité maculaient les murs. Une fenêtre cassée au palier laissait entrer un courant d’air froid.
Au deuxième étage, elle compta les portes. Une, deux, trois. Elle s’arrêta devant la troisième porte à gauche. Une porte de bois brut, sans peinture, marquée par le temps.
Miss Dupuis frappa trois coups. Un silence. Puis des pas légers, hésitants.
— Qui est-ce ? demanda une voix féminine en français, faible, presque tremblante.
— Thérèse Dupuis. Vous m’avez envoyé un télégramme ce matin.
Un bruit de verrou qu’on tire. La porte s’ouvrit lentement.
Une femme apparut dans l’embrasure. Elle était petite, à peine cinq pieds deux pouces, si menue qu’elle semblait pouvoir être emportée par le vent. Elle portait une robe noire de deuil, simple, sans ornement, dont le tissu élimé témoignait d’un usage prolongé. Un châle de laine grise couvrait ses épaules. Ses cheveux châtains, tirés en chignon strict, encadraient un visage aux traits fins. De petits yeux bruns observaient Miss Dupuis avec une intensité troublante, mélange de crainte et de détermination.
Elle devait avoir une trentaine d’années, peut-être trente-deux ou trente-trois ans.
— Entrez, dit-elle simplement en s’effaçant pour laisser passer Miss Dupuis.
Miss Dupuis pénétra dans la chambre. C’était une pièce unique, petite, à peine dix pieds sur douze. Une fenêtre étroite donnait sur la ruelle arrière. La lumière du matin entrait difficilement, projetant des ombres grises sur les murs nus.
Un lit de fer occupait un coin, recouvert d’une couverture grise élimée. Une table bancale portait une chandelle consumée, quelques feuilles de papier, une plume et un encrier. Une chaise dépaillée se tenait près de la table. Dans un autre coin, un petit poêle en fonte, éteint en cette matinée d’automne. Une malle fermée à clé était poussée contre le mur.
Mais ce qui frappa le plus Miss Dupuis, ce furent les caisses. Trois caisses en bois, empilées près du lit, remplies de lettres soigneusement attachées par des rubans. Des centaines de lettres.
La femme referma la porte derrière Miss Dupuis et tira à nouveau le verrou. Le bruit métallique résonna dans le silence.
— Je suis Marguerite Hébert, dit-elle d’une voix plus ferme maintenant. Asseyez-vous, je vous en prie.
Elle désigna la chaise dépaillée. Miss Dupuis s’assit avec précaution. La chaise grinça, mais tint bon. Marguerite resta debout, les mains croisées devant elle, comme une pénitente.
— Vous m’avez envoyé un télégramme, dit Miss Dupuis. Vous disiez avoir assisté aux funérailles de Rose Corbeil.
— Oui. J’étais là. Au fond de l’église. Puis au cimetière.
— Je vous ai vue, dit Miss Dupuis. Vous vous teniez près d’un érable, au bord du cimetière. Vous pleuriez.
Madame Hébert hocha lentement la tête. Ses petits yeux bruns s’embuèrent.
— Je pleurais, oui. Pour Rose. Pour tout ce qui aurait pu être et qui ne sera jamais.
— Vous la connaissiez donc ?
— Oui. Je la connaissais.
Un silence tomba entre elles. Dans la ruelle, des enfants criaient en jouant. Quelque part dans l’immeuble, une porte claqua. La petite dame se tourna vers la fenêtre, contemplant un instant la lumière grise.
— Je l’ai connue quand elle était enfant, dit-elle d’une voix douce, presque rêveuse.
Miss Dupuis se pencha légèrement en avant, sortant son carnet et son crayon de sa poche.
— Racontez-moi, dit-elle simplement.
Madame Hébert se retourna. Elle alla s’asseoir sur le bord du lit, les mains posées sur ses genoux. Elle prit une profonde inspiration, comme pour rassembler ses souvenirs éparpillés.
— C’était en 1850. J’avais seize ans. Ma famille, originaire de Montréal, vivait temporairement à Charleston pour les affaires de mon père. Il était marchand. J’étais pensionnaire au pensionnat de Madame Talvande, un établissement pour jeunes filles de bonne famille.
Miss Dupuis notait rapidement, la plume courant sur le papier.
— C’est là que Rose est arrivée. Au printemps 1850, si je me souviens bien. Elle avait six ou sept ans. Une enfant très jolie, mais si fragile. Elle portait une robe blanche toute neuve, trop grande pour elle, et des bottines noires qui lui faisaient mal aux pieds. Je me souviens qu’elle boitait légèrement les premiers jours.
La voix de Madame Hébert se fit plus douce, empreinte de nostalgie.
— Toutes les élèves remarquèrent immédiatement cette nouvelle venue. Les plus jeunes pensionnaires arrivaient généralement accompagnées de leur mère ou de leur gouvernante. Mais Rose était arrivée seule avec son père adoptif, Monsieur Ravenel. Un homme grand, élégant, aux cheveux grisonnants. Il la tenait par la main comme si elle était la chose la plus précieuse au monde.
— Pourquoi dites-vous « adoptif » ?
La petite dame eut un sourire triste.
— Parce que Rose me l’a confié. Pas tout de suite, bien sûr. Mais après quelques semaines, quand elle a commencé à me faire confiance.
— Comment votre rencontre s’est-elle passée ?
— Au pensionnat, nous avions un système de « grandes sœurs ». Les élèves plus âgées prenaient les plus jeunes sous leur protection. Je fus affectée à Rose. Ou plutôt, c’est elle qui s’est accrochée à moi.
Madame Hébert se leva, s’approcha de la fenêtre. Elle regardait dehors, mais Miss Dupuis comprit qu’elle ne voyait pas la ruelle sale de Griffintown. Elle voyait Charleston, seize ans plus tôt.
— Rose était… différente des autres enfants. Plus silencieuse. Plus observatrice. Elle ne pleurait jamais devant les autres, mais je l’entendais parfois la nuit, dans le dortoir, sangloter doucement sous ses couvertures.
— Pourquoi pleurait-elle ?
— Parce qu’elle avait peur. Peur d’être abandonnée de nouveau.
Miss Dupuis leva les yeux de son carnet.
— De nouveau ?
La petite dame se retourna, croisant le regard de Miss Dupuis.
— Rose m’a confié qu’elle avait déjà été « donnée » deux fois avant d’arriver chez les Ravenel. Sa mère était morte à sa naissance. Son père biologique ne pouvait pas s’occuper d’elle. Il l’avait confiée pendant cinq ans à une veuve qui avait déjà trois enfants. Puis, quand il n’a plus été capable de payer, il l’avait donnée en adoption à son cousin Ravenel.
— Elle se souvenait de cela ?
— Oui. Elle se souvenait d’avoir été arrachée à la famille d’accueil qui l’avait élevée pendant ses cinq premières années. Elle se souvenait d’avoir crié, pleuré, supplié qu’on ne l’emmène pas. Mais personne ne l’avait écoutée.
Un lourd silence emplit la petite chambre. Dehors, le marteau des forges continuait son battement régulier.
— Pour Rose, dit Madame Hébert d’une voix tremblante, l’amour était toujours conditionnel. On pouvait l’aimer aujourd’hui et la rejeter demain. Elle vivait dans la peur permanente d’être « donnée » une troisième fois.
— Comment réagissait-elle à cela ?
— Elle cherchait à se rendre indispensable. Elle voulait être parfaite. La meilleure élève, la plus obéissante, la plus brillante. Elle pensait que, si elle était assez bien, assez utile, on ne pourrait pas la rejeter.
La petite dame retourna s’asseoir sur le lit. Ses mains tremblaient légèrement.
— Monsieur Ravenel venait lui rendre visite chaque dimanche. C’était le moment le plus important de la semaine pour Rose. Elle se préparait des heures à l’avance. Elle vérifiait sa robe dix fois, recoiffait ses cheveux, s’assurait que ses bottines étaient cirées. Elle voulait être impeccable.
— Et ces visites ?
— Elles duraient une heure, peut-être deux. Monsieur Ravenel lui apportait toujours un petit cadeau. Un ruban, un livre, des bonbons. Ils se promenaient dans le jardin du pensionnat. Elle lui racontait sa semaine, ses progrès, ses réussites. Il l’écoutait attentivement, hochait la tête, souriait. Il avait l’air vraiment fier d’elle.
— Il semblait l’aimer ?
— Oh oui. Cela se voyait. Il la regardait avec une tendresse profonde. Mais Rose… Rose ne pouvait jamais en être certaine. Après chaque visite, elle était en larmes.
Miss Dupuis fronça les sourcils.
— Pourquoi pleurait-elle si la visite s’était bien passée ?
— Parce qu’elle craignait qu’il ne revienne pas la semaine suivante. Chaque départ était une déchirure. Chaque au revoir pouvait être le dernier.
Madame Hébert essuya discrètement une larme qui coulait sur sa joue.
— Un dimanche, je m’en souviens parfaitement, Monsieur Ravenel était en retard. Une heure de retard. Rose était devenue blanche comme un linge. Elle se tenait près de la fenêtre du hall d’entrée, les mains crispées sur le rebord. Elle ne bougeait pas. Elle ne parlait pas. Elle fixait la route, attendant la voiture.
— Et quand il est arrivé ?
— Elle s’est effondrée. Pas de joie, pas de soulagement. Elle s’est effondrée dans mes bras, tremblant de tout son corps. J’ai dû la porter jusqu’à sa chambre. Ce soir-là, elle m’a tout raconté. Ses peurs, ses cauchemars, son obsession de ne jamais décevoir son père adoptif.
La petite dame se leva à nouveau, s’approchant de la malle fermée contre le mur. Elle sortit une petite clé de sa poche, ouvrit la malle et en tira un mouchoir de dentelle jauni. Elle le déplia avec précaution. À l’intérieur se trouvait un petit ruban de soie rose, délavé par le temps.
— Rose m’a donné ce ruban avant que j’aie quitté le pensionnat en 1852. C’était celui que son père lui avait donné. Elle avait huit ans. Elle m’a dit : « Garde-le, Marguerite. Comme ça, tu ne m’oublieras pas. »
Miss Dupuis observa le ruban usé.
— Vous étiez devenue importante pour elle.
— J’étais sa « grande sœur ». La seule personne à qui elle pouvait confier ses secrets, ses peurs. Pendant deux ans, de 1850 à 1852, je l’ai vue grandir, lutter, essayer de mériter l’amour de son père adoptif.
— Et puis vous êtes partie.
— Oui. Ma famille est retournée à Montréal. J’avais dix-huit ans. Je devais rentrer, me marier, commencer ma propre vie. Le jour de mon départ, Rose a pleuré pendant des heures. Elle s’accrochait à ma robe, me suppliant de ne pas partir. Je lui ai promis de lui écrire. Et je l’ai fait, pendant quelques mois. Puis les lettres se sont espacées. Puis elles ont cessé.
Madame Hébert replia le ruban avec soin et le replaça dans la malle. Elle referma le couvercle lentement, comme si elle refermait une page de sa vie.
— Je ne l’ai revue que treize ans plus tard, dit-elle d’une voix étranglée. C’était en octobre 1865. À une cérémonie commémorative pour les soldats sudistes.
Elle se retourna vers Miss Dupuis, ses petits yeux brun brillant de larmes.
— Ce jour-là, j’ai compris que la petite Rose fragile et terrorisée que j’avais connue, cette enfant qui cherchait désespérément à être aimée, était devenue quelqu’un de… de… dangereux.
Miss Dupuis se redressa sur sa chaise, la plume suspendue au-dessus de son carnet.
— Que voulez-vous dire ?
Madame Hébert s’approcha de la fenêtre, regardant la ruelle où les enfants continuaient à jouer. Sa voix se fit plus sombre, chargée d’une tristesse infinie.
— Elle était devenue une femme qui n’avait plus peur de rien… Et qui n’avait plus rien à perdre. Et c’est la chose la plus dangereuse au monde, Miss Dupuis. Une femme qui a déjà tout perdu.
La petite dame ferma les yeux, comme si le souvenir était insoutenable.
— Quand je l’ai revu à la cérémonie commémorative, j’étais si contente. Nous nous sommes embrassées et nous avons longuement bavardé ensemble. À un moment donné une autre femme s’est approchée. Rose semblait la connaître.
— Vous saviez qui c’était ?
— Non, mais je l’ai reconnue au cimetière samedi, celle avec qui vous avez parlé. C’était la même femme.
Miss Dupuis se redressa brusquement sur sa chaise.
— C’était Antonia Ford ?
— Quand je vous ai vue lui parler, j’ai compris que vous enquêtiez sérieusement sur la mort de Rose. C’est pour cela que je vous ai contactée.
Elle marqua une pause, le regard hanté.
— Ce que cette femme a révélé à Rose a signé l’arrêt de mort d’un homme.
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