Belle Dame-Épisode 18

Promenade le long du Canal Lachine

Miss Dupuis et madame Hébert avaient quitté la pension de la rue Shannon. Marguerite Hébert ne pouvait plus parler dans sa chambre. Elle étouffait. Elle avait besoin d’air pour révéler ce qu’elle savait.

Ce qu’elle n’avait jamais dit à personne.

Miss Dupuis la suivait à travers les rues de Griffintown, observant cette femme en deuil qui marchait comme si elle fuyait ses propres souvenirs. Rose avait tué Odell par erreur. Rose avait appris que Thompson était le véritable assassin de son père. Rose avait disparu pendant tout le mois d’avril 1866. Et maintenant, la petite dame allait révéler ce que Rose avait fait pendant cette absence.

Madame Hébert marchait d’un pas pressé, presque fiévreux. Ses petites mains agrippaient son châle gris, ses bottines usées claquaient sur les trottoirs usés. Miss Dupuis la suivait en silence, observant cette femme qui semblait fuir quelque chose d’invisible.

Elles traversèrent les rues animées de Griffintown. Des ouvriers en tabliers de cuir les regardaient passer avec curiosité : deux femmes dépareillées, l’une grande, élégante, et l’autre petite et en deuil, qui marchaient rapidement vers le canal. Des enfants aux pieds nus s’écartaient sur leur passage, interrompant leurs jeux.

Le vacarme des forges diminua progressivement à mesure qu’elles s’éloignaient de la rue Wellington. Le marteau sur l’enclume devint un écho lointain, puis disparut complètement.

Elles tournèrent à gauche dans une ruelle étroite bordée d’entrepôts de brique rouge. L’odeur changea. Moins de suie, moins de charbon. L’air se fit plus humide, portant l’odeur de l’eau stagnante et des algues.

Puis, soudain, le canal Lachine s’ouvrit devant elles.

L’eau sombre coulait lentement vers le fleuve, miroir terne reflétant le ciel d’automne. Des péniches lourdement chargées glissaient sur la surface, tirées par des chevaux qui marchaient le long du chemin de halage. Leurs sabots résonnaient en cadence sur la terre battue. Les débardeurs criaient des ordres en anglais et en français, chargeaient et déchargeaient des marchandises sur les quais de bois.

Sur la rive opposée, les arbres flamboyaient de couleurs. Des érables d’un rouge profond, des chênes dorés, des frênes aux feuilles jaune pâle. Les feuilles mortes tourbillonnaient dans le vent léger, certaines tombant à la surface de l’eau où elles dérivaient lentement comme de petits bateaux fragiles.

Des entrepôts bordaient le canal, leurs façades de brique alignées comme des sentinelles. Certains portaient des enseignes délavées annonçant des importateurs et des marchands de bois. Au loin, la haute cheminée de la raffinerie Redpath dominait le paysage, crachant une fumée grise qui s’élevait en colonne droite dans l’air calme.

Le bruit était différent ici. Plus ouvert, moins oppressant que dans les rues étroites. On entendait le clapotis de l’eau contre les berges, le grincement des cordes des péniches, les cris rauques des mouettes qui tournoyaient au-dessus du canal.

Madame Hébert s’arrêta près du bord, inspirant profondément l’air frais. Ses épaules se détendirent légèrement. Elle ferma les yeux un instant, comme si elle puisait une force nouvelle dans cet espace ouvert.

Miss Dupuis se plaça à côté d’elle, attendant. Elle ne dit rien, respectant le silence de la petite dame.

Une péniche passa devant elles, chargée de sacs de grain empilés jusqu’au bastingage. Le batelier, un homme d’âge mûr au visage tanné, leur jeta un regard curieux, mais ne dit rien. Le cheval qui tirait la péniche soufflait lourdement, la tête baissée, les muscles tendus sous l’effort.

Madame Hébert ouvrit les yeux. Elle regarda l’eau sombre, les reflets tremblants du ciel.

— C’est ici que Rose et moi venions marcher, dit-elle d’une voix douce. Loin des regards. Loin des oreilles indiscrètes. Ici, nous pouvions parler librement.

Miss Dupuis hocha la tête sans répondre.

Madame Hébert se tourna vers elle. Son visage était toujours pâle, mais quelque chose avait changé dans son regard. Une détermination nouvelle. Comme si sortir de cette chambre étouffante lui avait redonné le courage de parler.

— Je vous ai dit que Rose avait disparu en avril 1866. Qu’elle ne m’avait pas rendu visite, ni écrit pendant tout ce mois.

— Oui. Vous m’avez dit cela.

— À son retour, elle est venue me voir. C’était à la fin du mois de mai. Elle a frappé à ma porte. J’ai ouvert et elle était là. Elle avait l’air épuisée. Amaigrie. Ses yeux étaient cernés. Mais il y avait quelque chose d’autre dans son regard. Quelque chose qui m’a glacé le sang.

Madame Hébert se remit en marche le long du canal. Miss Dupuis la suivit. Elles marchèrent côte à côte sur le chemin de terre battue qui longeait l’eau.

— Elle est entrée dans ma chambre. Elle s’est assise. Et elle m’a regardée droit dans les yeux. Elle a dit : « C’est fait, Marguerite. Thompson est mort. »

Miss Dupuis se raidit sous l’effet de la révélation, mais elle continua à marcher sans rien dire.

— Au début, je n’ai pas compris. Je l’ai regardée sans rien dire. Puis elle a répété, d’une voix blanche : « Thompson est mort. Je l’ai tué à Paris. »

Madame Hébert s’arrêta. Elle se tourna vers Miss Dupuis.

— Elle m’a tout raconté. Comment elle avait préparé son voyage. Comment elle avait dit à son mari qu’elle allait soigner une cousine aux États-Unis. Comment elle avait pris le train, puis le bateau jusqu’en France.

— Elle vous a dit comment elle l’avait tué ?

Madame Hébert hocha lentement la tête.

— Elle l’a empoisonné. Elle avait obtenu du poison avant de partir. Je ne sais pas comment. Elle ne me l’a pas dit. Mais elle l’avait.

Elles se remirent en marche. Leurs pas résonnaient doucement sur la terre battue.

— Rose avait retrouvé Thompson à Paris. Il fallait qu’elle puisse l’approcher sans éveiller les soupçons. Elle ne pouvait pas se faire passer pour une inconnue. Thompson l’aurait reconnue immédiatement. Alors, elle a utilisé ce qu’il savait déjà. Après tout, elle était l’une de ses meilleures espionnes.

— Comment a-t-elle fait ?

— Elle s’est présentée à lui comme une messagère, ce qu’elle avait toujours été d’ailleurs. Elle portait un voile épais de deuil, comme beaucoup de veuves à Paris. Un après-midi, elle l’a approché dans un café qu’il fréquentait. Elle s’est assise à sa table et lui a glissé à voix basse : « Monsieur Thompson, j’ai un message important pour vous de la part d’anciens sympathisants sudistes. »

Madame Hébert regarda l’eau sombre du canal.

— Elle a levé légèrement son voile. Juste assez pour qu’il la reconnaisse. Thompson a été surpris, mais intrigué.

— Il n’était pas méfiant ?

— Rose savait comment le manipuler. Elle disait qu’elle était une messagère. Elle lui a parlé d’argent. De fonds sudistes cachés en Amérique que certains voulaient faire transiter par l’Europe. De contacts riches qui cherchaient un intermédiaire de confiance. Thompson était vénal, Miss Dupuis. L’argent l’intéressait toujours.

Miss Dupuis nota rapidement.

— Il l’a crue ?

— Pas tout de suite. Mais Rose était convaincante. Elle connaissait les codes, les noms, les réseaux. Elle avait été une de ses meilleures espionnes pendant la guerre. Thompson a fini par accepter de la revoir. Ils se sont rencontrés une autre fois. Rose gardait toujours son voile épais, prétextant qu’elle devait rester discrète, qu’elle était recherchée par les autorités américaines.

Madame Hébert ferma les yeux.

— Et lors de ce rendez-vous, dans un restaurant, elle a empoisonné son verre. Un poison lent. Elle savait qu’il ferait effet lorsqu’elle aurait disparu. Thompson n’a rien vu. Il a bu. Il est rentré chez lui. Et quelques heures plus tard, il est mort.

— Les témoins ont donc vu une femme voilée avec Thompson ?

— Oui. Personne ne connaissait vraiment son identité. Juste « une femme voilée en deuil » qui avait rencontré Thompson pour des affaires. Rose était repartie pour l’Amérique avant même qu’on découvre le corps.

Miss Dupuis sortit son carnet et nota rapidement ces détails.

— Rose vous a raconté tout cela de vive voix ?

— Oui. En détails. Elle avait besoin de me le dire. De partager ce secret avec quelqu’un. Elle ne pouvait pas garder cela pour elle seule.

— Comment était-elle quand elle vous l’a raconté ?

Madame Hébert s’arrêta à nouveau. Elle regarda Miss Dupuis, ses petits yeux brun brillant de larmes.

— Elle était vide. Comme si tuer Thompson lui avait enlevé sa raison de vivre. Elle avait passé des années à chercher l’assassin de son père. À préparer sa vengeance. Et maintenant que c’était fait, elle ne savait plus quoi faire.

— Elle regrettait ?

— Non. Elle disait que Thompson méritait de mourir. Qu’il avait tué son père de sang-froid pour de l’argent. Qu’il devait payer. Mais elle n’était pas heureuse. La vengeance ne lui avait apporté aucune paix. Seulement un vide encore plus grand.

Elles continuèrent à marcher. Une autre péniche passa, chargée de planches de bois empilées. L’odeur de pin frais flottait dans l’air.

— Après cette visite, Rose est revenue me voir plusieurs fois. En mai, en juin, en juillet, en août. Elle venait toujours au même moment, en fin d’après-midi. Nous marchions ici, le long du canal. Parfois elle ne disait presque rien. Elle restait silencieuse, regardant l’eau.

— De quoi parliez-vous ?

— De tout et de rien. De son enfance au pensionnat. De son père. De la guerre. Parfois elle me racontait des détails sur le voyage à Paris. Sur Thompson. Sur ce qu’elle avait ressenti.

Madame Hébert essuya une larme qui coulait sur sa joue.

— Elle me racontait tout, comme si elle voulait se confesser avant de mourir.

Miss Dupuis se redressa légèrement.

— Vous pensiez qu’elle allait mourir ?

— Je le sentais. Il y avait quelque chose dans sa façon de parler, dans son regard. Comme si elle avait déjà accepté sa mort. Comme si elle attendait seulement que cela arrive.

— Elle vous a parlé de menaces ? De quelqu’un qui aurait voulu lui faire du mal ?

Madame Hébert secoua la tête.

— Non. Pas directement. Mais elle vivait dans la crainte constante. Peur que Baker la retrouve. Peur que quelqu’un découvre qu’elle avait tué Thompson. Peur que son passé la rattrape.

Elles arrivèrent à un banc de pierre près du canal. Madame Hébert s’y assit lourdement, comme si ses jambes ne pouvaient plus la porter. Miss Dupuis s’installa à côté d’elle.

— La dernière fois que vous l’avez vue, c’était quand ?

Madame Hébert ferma les yeux.

— Le 10 septembre. Huit jours avant sa mort. Elle est venue chez moi. Nous avons marché ici. Elle était silencieuse, absente. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Elle m’a regardée et elle a dit : « Tout cela va mal finir, Marguerite ».

— Mal finir … ?

— Elle ne m’a rien dit de plus. J’ai senti qu’elle pressentait un danger. Je lui ai demandé si elle voulait que je l’aide, que je la cache chez moi. Elle a refusé. Elle a dit qu’elle devait rentrer. Que son mari s’inquiéterait.

Madame Hébert ouvrit les yeux. Ils étaient remplis de larmes.

— C’est la dernière fois que je l’ai vue vivante. Huit jours plus tard, j’ai appris par les journaux qu’une femme avait été retrouvée morte à Côte-Vertu. Madame Corbeil. Rose.

Elle porta ses mains à son visage et pleura silencieusement.

Miss Dupuis attendit quelques instants, puis demanda doucement :

— Pourquoi êtes-vous venue aux funérailles ?

Madame Hébert s’essuya les yeux avec son mouchoir.

— Parce que je lui devais au moins cela. Rose n’avait personne. J’étais la seule qui savait qui elle était vraiment. La seule qui connaissait son histoire. Je ne pouvais pas la laisser être enterrée sans qu’au moins une personne présente sache la vérité.

— Vous vous êtes cachée. Pourquoi ?

— Parce que je ne voulais pas qu’on me pose de questions. Je ne voulais pas qu’on découvre mon lien avec Rose. Je craignais d’être impliquée dans sa mort.

Miss Dupuis regarda Madame Hébert attentivement.

— Pourquoi me contacter alors ?

Madame Hébert se tourna vers elle.

— Parce que je vous ai vue interroger la dame au cimetière. J’ai compris que vous enquêtiez sérieusement. Que vous cherchiez la vérité. Et j’ai pensé que Rose méritait que quelqu’un sache. Que son histoire soit racontée. Pas pour la justifier. Mais pour la comprendre.

Elle leva ses petits yeux bruns vers Miss Dupuis.

— Rose n’était pas un monstre. C’était une femme brisée. Une femme qui avait tout perdu, qui avait été abandonnée trop de fois, qui avait vu son père assassiné et qui a cherché à faire justice comme elle pouvait.

Miss Dupuis ne répondit pas immédiatement. Elle réfléchissait, pesant les mots de la petite dame.

— Marguerite, dit-elle finalement. Ce que vous me dites fait de vous une complice après les faits. Vous saviez que Rose avait tué Thompson. Vous ne l’avez pas dénoncée. Vous l’avez protégée.

Madame Hébert hocha lentement la tête.

— Je sais. Et je suis prêt à en assumer les conséquences, si c’est ce que vous voulez. Le pire, ce sera que je devrai vivre avec cela. Mais je ne pouvais pas la trahir. Elle était tout ce qui me restait dans ce monde. Mon unique amie.

Elle se leva du banc et fit face à Miss Dupuis.

— Mais je ne peux plus garder ce secret. Rose est morte. Assassinée. Et je dois vous dire tout ce que je sais. Même si cela fait de moi une complice. Même si je dois être arrêtée.

Miss Dupuis se leva également.

— Je ne suis pas ici pour vous arrêter, Marguerite. Je suis ici pour comprendre. Pour découvrir qui a tué Rose et pourquoi.

Madame Hébert la regarda avec gratitude.

— Merci.

Elles se remirent en marche le long du canal. Le soleil était maintenant haut dans le ciel. Il devait être près de midi. Les ombres avaient raccourci, les couleurs des arbres brillaient intensément sous la lumière.

— Y a-t-il autre chose que je devrais savoir ? demanda Miss Dupuis. Quelque chose que Rose vous aurait dit et qui pourrait m’aider à comprendre qui l’a tuée ?

Madame Hébert marcha en silence pendant quelques instants, réfléchissant.

— Rose m’a parlé plusieurs fois de Baker. Lafayette Baker. Elle disait qu’il ne cesserait de tenter de connaître la vérité à son sujet. Qu’il était le genre d’homme à attendre des années pour se venger. Elle vivait dans la crainte qu’il la retrouve un jour.

Miss Dupuis nota rapidement dans son carnet.

— Savez-vous où se trouve Baker maintenant ?

— Non. Rose ne le savait pas non plus. Elle avait appris qu’il avait été renvoyé par le président Johnson en février 1866. Après cela, elle ne savait plus où il était. Mais elle pensait qu’il la cherchait encore.

— Quelqu’un d’autre aurait pu vouloir du mal à Rose ?

Madame Hébert réfléchit.

— Thompson avait peut-être de la famille. Des amis. Quelqu’un qui aurait pu découvrir que Rose l’avait tué et vouloir se venger.

— Comment quelqu’un aurait-il pu découvrir cela ?

— Je ne sais pas. Rose m’a dit qu’elle avait été très prudente. Qu’elle n’avait laissé aucune trace. Mais peut-être que quelqu’un l’a vue à Paris. Peut-être que quelqu’un a fait le lien.

Miss Dupuis continua à noter. Puis elle leva les yeux vers Madame Hébert.

— Y a-t-il quelque chose d’autre ? N’importe quel détail, même insignifiant, pourrait être important.

Madame Hébert s’arrêta. Elle regarda le canal, les péniches qui continuaient leur va-et-vient incessant.

— Rose m’a dit qu’elle avait un carnet. Un petit carnet noir où elle notait tout. Les noms des gens qu’elle espionnait. Les informations qu’elle collectait. Les plans qu’elle préparait. Elle l’appelait son « livre de comptes ».

Miss Dupuis se redressa brusquement.

— Un carnet ? Savez-vous où il se trouve ?

— Non. Rose ne me l’a jamais montré. Elle disait qu’elle le gardait caché. Que personne ne devait le voir. Que si quelqu’un le trouvait, cela pourrait la détruire.

— Où le cachait-elle ?

— Je ne sais pas. Chez elle, je suppose. Mais elle ne me l’a jamais dit précisément. Elle était très secrète à ce sujet.

Miss Dupuis nota rapidement : Carnet noir. Livre de comptes. Caché.

— Si ce carnet existe encore, dit Miss Dupuis, il pourrait contenir des informations cruciales. Des noms, des motifs, peut-être même l’identité de son assassin.

Madame Hébert hocha la tête.

— Oui. Rose y notait tout. C’était sa mémoire, son assurance. Elle disait que si quelque chose lui arrivait, ce carnet serait la preuve de tout ce qu’elle avait fait.

Elles se remirent en marche, remontant lentement vers Griffintown. Le vacarme des forges redevenait audible, distant, mais présent.

— Je vous remercie, Madame Hébert, dit Miss Dupuis. Votre témoignage est précieux. Il m’aide à comprendre qui était vraiment Rose. Et peut-être qu’il m’aidera à découvrir qui l’a tuée.

Madame Hébert s’arrêta et se tourna vers Miss Dupuis.

— Promettez-moi quelque chose, Miss Dupuis.

— Quoi donc ?

— Promettez-moi de trouver celui qui a fait cela. Rose était une femme exceptionnelle… (Sa voix se brisa.) Elle mérite de reposer en paix.

Miss Dupuis regarda cette petite dame brisée, vivant dans la misère, qui avait gardé le secret terrible de son amie pendant des mois.

— Je vous le promets, dit-elle, sans pourtant être convaincue qu’elle pourrait tenir cette promesse.

Madame Hébert hocha la tête, les larmes coulant à nouveau sur ses joues.

— Merci.

Elles retournèrent vers la rue Shannon en silence. Le fiacre attendait toujours, le cocher toujours assis sur son siège, fumant tranquillement.

Quand elles arrivèrent devant la pension, Madame Hébert s’arrêta.

— Les lettres, dit-elle soudain. J’ai oublié de vous donner les lettres.

— Les lettres de Rose ?

— Oui. Toutes celles qu’elle m’a envoyées. D’octobre 1865 à septembre 1866. Elles prouvent tout ce que je vous ai dit. Ses intentions, sa rage, ses plans. Je veux que vous les ayez. Attendez-moi ici. Je reviens.

Madame Hébert monta rapidement l’escalier de la pension. Miss Dupuis attendit dehors, réfléchissant sans doute à tout ce qu’elle venait d’apprendre.

Rose avait tué Thompson. Elle l’avait empoisonné à Paris en avril. Elle était revenue à Montréal en mai. Elle avait vécu quatre mois avec ce secret. Puis quelqu’un l’avait tuée. Mais qui ? Et pourquoi ? Baker ? Un proche de Thompson ? Quelqu’un d’autre ?

Madame Hébert réapparut quelques minutes plus tard, portant trois liasses de lettres attachées par des rubans de différentes couleurs. Elle les tendit à Miss Dupuis.

— Voici. Toutes les lettres de Rose. Prenez-les. Elles sont à vous maintenant.

Miss Dupuis prit les liasses avec précaution et les rangea dans sa sacoche.

— Je vous remercie, Madame Hébert.

Madame Hébert la regarda intensément.

— Trouvez-le, Miss Dupuis. Trouvez celui qui a tué Rose. Et faites-lui payer.

Miss Dupuis hocha la tête.

— Je le trouverai.

Elle monta dans le fiacre. Le cocher fit claquer son fouet et le cheval se mit en marche.

Miss Dupuis se retourna. Madame Hébert était toujours là, debout devant la pension, petite silhouette noire dans la rue grise. Elle leva la main dans un geste d’adieu.

Puis le fiacre tourna au coin de la rue et Madame Hébert disparut.

Miss Dupuis s’adossa contre le siège du fiacre. Elle posa sa sacoche sur ses genoux, sentant le poids des lettres à l’intérieur. Des preuves ? Des aveux ? L’histoire complète de Rose Ravenel. Elle savait maintenant qui Rose était vraiment. Une espionne. Une meurtrière. Une femme brisée par l’abandon et la vengeance. Mais elle ne savait toujours pas qui l’avait tuée.

Le fiacre traversa Griffintown, remonta vers Montréal. Les rues s’élargirent, les bâtiments devinrent plus élégants, l’air se fit plus respirable.

Miss Dupuis sortit son carnet et relut ses notes. Baker. Thompson. Odell. Le carnet noir. Elle avait maintenant une meilleure compréhension de qui était Rose. Mais l’enquête était loin d’être terminée.

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