Belle Dame-Épisode 19

À l’Université McGill

Ce matin du mardi 2 octobre, le soleil matinal filtrait à travers les hautes fenêtres du bureau des détectives du poste de police Bonsecours. Robinson se tenait debout près de la grande carte de Montréal épinglée au mur, les mains croisées dans le dos, son chapeau melon posé sur son bureau. Miss Dupuis, Kelly et Morin étaient déjà installés autour de la table encombrée de dossiers et de tasses de café refroidi.

La réunion avait commencé depuis près d’une heure. Les trois détectives avaient échangé leurs informations, partagé leurs hypothèses, confronté leurs théories. L’atmosphère était tendue, concentrée. Chacun savait qu’ils approchaient d’un tournant décisif dans l’enquête sur la mort de Rose Corbeil.

Robinson se tourna vers Miss Dupuis.

— Miss Dupuis, peux-tu faire un résumé de ta rencontre avec Madame Hébert ? Pour que tout le monde soit au courant.

Miss Dupuis hocha la tête et ouvrit son carnet. Elle prit une profonde inspiration avant de parler.

— Hier, j’ai passé plusieurs heures avec Marguerite Hébert à Griffintown, commença-t-elle, sa voix légèrement plus douce qu’à l’habitude. C’était l’amie la plus proche de Rose, celle qui l’a connue enfant, au pensionnat de Charleston.

Elle marqua une pause, cherchant comment transmettre ce qu’elle avait ressenti en écoutant cette femme raconter l’histoire d’une petite fille brisée.

— Je dois avouer que… ce que j’ai appris m’a touchée. Rose Corbeil n’était pas simplement une meurtrière froide. C’était une femme détruite par son enfance, par des abandons successifs qui ont façonné chacune de ses actions.

Kelly se pencha en avant, surpris par le ton inhabituellement personnel de sa collègue.

— Comment ça, des abandons ?

Miss Dupuis referma un instant son carnet et croisa les mains sur la table. Elle avait besoin de raconter cela avec ses propres mots, pas seulement en citant ses notes.

— Rose a été rejetée trois fois avant l’âge de sept ans. Sa mère biologique est morte en la mettant au monde. C’était son premier rejet. Son père ne pouvait pas s’occuper d’elle. Il l’a laissé à une veuve qui avait déjà plusieurs enfants. Son deuxième rejet.

Sa voix se chargea d’une émotion contenue.

— Pendant cinq ans, elle a grandi chez la veuve qui l’a accueillie… pour de l’argent, évidemment. Cinq ans à construire des liens, à croire qu’elle avait enfin une famille, des frères et sœurs, un foyer. Et puis, son père biologique ne pouvait plus payer. Alors on l’a arrachée à ces gens, comme on arrache une mauvaise herbe. Son troisième rejet. 

Morin fronça les sourcils, visiblement touché.

— Mon Dieu… elle devait être terrorisée.

— Madame Hébert m’a raconté que Rose se souvenait de chaque détail de ce jour-là. Les cris, les pleurs, ses petites mains agrippées à la jupe de la femme qui l’avait élevée. On l’a emmenée de force. Personne n’a écouté ses supplications.

Miss Dupuis rouvrit son carnet, mais ses doigts tremblaient légèrement.

— Henry Ravenel l’a adoptée ensuite. Un cousin lointain de son père biologique. Il l’aimait sincèrement, je crois. Mais pour Rose, c’était trop tard. Son âme était déjà meurtrie. Elle ne pouvait plus faire confiance à l’amour.

Robinson ajusta sa moustache, attentif au changement de ton de son adjointe.

— Tu sembles très affectée par cette histoire, Miss Dupuis.

Elle le regarda directement dans les yeux.

— Oui, chef. Je le suis. Parce qu’en écoutant Madame Hébert, j’ai compris que Rose n’est pas devenue une meurtrière par méchanceté ou par cruauté. Elle l’est devenue parce qu’elle était convaincue que l’amour était conditionnel, qu’on pouvait l’aimer un jour et la jeter le lendemain comme un objet sans valeur.

Robinson hocha lentement la tête.

— Alors, elle a passé sa vie à essayer de prouver qu’elle méritait d’être aimée.

— Exactement. Elle excellait en tout. Elle voulait être irréprochable. Chaque dimanche, quand Ravenel venait la voir au pensionnat, elle se préparait pendant des heures. Elle voulait qu’il soit fier d’elle, qu’il n’ait jamais une raison de la renvoyer. Et après chaque visite, elle pleurait toute la nuit, persuadée qu’il ne reviendrait pas.

Miss Dupuis feuilleta son carnet, les pages couvertes de son écriture serrée.

— Comment une enfant peut-elle vivre dans une telle crainte constante ? Comment peut-elle grandir normalement quand chaque au revoir ressemble à une mort ?

Un silence pesant s’installa dans le bureau. Même Robinson, habituellement impassible, semblait ébranlé.

— Et puis Ravenel a été assassiné, murmura Morin.

— Oui. La seule personne qui ne l’ait jamais aimée, selon elle. Le seul homme qui ne l’avait jamais rejetée lui a été arraché. La seule ancre qui la retenait à ce monde a été coupée. Madame Hébert m’a dit que Rose a complètement changé après sa mort. Elle est devenue obsédée par la vengeance. Pas seulement pour punir le meurtrier, mais pour prouver qu’elle méritait l’amour de son père adoptif. Pour montrer qu’elle était digne de lui.

Miss Dupuis prit une profonde inspiration avant de continuer.

— En 1864, elle a fait tuer le lieutenant Odell, croyant que c’était lui l’assassin. Quand elle a découvert son erreur, la culpabilité l’a dévorée vivante. Elle avait détruit un innocent. Elle portait désormais le poids de deux tragédies : celle de son père et celle de cet homme qu’elle avait condamné à tort.

Kelly se passa une main sur le visage.

— Et ensuite, elle a découvert la vérité sur Thompson.

— Oui. Antonia Ford lui a révélé que Jacob Thompson, l’agent sudiste pour qui Rose avait risqué sa vie pendant la guerre, était le véritable meurtrier de Ravenel. Il l’avait tué pour de l’argent. Pour de vulgaires billets de banque.

Miss Dupuis ferma les yeux un instant.

— Madame Hébert m’a montré les lettres que Rose lui avait écrites après cette révélation. Chef, j’ai rarement lu quelque chose d’aussi déchirant. Ces lettres parlaient de rage, oui, mais aussi d’une douleur si profonde, si désespérée… Rose écrivait qu’elle n’avait plus aucune raison de vivre, sauf accomplir cette dernière chose : faire payer Thompson pour ce qu’il avait fait.

Robinson se redressa dans son fauteuil.

— Elle l’a empoisonné à Paris. C’est cela ?

— Oui, en avril dernier. Elle s’est présentée à lui comme une messagère pouvant l’aider à récupérer des fonds cachés pendant la guerre. Thompson lui a fait confiance. Elle a empoisonné son verre lors d’un dîner dans un restaurant parisien. Elle est repartie pour Montréal avant même que son corps ne soit découvert.

Miss Dupuis regarda ses collègues un par un, ses yeux brillants d’une intensité nouvelle.

— Madame Hébert m’a dit quelque chose qui me hante depuis hier. Elle m’a dit : « Rose était devenue une femme qui n’avait plus peur de rien parce qu’elle n’avait plus rien à perdre. Et c’est la chose la plus dangereuse au monde. »

Elle posa ses mains à plat sur la table.

— Mais voilà ce que je comprends maintenant, ce que je n’aurais jamais compris avant de rencontrer Marguerite Hébert : Rose Corbeil était dangereuse, oui. Elle était meurtrière, oui. Mais elle était aussi une victime. Une victime de son enfance, de ses abandons successifs, d’un monde qui lui avait appris que l’amour était toujours temporaire et conditionnel.

Robinson hocha lentement la tête.

— Ça ne justifie pas ce qu’elle a fait.

— Non, bien sûr que non, répondit Miss Dupuis avec fermeté. Rien ne justifie de tuer. Mais cela explique comment une petite fille terrorisée par l’abandon est devenue une femme capable de meurtre. Cela explique pourquoi la vengeance était la seule chose qui donnait encore un sens à sa vie.

Morin se pencha en avant, visiblement ému.

— Donc, quand quelqu’un l’a tuée en août…

— Quelqu’un a achevé une femme déjà morte à l’intérieur, compléta Miss Dupuis. Une femme qui portait le poids de deux meurtres, la culpabilité d’Odell et la vengeance de Thompson. Une femme qui avait vécu quatre mois avec ces secrets avant d’être assassinée à son tour.

Elle referma son carnet d’un geste lent.

— Madame Hébert m’a remis toutes les lettres. Elles confirment tout : le meurtre de Thompson, la culpabilité pour Odell, le désespoir de Rose. Mais plus que cela, elles révèlent une femme brisée qui cherchait désespérément à réparer quelque chose d’irréparable.

Robinson la regarda longuement.

— Tu as raison d’être affectée, Miss Dupuis. C’est une tragédie humaine au-delà du simple crime.

Elle acquiesça lentement, reconnaissante que son chef comprenne l’impact de cette rencontre.

— Oui, chef. Et c’est pour cela que je veux absolument découvrir qui l’a tuée. Rose méritait justice, malgré tout ce qu’elle a fait. Elle méritait qu’on comprenne son histoire, qu’on ne la réduise pas simplement à « une espionne sudiste assassinée ». Elle était tellement plus que cela. Elle était une enfant abandonnée devenue une femme désespérée.

Robinson ajusta sa moustache d’un geste pensif.

— Ce qui nous ramène à la question centrale : qui a tué Rose ? Et pourquoi ?

Kelly se cala dans son fauteuil, faisant grincer le bois.

— Si quelqu’un a découvert que Rose avait tué Thompson, ça pourrait être une vengeance. Un proche de Thompson, peut-être ?

— C’est exactement ce que je pense, intervint Miss Dupuis avec conviction. Hier soir, j’ai passé des heures à fouiller les journaux à la bibliothèque. J’ai cherché tout ce que je pouvais trouver sur Thompson, sur sa mort, sur ses relations.

— Et alors ? demanda Morin.

Miss Dupuis secoua la tête.

— Rien sur sa mort à Paris. Absolument rien. Soit l’empoisonnement a été pris pour une mort naturelle, soit le gouvernement français a voulu étouffer l’affaire pour ne pas créer d’incident diplomatique avec les États-Unis. Mais j’ai trouvé autre chose.

Elle sortit une feuille de son carnet et la déposa sur la table.

— Thompson avait un bras droit pendant la guerre. Un homme qui organisait les opérations d’espionnage pour lui depuis Montréal. Un capitaine sudiste qui dirigeait ce qu’on appelait la « Conspiration du Nord-Ouest ». Vous le connaissez peut-être, chef ?

Robinson se redressa brusquement. Miss Dupuis ajouta :

—Thomas Henry Hines.

— Oui, bien sûr. C’est justement le nom que Sanders m’a donné vendredi dernier. J’ai passé la fin de semaine à faire des recherches sur lui. Hines était l’un des espions sudistes les plus dangereux de la guerre. On le surnommait même « l’homme le plus dangereux de la Confédération sudiste ».

Kelly émit un sifflement admiratif.

— Begor ! Voilà un titre qui en impose.

Robinson s’approcha de la table et posa ses mains à plat sur le bois.

— Hines a organisé des raids, des tentatives de libération de prisonniers sudistes, des sabotages. Il travaillait directement sous les ordres de Thompson. En 1864, il dirigeait toutes les opérations secrètes depuis Montréal et Toronto. Il était également censé protéger Rose des agents nordistes revanchards.

Miss Dupuis se redressa sur sa chaise.

— Censé la protéger ? Mais alors, pourquoi Rose est-elle morte ?

— C’est exactement ce que je veux savoir, répliqua Robinson. Soit Hines a failli à sa tâche et un agent de Baker a réussi à tuer Rose, soit…

Il laissa sa phrase en suspens. Morin compléta à sa place.

— Soit Hines lui-même est impliqué dans sa mort.

Un silence pesant tomba sur le bureau. Miss Dupuis regarda la photographie qu’elle avait trouvée dans les journaux la veille. Un homme jeune, élancé, au visage sérieux, avec une moustache retroussée et des yeux perçants.

— Si Hines a découvert que Rose avait tué Thompson, dit-elle lentement… Thompson était son supérieur après tout. 

— Et Hines n’est pas du genre à laisser un meurtre impuni, ajouta Robinson. D’après mes recherches, c’est un homme d’honneur. Un soldat loyal. Si Rose a tué Thompson, Hines aurait pu décider de la punir lui-même.

Kelly se leva et s’étira, ses articulations craquant bruyamment.

— Bon, alors qu’est-ce qu’on attend ? Allons lui rendre une petite visite à ce Hines et voyons ce qu’il a à dire pour sa défense.

Robinson secoua la tête.

— Pas si simple, Kelly. Hines est sur la liste des fugitifs recherchés aux États-Unis. Il se cache ici, à Montréal. Il étudie le droit.

— Où ça ? demanda Morin.

— À l’Université McGill. J’ai réussi à obtenir cette information ce week-end. Il suit les cours de la Faculté de droit. Apparemment, il termine sa formation.

— Alors, nous devons y aller maintenant, dit Miss Dupuis, avant qu’il ne disparaisse.

Robinson hocha la tête.

— Miss Dupuis, tu viens avec moi. Kelly, Morin, vous continuez à creuser du côté de Baker. Vérifiez s’il y a eu des mouvements suspects récemment. Des arrivées d’anciens Nordistes à Montréal. N’importe quel signe montrant la présence d’un agent de Baker dans la ville.

Kelly attrapa son chapeau melon accroché à la patère.

— Compris, chef. On va remuer ciel et terre.

Morin se leva également, mais son regard s’attarda sur Miss Dupuis. Il semblait sur le point de dire quelque chose, puis se ravisa et sortit sans un mot.

Robinson prit son chapeau melon et fit signe à Miss Dupuis de le suivre.

— Allons-y. McGill n’est pas très loin, mais il faut prendre un fiacre.

***

Ils descendirent l’escalier du poste de police et sortirent dans la rue Bonsecours. Le soleil d’octobre brillait dans un ciel d’un bleu éclatant. L’air était vif, presque froid, portant les premières promesses de l’hiver qui approchait. Les érables qui bordaient la rue perdaient de plus en plus leurs feuilles qui se retrouvaient sur les pavés et les trottoirs.

Robinson héla un fiacre qui passait. Le cocher, un homme d’âge mûr au visage tanné, arrêta son cheval.

— Où allons-nous, monsieur ?

— À l’Université McGill. Rue Sherbrooke, près de l’avenue McGill College.

Le cocher hocha la tête et ouvrit la portière. Robinson et Miss Dupuis montèrent dans la voiture. Le fiacre s’ébranla, cahotant légèrement sur les pavés de la rue.

Ils remontèrent vers l’ouest, traversant le cœur de Montréal. La rue Notre-Dame défilait sous leurs yeux, animée par l’activité matinale. Des marchands ouvraient leurs boutiques, des charrettes chargées de marchandises se dirigeaient vers le marché, des femmes en crinolines traversaient la rue en relevant délicatement leurs jupes.

Ils passèrent devant la basilique Notre-Dame, ses deux tours néogothiques se dressant majestueusement contre le ciel. Puis le fiacre tourna vers le nord, empruntant la rue Saint-Laurent qui se changeait en terre battue. Le paysage urbain changea progressivement. Les édifices commerciaux cédèrent la place à des résidences bourgeoises, aux façades de pierre grise ornées de balcons en fer forgé.

Robinson regardait par la fenêtre, perdu dans ses pensées. Miss Dupuis l’observait du coin de l’œil. Elle savait que son chef réfléchissait à la meilleure approche pour interroger Hines.

— Tu penses vraiment que Hines pourrait être notre homme, Silas ? demanda-t-elle finalement.

Robinson se tourna vers elle.

— Je ne sais pas encore. Il est fort probable qu’il en ait eu l’opportunité. Il a sans doute revu Rose plusieurs fois après son retour au Canada. Mais le mobile ?…

Miss Dupuis reprit :

— Si Hines a découvert que Rose avait tué Thompson, il aurait pu décider de la punir. Les hommes comme Hines ont un sens aigu de l’honneur et de la loyauté, comme tu le disais.

— Mais comment aurait-il découvert que Rose avait tué Thompson ? Le meurtre a été commis à Paris. Il n’y a eu aucune publicité. Il ne savait peut-être même pas qu’il était mort.

— Et si….

— Si, quoi ?

— Tu sais, Silas, plus j’en apprends sur Rose Corbeil, plus je découvre les différentes facettes de cette femme. Meurtrière, bien sûr. Victime de son enfance, aussi. Mais également habile intrigante. Et si elle avait manipulé Hines comme elle l’a fait avec d’autres hommes.

— Tu veux dire qu’elle l’aurait charmé.

— Pourquoi pas. Tout est possible avec cette femme. Hines aurait pu se laisser prendre au jeu et, voyant qu’elle lui résistait…

Robinson ne répondit pas à Miss Dupuis sur cette question. Après un moment il dit :

— Nous allons tenter de découvrir tout cela et espérons que Hines sera en mesure de démêler les fils.

Le fiacre continua sa route vers le nord. Ils croisèrent la rue Sherbrooke et tournèrent vers l’ouest. Bientôt, le domaine de l’Université McGill apparut sur leur gauche.

Le campus s’étendait sur les pentes douces du Mont-Royal. Des arbres majestueux bordaient l’allée centrale qui menait au bâtiment principal. Les feuilles d’automne jonchaient les pelouses soigneusement entretenues, créant un tapis multicolore.

— Arrêtez-vous ici, dit Robinson au cocher.

Le fiacre s’immobilisa devant l’entrée principale. Robinson descendit le premier et tendit la main à Miss Dupuis pour l’aider à descendre. Il régla le cocher et se tourna vers le campus.

Devant eux se dressait le McGill College Building, un imposant édifice de pierre grise dans le style néoclassique. Un portique à colonnes doriques en bois peint encadrait l’entrée principale. Les fenêtres hautes et étroites reflétaient le soleil matinal.

— C’est ici, dit Robinson. La Faculté de droit occupe l’aile ouest.

Ils gravirent les marches de pierre et poussèrent la lourde porte d’entrée. Un vestibule austère les accueillit. Les murs étaient blanchis à la chaux, le plancher de bois franc craquait sous leurs pas. Une odeur de cire d’abeille et de vieux livres flottait dans l’air.

Un concierge d’âge mûr, vêtu d’une redingote sombre, s’approcha d’eux.

— Puis-je vous aider, monsieur, madame ?

Robinson sortit sa plaque de police.

— Chef Silas Robinson, police de Montréal. Voici mon adjointe, Miss Dupuis. Nous cherchons la salle où se donne le cours de droit en ce moment.

Le concierge jeta un coup d’œil à la plaque de Robinson, puis regarda Miss Dupuis d’un œil soupçonneux. Enfin, il hocha la tête avec déférence.

— Certainement, monsieur. Suivez-moi.

Ils suivirent le concierge dans un long couloir. Leurs pas résonnaient sur le plancher de bois. Des portes closes se succédaient de chaque côté. Par moments, on entendait des voix étouffées, des rires d’étudiants, le crissement d’une craie sur un tableau.

Le concierge s’arrêta devant une porte marquée « Salle 12 ».

— C’est ici, monsieur. Le professeur Abbott donne son cours sur les contrats.

— Merci, dit Robinson.

Le concierge s’inclina légèrement et repartit vers le vestibule.

Robinson se tourna vers Miss Dupuis.

— Entrons discrètement. Nous resterons au fond de la salle. Quand le cours sera terminé, nous approcherons Hines.

Miss Dupuis acquiesça. Robinson tourna doucement la poignée et poussa la porte.

La salle de cours était spacieuse, avec de hauts plafonds ornés de moulures. Les murs de pierre grise étaient percés de grandes fenêtres qui donnaient sur les jardins du campus. La lumière du jour inondait la pièce, projetant des rectangles dorés sur le plancher de bois usé.

Une quinzaine d’étudiants étaient assis sur des bancs de bois disposés en rangées. Ils portaient tous des redingotes sombres et prenaient des notes dans des cahiers ouverts devant eux. À l’avant de la salle, un homme d’une cinquantaine d’années se tenait debout derrière un pupitre surélevé.

C’était le professeur Joseph Abbott, un avocat en exercice qui enseignait à temps partiel. De taille moyenne, il portait une redingote noire impeccable et des favoris grisonnants. Ses lunettes cerclées de métal brillaient dans la lumière. Il parlait d’une voix forte et posée, gesticulant occasionnellement pour illustrer un point.

— Messieurs, disait-il, le principe de la considération est fondamental en droit des contrats. Sans considération, il n’y a pas de contrat valide. 

Robinson et Miss Dupuis se glissèrent silencieusement dans la salle et se placèrent près du mur du fond. Quelques étudiants se retournèrent brièvement, puis reportèrent leur attention sur le professeur.

Miss Dupuis balaya la salle du regard, cherchant Hines parmi les étudiants. Elle avait étudié sa photographie la veille. Un homme jeune, élancé, aux cheveux foncés et à la moustache retroussée.

Ses yeux se posèrent sur un étudiant assis au troisième rang, près de la fenêtre. Il était légèrement de profil, mais elle reconnut immédiatement les traits fins, la moustache caractéristique, la posture droite et attentive.

C’était lui. Thomas Henry Hines.

Miss Dupuis effleura discrètement le bras de Robinson et désigna l’étudiant d’un léger mouvement de tête. Robinson suivit son regard et hocha imperceptiblement la tête.

Le professeur Abbott continuait son exposé, expliquant les subtilités du droit contractuel. Hines prenait des notes avec application, la plume glissant sur le papier. Il semblait complètement absorbé par le cours, inconscient de la présence des deux détectives au fond de la salle.

Les minutes s’écoulèrent lentement. Miss Dupuis observait Hines attentivement. Il avait l’air d’un étudiant ordinaire, sérieux et concentré. Rien dans son attitude ne trahissait son passé d’espion confédéré, d’homme dangereux, de possible assassin.

Enfin, l’horloge murale sonna onze heures. Le professeur Abbott referma son livre.

— Messieurs, c’est tout pour aujourd’hui. Pour la prochaine séance, je vous demande de lire les chapitres quatre et cinq de votre manuel. Nous discuterons des vices de consentement.

Les étudiants refermèrent leurs cahiers et commencèrent à se lever, rassemblant leurs affaires. Le brouhaha des conversations remplit la salle.

Hines se leva également, glissant son cahier et sa plume dans une sacoche de cuir. Il échangea quelques mots avec l’étudiant assis à côté de lui, puis se dirigea vers la sortie.

Robinson fit un pas en avant, bloquant discrètement le passage.

— Monsieur Hines ? dit-il d’une voix calme, mais ferme.

Hines s’immobilisa instantanément. Son visage se figea. Ses yeux se posèrent sur Robinson, puis sur Miss Dupuis, les jaugeant en une fraction de seconde. Un long silence s’installa entre eux.

Puis, lentement, un sourire triste étira les lèvres de Hines.

— J’ai bien cru que vous ne viendriez jamais, dit-il doucement.

📚 Pour découvrir la suite de cette enquête de Silas Robinson, le roman complet est disponible en format papier et numérique.
Voir les options d’achat →

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.