Belle Dame-Épisode 17

Chez madame Hébert

Après avoir reçu un télégramme, Miss Dupuis était venue rencontrer la mystérieuse Madame Hébert qui vivait en recluse à Griffintown. Marguerite Hébert (c’était son nom) venait de raconter à Miss Dupuis comment elle avait connu Rose au pensionnat de Charleston, seize ans plus tôt. Une petite fille de sept ans, fraîchement adoptée, terrorisée d’être abandonnée à nouveau. Marguerite avait été sa protectrice, sa grande sœur, la seule à qui Rose confiait ses craintes. Puis, en 1852, Marguerite était partie. Retour à Montréal. Treize ans de séparation.

Après avoir commencé à révéler ces choses sur Rose, Madame Hébert s’éloigna de la fenêtre et retourna s’asseoir sur le bord du lit. Elle croisa ses mains sur ses genoux, le regard perdu dans le vide.

Miss Dupuis attendit en silence, le crayon posé sur son carnet. Dehors, le vacarme de Griffintown continuait son rythme implacable.

— Je me suis mariée en 1858 avec Édouard Hébert, reprit Madame Hébert d’une voix douce. Un Canadien français. Un homme bon. Nous avons vécu ici, à Montréal. Une vie tranquille, confortable. J’avais presque oublié Rose.

Elle marqua une pause, ses doigts se crispant légèrement.

— Puis la guerre de Sécession a éclaté. Édouard s’est engagé avec l’armée sudiste en 1861. Il est tombé à Gettysburg le 3 juillet 1863. Un boulet de canon.

Miss Dupuis leva les yeux de son carnet.

— Je suis désolée.

Marguerite secoua la tête.

— Je n’ai pas su accepter. J’ai tout fait pour rapatrier son corps. J’ai payé des intermédiaires, des passeurs. J’ai dépensé des fortunes. Puis j’ai commencé à financer des réseaux d’espionnage sudistes. Je pensais que cela honorerait sa mémoire.

— Vous vous êtes ruinée.

— Oui. Complètement. En deux ans. J’ai dilapidé notre fortune, emprunté à des créanciers peu scrupuleux. Puis je n’ai pas pu rembourser. J’ai dû me cacher.

Elle désigna la chambre misérable d’un geste amer.

— Je me suis réfugiée ici, à Griffintown, où personne ne me connaît. Madame Hébert, la veuve du deuxième étage. C’est tout ce que je suis devenue. Je fais de la couture fine pour une modiste. Trois dollars par mois de loyer. Je ne sors que pour la messe, tôt le matin, à l’église Sainte-Anne.

— Et Rose ? Vous me disiez que vous l’aviez revu en octobre 1865, lors d’une cérémonie commémorative à Montréal pour les soldats sudistes.

Le visage de la petite dame s’éclaira légèrement.

— Oui. Une messe discrète à l’église Notre-Dame. J’y suis allée pour Édouard.

Elle prit une feuille de papier jauni sur la table.

— Il n’y avait pas beaucoup de monde. Une trentaine de personnes. Nous devions inscrire le nom de nos défunts dans un registre. J’ai écrit celui d’Édouard. Ensuite, j’ai vu le nom « Henry Edmund Ravenel » quelques lignes plus haut. Mon cœur s’est arrêté.

— Vous saviez alors que Rose était là. Comment l’avez-vous reconnue ?

— J’ai cherché du regard. Et je l’ai vue. Une femme seule, en deuil, près d’un pilier. Elle pleurait. Quelque chose dans sa posture… j’ai su que c’était elle. Je me suis approchée. J’ai dit : « Rose ? Rose Ravenel ? » Elle s’est retournée. « Marguerite ? Marguerite Lavallée ? »

Madame Hébert porta la main à sa bouche, émue.

— Nous nous sommes jetées dans les bras l’une de l’autre. Treize ans. Treize ans que nous ne nous étions pas vues. Nous avons parlé, parlé. Nos vies, nos mariages, nos pertes. C’était comme si nous étions encore au pensionnat.

— Mais quelque chose avait changé en elle ?

— Oui. Elle n’était plus la petite fille craintive. Elle était devenue dure. Amère. Dès cette première rencontre, elle m’a parlé de son père. Assassiné à Charleston. Elle cherchait le coupable. Elle voulait le retrouver et le tuer.

Miss Dupuis nota rapidement.

— Elle vous a dit cela immédiatement ?

— Oui. Elle m’a raconté qu’elle était devenue espionne pour les Sudistes. Qu’elle avait espionné les officiers nordistes à Washington. Tout cela pour découvrir qui avait tué son père.

— Quelle a été votre réaction ?

La petite dame baissa les yeux.

— J’ai pensé que je comprenais. Moi aussi, j’avais perdu mon mari. Je me suis dit que Rose méritait de savoir. Mais j’aurais dû la décourager. La vengeance est un poison.

— Vous êtes-vous revues ?

— Oui. Régulièrement. Elle venait ici, dans ma chambre. Toujours discrètement, en fin d’après-midi. Rose vivait sous une fausse identité. Elle s’était mariée avec Étienne Corbeil. Elle ne voulait pas qu’on découvre son passé d’espionne.

— Où vous retrouviez-vous ?

— Ici, le plus souvent. Parfois nous marchions le long du canal Lachine, loin des quartiers bourgeois. Personne ne faisait attention à nous.

La petite dame se leva et s’approcha des caisses de lettres. Elle en sortit une liasse attachée par un ruban violet.

— Rose m’écrivait aussi. Des lettres longues, intenses. Je les ai toutes gardées.

Elle tendit une lettre à Miss Dupuis, datée du 15 novembre 1865.

— Lisez celle-ci.

Miss Dupuis lut à voix basse :

Chère Marguerite, je suis rentrée après notre promenade et je ne peux cesser de penser à ce que tu m’as dit. Tu me demandes d’oublier, de pardonner. Mais comment le pourrais-je ? Papa est mort. Assassiné. Et son meurtrier vit encore, dort tranquillement. Tu es la seule qui comprend ma douleur. Je ne peux pas oublier. C’est tout ce qui me reste de lui. Cette rage. Ce besoin de justice.

Miss Dupuis releva les yeux.

— Elle était consumée par cette obsession ?

— Oui. Et cela ne faisait qu’empirer.

Marguerite sortit une autre lettre, datée du 3 janvier 1866.

Chère Marguerite, j’ai rêvé de papa cette nuit. Il me souriait. Il me disait : « Tu es ma préférée, Rose. » Puis je me suis réveillée. Il est mort. Mort depuis plus de deux ans. Deux ans que je cherche. Parfois je me demande si je ne deviens pas folle.

Miss Dupuis referma la lettre lentement.

— Ces lettres sont le reflet de son âme.

Marguerite hocha la tête.

— Rose ne mentait pas dans ses lettres. Avec moi, elle pouvait être elle-même. Juste Rose avec toute sa douleur, toute sa rage.

Enfin, madame Hébert sortit une troisième lettre. Elle la tenait délicatement, comme si c’était un bien précieux. Elle était datée du 20 novembre 1865.

Marguerite, je crois que je commence enfin à voir la vérité. Je sais qui a tué papa. Et bientôt, justice sera faite.

Miss Dupuis releva brusquement la tête.

— Elle savait qui avait tué son père? 

— Oui. Elle l’avait découvert en octobre 1865, le jour même de nos retrouvailles.

— Comment ?

Marguerite s’approcha de la fenêtre.

— Il y avait cette autre femme à cette cérémonie. Celle dont je vous ai parlé.

— Antonia Ford. 

— Elle s’appelait Antonia Ford ? Je ne savais pas. Nous parlions ensemble, et cette femme s’était approchée d’elle. Rose la connaissait.

— Antonio Ford était une ancienne espionne sudiste. Elles s’étaient connues pendant la guerre et ils ont travaillé ensemble.

— Si vous le dites. Elles se sont rapidement éloignées et sont restées longtemps à l’écart de la cérémonie, chuchotant près d’un pilier. Rose pleurait. L’autre la tenait par les épaules, elle semblait essayer de la consoler. Puis, soudain, Rose s’est effondrée. Pas physiquement, mais… intérieurement. J’ai vu quelque chose se briser en elle à cet instant.

— C’est à ce moment qu’Antonia Ford lui a révélé le nom de l’assassin ?

— Oui. Je ne l’ai compris que plus tard, quand j’ai revu Rose. Ce jour-là, en octobre 1865, elle a appris la vérité. Cette femme lui avait révélé le nom de l’assassin de son père.

Miss Dupuis posa sa plume, et dit :

— Jacob Thompson.

Madame Hébert semblait très surprise.

— Vous… Vous le saviez ?

— C’est Antonia Ford qui me l’a dit, lorsque nous étions au cimetière. 

— Vous comprenez ? dit la petite dame. Pendant des années, Rose avait espionné les Nordistes. Elle pensait que l’un d’eux avait tué son père. Et tout ce temps, le véritable assassin était dans son propre camp.

Miss Dupuis hocha lentement la tête. Elle se souvenait de ce qu’Antonia Ford lui avait raconté au cimetière. Thompson. Le vol. L’assassinat pour de l’argent.

— Antonia m’a déjà parlé de cela, dit Miss Dupuis doucement. Thompson s’était vanté au Willard Hotel d’avoir « réglé une affaire personnelle » à Charleston et d’avoir « réquisitionné » des fonds.

Madame Hébert la regarda, surprise.

— Alors vous savez cela aussi ! Vous savez que Thompson a tué le père de Rose pour lui voler son argent.

— Oui. Antonia me l’a dit samedi dernier. Mais je ne savais pas encore comment Rose avait réagi quand elle l’a appris. Qu’a-t-elle fait après cette révélation ?

Madame Hébert retourna s’asseoir sur le lit.

— Elle a changé. Du jour au lendemain. Sa rage est devenue précise. Focalisée. Mortelle.

— Elle voulait le tuer ?

Madame Hébert leva ses yeux vers Miss Dupuis.

— Oui. Elle me l’a dit. Plusieurs fois. Elle disait : « Thompson va payer. Je le jure. Il va payer. »

— Et vous ? Qu’avez-vous fait ?

Le visage de Madame Hébert se contracta.

— Rien. Je n’ai rien fait. J’ai écouté. J’ai compati. Mais je ne l’ai pas arrêtée. Je ne l’ai pas dénoncée. Je l’ai laissée faire.

Un lourd silence tomba. Dehors, le marteau des forges continuait son battement.

— Vous saviez qu’elle préparait quelque chose ? reprit Miss Dupuis.

— Oui. Pendant les mois suivants, Rose m’a parlé de ses plans. Pas clairement. Mais suffisamment pour que je comprenne qu’elle ne renoncerait jamais.

Madame Hébert sortit une lettre du 10 février 1866.

— Lisez celle-ci.

Marguerite, tu me demandes d’abandonner. De pardonner. De laisser Dieu juger Thompson. Mais Dieu n’a rien fait pendant trois ans. Non. Si Dieu ne fait pas justice, c’est à moi de la faire. Je sais où il se trouve maintenant. Je trouverai un moyen.

Miss Dupuis leva les yeux.

— Elle savait où était Thompson ?

— Oui. Il s’était réfugié à Paris après la guerre. Rose avait appris qu’il y vivait confortablement avec l’argent qu’il avait volé.

— Et ensuite ?

Madame Hébert se leva. Elle s’approcha de la fenêtre, le dos tourné à Miss Dupuis.

— En avril 1866, Rose a disparu. Elle ne m’a pas rendu visite pendant plus d’un mois. Elle ne m’a pas écrit non plus. J’étais inquiète. Je pensais qu’il lui était arrivé quelque chose de terrible.

— Où était-elle ?

Madame Hébert se retourna lentement. Son visage était livide.

— Je ne l’ai su qu’à son retour en mai. Elle est venue ici. Et elle m’a tout raconté.

Elle s’approcha de Miss Dupuis, les mains tremblantes.

— Mais avant de vous dire ce qu’elle m’a confié à son retour de Paris, je dois vous parler d’autre chose. Quelque chose qui s’est passé avant. Pour que vous compreniez bien.

Miss Dupuis hocha la tête. 

— Rose n’a pas toujours su que Thompson avait tué son père. Pendant longtemps, elle a cru que c’était quelqu’un d’autre. Un Nordiste. Un certain Odell.

Miss Dupuis ne montra aucune surprise. Elle savait déjà. Sanders et le père Lapierre lui avaient raconté l’histoire d’Odell.

— Je sais, dit-elle simplement. Rose l’a fait assassiner en 1864. Puis elle a découvert qu’elle s’était trompée.

Madame Hébert la regarda, étonnée.

— Vous savez cela aussi ? Décidément…

— Oui. J’ai interrogé plusieurs personnes qui connaissaient Rose pendant la guerre. Ils m’ont parlé d’Odell. Et aussi de Lafayette Baker.

La petite dame sembla soulagée de ne pas avoir à raconter toute l’histoire.

— Alors vous comprenez. Rose portait cette culpabilité. Le meurtre d’un innocent. C’est ce qui a rendu sa soif de vengeance encore plus terrible. Quand elle a appris que Thompson était le véritable assassin, elle s’est dit qu’elle devait le tuer. Pour venger son père, oui, mais aussi pour racheter le meurtre du Nordiste.

Miss Dupuis nota rapidement.

— Et Baker ? Vous savez s’il la cherchait encore ?

— Rose vivait dans cette crainte constante de lui. Elle disait que Baker ne lui pardonnerait jamais s’il apprenait qu’elle avait quelque chose à voir avec le meurtre de son adjoint Odell. Elle m’a dit qu’il était le genre d’homme à attendre des années pour se venger. 

Miss Dupuis nota ces informations. Baker restait toujours un suspect potentiel.

Madame Hébert se retourna vers Miss Dupuis. Elle semblait épuisée. Ses mains tremblaient.

— Il y a autre chose que je dois vous dire. Quelque chose de terrible. Mais je ne peux pas… (elle s’interrompit, prenant une profonde respiration). Je ne peux pas en parler ici. Pas dans ces murs. J’étouffe. J’ai besoin d’air.

Elle s’approcha de Miss Dupuis, le visage décomposé.

— Venez. Marchons. Je vous dirai tout dehors. Au canal. Là où Rose et moi avions l’habitude de nous promener. Mais pas ici. Je vous en supplie.

Miss Dupuis referma son carnet et se leva.

— Très bien. Marchons.

Madame Hébert prit son châle gris et le jeta sur ses épaules. Elle ouvrit la porte, jeta un coup d’œil dans le couloir, puis fit signe à Miss Dupuis de la suivre.

Elles descendirent l’escalier en silence. La logeuse les regarda passer sans un mot. Elles sortirent dans la rue Shannon.

Le fiacre attendait toujours. Le cocher fumait tranquillement sa pipe.

— Attendez-moi encore, lui dit Miss Dupuis.

Le cocher hocha la tête.

Madame Hébert se mit en marche d’un pas rapide, presque fiévreux. Miss Dupuis la suivit. Elles remontèrent la rue Shannon, tournèrent sur la rue Wellington, puis se dirigèrent vers le sud en direction du canal Lachine.

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