Carcajou-Chapitre 13

L’Asile de Madame Dupuis

Lorsque l’inspecteur-chef regarda par la fenêtre du cab, il n’en croyait pas ses yeux. Était-ce bien l’Asile de Madame Dupuis? Il s’attendait à une vieille cambuse décrépite du type que l’on retrouve dans Griffintown. Or, il était devant un vaste terrain entouré d’un mur de pierres au fond duquel se trouvait un magnifique manoir. 

Robinson demanda au cocher si c’était bien la bonne adresse. Ce dernier lui affirma qu’il en était certain. Il lui était même déjà arrivé une fois ou deux d’y déposer des femmes enceintes. Le détective lui demanda de continuer. Le cab franchit le portail en fer forgé, puis s’avança dans l’allée ombragée par des arbres magnifiques. La voiture arriva au pied d’un immense sapin planté au milieu d’un terre-plein débordant de fleurs. Tout autour, on voyait de vastes espaces ouvragés en un jardin à l’anglaise qui s’étendait à perte de vue, ou presque.

La voiture contourna le terre-plein et se retrouva devant une résidence majestueuse de style palladien en pierres de taille. Le manoir était très raffiné avec son imposante partie centrale et ses deux annexes plus petites tout aussi élégantes. Le bâtiment comportait trois étages centraux qui se terminaient par un toit en pente percé de deux chiens-assis. Quatre cheminées de pierres jouxtaient deux par deux les murs de côté. Les annexes à deux étages présentaient chacune une fenêtre que des volets fermaient pour la nuit ou par les chaudes journées d’été.  

Robinson descendit, paya le cocher et alla frapper à la porte. La jeune fille qui lui ouvrit n’était pas habillée comme une servante. Elle lui demanda avec un sourire radieux.

— Bonjour, qui dois-je annoncer? 

Robinson se présenta et demanda à voir la responsable de l’asile. 

—Madame Dupuis? Certainement. Je vais la chercher tout de suite.

Le chef n’était pas habitué d’être reçu avec ce type d’empressement, en particulier dans les maisons de riche. Mais était-ce vraiment une maison de riche? 

Après quelques minutes d’attente dans le portique d’entrée, ce qui lui laissa le temps d’admirer les magnifiques boiseries, une femme descendit l’escalier suivi de la jeune fille qui l’avait reçu.

Robinson figea sur place, fort étonné de ce qui se présentait à lui.  La femme était d’une très grande élégance dans une magnifique robe d’été à volants faite de mousseline de laine bleue imprimée à la planche entièrement couverte d’un délicat motif de ramille à roses, roses, brunes et bleues. Le corsage à basque et à pointe sans col présentait des manches pagodes à trois pans, frangées et volantes, du meilleur goût. Trois larges volants de tissu imprimé « à disposition » composaient la jupe, lui donnant de l’amplitude tout en l’allégeant. 

Le défective avait toutefois à peine regardé la parure de la femme tellement il semblait impressionné par son visage : une belle tête plus allongée qu’ovale, un visage pâle rehaussé par des yeux marron clair plutôt petits légèrement en amande sous des sourcils arqués vers le haut parfaitement alignés avec la racine de son nez grec, des lèvres bien proportionnées juste assez lippues. L’ensemble lui donnait un air de dignité toute naturelle. Ses cheveux châtain abondants et ondulés étaient coiffés à la dernière mode, séparés au milieu « à la Lola Montez ». Cette femme avait assurément beaucoup de classe. Cela paraissait évident pour Robinson qui n’avait toujours pas bougé de sa place.

— Bonjour, dit-elle avec un léger sourire. Je m’appelle Rosalie Cadrin-Dupuis. Vous êtes un détective de la police de Montréal selon ce que Marie m’a dit. Comment puis-je vous aider ?

— Oui… Euh !…Bonjour Madame Dupuis. C’est bien ainsi que je dois vous appeler ? 

— C’est ainsi que tout le monde m’appelle ici. Cadrin est le nom de mon défunt mari. Évidemment, je préférerais garder seulement mon nom de fille, mais comme vous le savez, la loi ne le permet pas. 

— Oui… Évidemment… je comprends.

— Alors, cher inspecteur… Robinson, c’est bien cela ? 

— Silas Robinson.

— Silas, comme le compagnon de Saint-Paul. Un beau prénom! Quel bon vent vous amène donc ?

— Vous savez, je n’ai pas l’habitude d’être reçu avec autant… comment dirais-je… d’aménité. Un policier est souvent porteur de mauvaises nouvelles et on le voit arriver d’un mauvais œil. 

— Et en avez-vous, des mauvaises nouvelles ? 

— Non, non ! Rassurez-vous. Je fais cette démarche auprès de vous dans le cadre d’une enquête que je mène. Vous n’êtes pas concernée directement, mais vous pourriez m’être très utile. 

— Et de quoi s’agit-il ?

— C’est-à-dire que mon enquête n’a sans doute rien à voir avec ce que je vais vous poser comme question.

— Ah bon ! … Mais avant tout, pardonnez-moi, car je fais une hôtesse pitoyable. Je ne vous ai pas même offert à boire. Vous êtes invité à passer à ce qui me sert de salon au rez-de-chaussée. Accompagnez-moi à la cuisine afin que je prépare un bon thé. 

— Je vous remercie.

L’inspecteur suivit madame Dupuis dans l’escalier qui descendait au rez-de-chaussée, en fait un demi-sous-sol fort bien éclairé. Ils entrèrent dans la grande cuisine. Son hôtesse alla faire rebouillir de l’eau déjà chaude dans la grande bouilloire en cuivre. En attendant que l’eau chauffe, la femme demanda à Robinson.

— Vous n’êtes pas canadien, n’est-ce pas ? Il me semble déceler un léger accent britannique. 

— Je croyais passer inaperçu auprès de mes collègues anglo-saxons. Il fallait que ce soit une Canadienne française qui me démasque. Je suis un Britannique londonien.

— Il me semblait bien aussi. Vous êtes au Canada depuis longtemps ?

— Près d’une dizaine d’années maintenant. Mais vous êtes en train d’inverser les rôles. N’est-ce pas moi qui suis censé poser des questions ?

Les deux se mirent à rire en même temps devant l’incongruité de la situation. Madame Dupuis finit par dire.

— Excusez-moi. C’est plus fort que moi. Lorsque je rencontre de nouvelles personnes, je veux tout savoir d’elles. Les gens sont tellement intéressants et leur vie l’est tout autant. 

— Tout dépend du métier que l’on fait. Un policier, vous savez, voit la plupart du temps le mauvais côté des hommes et il est très souvent déçu de la nature humaine.

Madame Dupuis le regarda fixement avec un sourire indéfinissable analogue à celui du portrait de Mona Lisa que Robinson avait vu autrefois lors d’un voyage à Paris. Comme l’eau s’était mise à bouillir, elle se dépêcha à préparer le thé et à en servir une tasse à son invité. Du moins c’est ainsi qu’elle sembla le traiter : comme un invité. Elle lui proposa d’aller au salon. Il s’attendait à ce que l’on remonte à l’étage noble, mais ils se retrouvèrent tous les deux dans une pièce pas très grande meublée simplement, mais avec goût. Le détective lui demanda. 

— Pardonnez-moi cette réflexion, madame Dupuis…

— Appelez-moi Rosalie. Madame Dupuis c’était ma mère… La pauvre, elle aussi a été obligée de garder le nom de son mari. Elle se faisait appeler madame Amable Dupuis. Ridicule ! Quand allons-nous enfin comprendre que les femmes sont égales aux hommes ? 

— Je ne me sens pas très à l’aise d’appeler les personnes par leur prénom, quelles qu’elles soient, surtout lorsque je ne les connais pas. Une question d’éducation sans doute.

— Alors, je ne voudrais pas vous mettre mal à l’aise. Que voulez-vous me dire ?

— Oui… Bon… Je voulais vous dire que j’étais plutôt surpris d’être reçu ici, dans ce petit salon. Après tout, vous vivez dans un véritable château. Pourquoi ne pas utiliser la drawing room ou la bibliothèque à l’étage ? Non pas que je voudrais être reçu comme un invité de marque ; loin de moi cette idée. Néanmoins, je suis curieux.

— Mais tout simplement parce que c’est ici que j’ai mes quartiers. Ma chambre est juste à côté. Toutes les autres pièces sont prises pour mes filles.

— Vos filles ?

— Nous sommes un asile ici, monsieur Robinson, vous vous en souvenez. J’héberge toujours un bon nombre de filles en difficulté. Elles ont besoin de tous les espaces disponibles de la maison. J’ai gardé pour moi et mes enfants les anciennes chambres de bonnes ici, près de la cuisine et des entrepôts. Je m’endors très souvent avec les odeurs de nourriture de la journée. 

— Vos enfants ? Vous en avez combien ?

— J’en ai deux : Aimé, dix ans, et Thérèse, huit ans. S’il y a eu les sept merveilles du monde, il faudrait en ajouter deux de plus avec mes amours. Ils sont à l’école aujourd’hui.

— Je dois avouer que je suis impressionné, madame Dupuis. Vous avez le temps et l’énergie de vous occuper de votre asile tout en élevant vos enfants ?

— Je ne suis pas seule pour m’occuper des filles, rassurez-vous. Deux compagnes viennent m’assister dans la journée. Il y a beaucoup de travail, mais elles sont vaillantes.

— Quand vous parlez de « vos filles », que voulez-vous dire au juste ?

— Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a un certain nombre de mères célibataires dans cette ville. La plupart du temps, ce sont de pauvres filles naïves qui n’ont pas résisté à un beau parleur. Lorsqu’elles arrivent ici, elles sont enceintes. Ce sont souvent les parents qui les envoient chez nous afin d’éviter les regards soupçonneux et les médisances des voisins. Je ne comprends tout simplement pas pourquoi on fait de ces filles des coupables. Après tout, ce sont elles les victimes. Les garçons, eux s’en sortent sans être inquiétés. Vraiment, le monde n’est pas juste !

— Comment en êtes-vous arrivée à créer cet asile ?

— C’est la question d’un policier, cela ?

— Non, pas vraiment. Comme je vous le disais, je suis un homme curieux. Et votre parcours m’intéresse.

— Vous savez, c’est une longue histoire… 

— J’ai tout mon temps.

— J’ai été mariée pendant une dizaine d’années avec Joseph Cadrin. Vous le connaissez peut-être ?

— Son nom me dit vaguement quelque chose.

— Mon mari était vraiment un homme bien. Vraiment ! Il est parti de rien, simple employé d’un comptoir d’entreprise. Comme il était ambitieux, il a grimpé les échelons jusqu’à s’associer avec le patron, un anglo-écossais de Montréal, qui lui a tout montré dans les affaires. Ils ont fait du commerce avec la Grande-Bretagne et ils réussissaient fort bien. À un moment, son associé est tombé malade et il est retourné en Écosse. Il lui a laissé la gestion du commerce de Montréal. Joseph lui a racheté ses parts et, grâce aux relations qu’il s’était faites, a fait grandement fructifier ses affaires jusqu’à devenir le premier millionnaire Canadiens français du pays.

— Vous vous êtes connus de quelle façon ?

— Si Joseph venait d’une famille de cultivateurs, j’étais moi-même issue d’une famille de notables de Montréal, fille unique d’un père avocat et d’une mère musicienne. Lorsque nous nous sommes rencontrés, il était plus âgé que moi. C’était un homme très beau, célibataire et surtout… il était très persévérant.

— Ah bon ! Que voulez-vous dire par là ?

— J’étais une fille très sélective, et je le suis toujours. J’avais jusque-là rejeté tous mes soupirants. J’ai commencé par faire la même chose avec Joseph, mais il insistait tellement, invitant mes parents chez lui ou leur faisant visiter ses différents commerces. Il savait s’y prendre, le bougre ! Le petit malin avait compris qu’il fallait gagner le cœur de mes parents, que j’aimais beaucoup, s’il voulait gagner le mien.

— C’est une belle histoire. Et vous avez finalement cédé.

— « Céder » n’est pas le bon mot. Si jamais vous avez l’occasion de me connaître un peu mieux, vous allez savoir que je cède rarement. Il m’a invitée plusieurs fois, au restaurant ou aux spectacles. II adorait l’opéra et me l’a fait aimer. Pour un homme peu instruit comme lui, c’était étonnant. Je crois que c’est sa sensibilité naturelle qui le rendait si réceptif à Norma ou à Nabucco. Joseph était un homme sobre qui n’avait pas beaucoup de conversations, comme on dit. Par ailleurs, il s’intéressait vraiment aux gens. Il a su m’écouter. Finalement, j’ai accepté de l’épouser. J’avais à peine dix-huit ans et lui en avait déjà une trentaine.

Madame Dupuis cessa de parler, un air de tristesse sur son beau visage. Elle ajouta.

— Je fus très heureuse avec Joseph. Oui, très heureuse… Il m’a donné de si beaux enfants.

— Quand est-il décédé ?

— Il y a deux ans maintenant.

— Et je suppose que cette maison fait partie de son héritage ?

— Oui et non. J’avais déjà des biens de famille légués par mon père qui est décédé il y a cinq ans. Mais avec Joseph, nous étions mariés sous la Coutume de Paris. Heureusement, car les lois britanniques ne m’auraient pas avantagée, c’est certain.

— Oui, je connais cette particularité juridique. Vous avez pu obtenir la moitié de la fortune de votre mari et l’usufruit du reste…

— … En attendant évidemment que mes enfants aient atteint la majorité. Cette maison m’a été léguée par Joseph. Il savait comment certaines situations sociales me tenaient à cœur. Il serait heureux de voir ce que j’en ai fait aujourd’hui.

— Vous parlez de « situations sociales qui vous tiennent à cœur ». Qu’est-ce que vous entendez par là ?

— Depuis longtemps, je me suis préoccupée du sort réservé aux femmes dans notre société. Je crois que cet intérêt est venu de ma mère qui était une femme libre. D’ailleurs, elle a elle-même beaucoup souffert de sa condition à son époque. 

— Elle était maltraitée par votre père ? 

— Oh, non !… Dieu du ciel, non ! Mon père était le plus doux des hommes et sans doute l’un des plus ouverts que j’aie connu. Ma mère elle était plutôt neurasthénique, et dans ces moments de crise, elle reprochait à Dieu de ne pas l’avoir faite homme, car elle enviait leur liberté et aurait pu faire ce qu’elle aurait voulu. Ma mère était une excentrique. Elle s’habillait de façon fantasque, portait des chapeaux extravagants, fumait le cigare et autres fantaisies de la sorte. 

— Vous ne semblez pas avoir hérité de son goût excentriques pour les parures.

— Tiens ! Tiens !… Serait-ce une façon de me faire un compliment ? 

Si Robinson avait été capable de rougir, il l’aurait fait. Plutôt, il se déplaça mal à l’aise dans son fauteuil. Madame Dupuis continua. 

— Je plaisantais, monsieur Robinson. Vous me demandiez pourquoi j’ai décidé d’ouvrir cet asile. C’est bien cela ? 

— Nous en étions là, effectivement. 

— Ce fut par hasard, en réalité. Un jour, une bonne amie me demanda si je pouvais recevoir sa sœur chez moi. Cette dernière était tombée dans la prostitution et était devenue enceinte. Son souteneur ne voulait plus d’elle. Mon amie savait que j’avais le cœur à la bonne place. De plus, j’avais une grande demeure dont je ne savais que faire. J’ai accepté de la recevoir jusqu’à ce qu’elle accouche. Le reste s’est enchaîné tout naturellement. Une de ses amies vivait la même situation. Puis, la nouvelle s’étant répandue, des mères que je ne connaissais pas sont venues me voir pour leur fille. Et voilà où j’en suis : une maison pleine à craquer de femmes désespérées et enceintes. 

— Que deviennent les bébés ? 

— On ne les entend pas pleurer d’ici, au rez-de-chaussée. Mais aller faire un tour au grenier… Nous l’avons aménagé en pouponnière. Actuellement, une bonne dizaine de bébés y résident. Je les ai accouchés moi-même. 

— Vous ? 

— J’ai suivi une formation de sage-femme il y a plus d’une année maintenant. Il y avait tellement de demandes et je dépensais tellement pour faire venir des sages-femmes. J’ai alors décidé de passer à l’acte. « On n’est jamais mieux servi que par soi-même », dit le proverbe. 

— Que deviennent ces bébés ? Vous ne pouvez quand même pas les garder éternellement. 

— Il m’a fallu fixer une règle, à mon corps défendant d’ailleurs. Les bébés doivent partir avant l’âge de six mois, soit avec leur mère, soit avec des parents d’adoption. Malheureusement, près du tiers partent définitivement vers le Seigneur malgré nos précautions. La maladie finit par les emporter.

— Et les mères ? 

— Ça dépend. Il y en a un certain nombre qui repartent en emportant le bébé. Que font-elles par la suite ? Nous ne le savons pas. D’autres attendent que leur enfant soit adopté. Comme elles veulent changer de vie, nous leur trouvons un emploi. Les filles de bonne famille retournent avec leur bébé auprès de leurs parents. Ces derniers inventent une histoire, par exemple une nièce lointaine à la campagne dont la famille est trop nombreuse et qui aurait voulu laisser leur enfant en adoption chez leur tante en ville. C’est l’excuse la plus courante. 

— Votre histoire est exceptionnelle, madame Dupuis… et surtout rafraîchissante.

— Rafraîchissante !… Là, vous m’étonnez. C’est la première fois que j’entends cet adjectif accolé à mon activité. 

— Ce n’est sûrement pas le bon mot, pardonnez-moi. Voilà ce que je veux dire : lorsque comme moi vous êtes confronté tous les jours à la violence et au mal sous toutes ses formes, il est rafraîchissant de rencontrer des personnes comme vous prêtes à aider les autres dans le malheur. 

— Oh, vous savez, il y en a plus que vous ne le pensez, des personnes comme moi. Vous ne regardez pas à la bonne place, c’est tout.

— Sans doute… Qu’est donc devenue la première fille dont vous vous êtes occupée ? 

— Ah la pauvre ! Elle a perdu son bébé à la naissance. Elle a beaucoup pleuré, s’est repentie de ses fautes et travaille maintenant ici. Il s’agit de Marie qui vous a reçu tantôt. 

— Elle semble radieuse maintenant. 

— Maintenant oui, mais quel travail elle a dû effectuer sur elle-même ? C’est une femme très courageuse.

Madame Dupuis se leva pour aller refaire du thé. Robinson regarda de nouveau le petit salon qui lui sembla maintenant plus agréable que tantôt. Lorsqu’il eut repris un peu de thé, il demanda.

— Madame Dupuis, il est temps que j’en vienne au but premier de ma visite. Je voulais vous demander si vous avez connu Alphonsine Poulain. 

À ce nom, madame Dupuis devient toute triste. Des larmes lui vinrent aux yeux qu’elle refoula péniblement.

— Phonsine ! Oui, bien sûr. Comment l’oublier ? Quel malheur !

— Que voulez-vous dire ? 

— Quand Phonsine est arrivée ici, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle était déjà enceinte de six mois, mais ça se voyait à peine. Nous avons compris pourquoi lorsque nous avons dû l’accoucher en urgence. Le bébé est mort à la naissance. Il n’était pas plus gros que cela, dit-elle en montrant son pouce. Quelle pitié ! 

— Vous avez dit que Phonsine n’était plus que l’ombre d’elle-même. Vous la connaissiez déjà ? 

— Oui. C’était la servante de Catherine Sanders-Pakenham.

— Vous connaissez aussi cette dame ? 

— Certainement. Vous semblez surpris ? 

— C’est que j’ai eu l’occasion de la rencontrer à quelques reprises dans le cadre de mon enquête. 

— Ah oui ! Elle a fait quelque chose de mal ?

— Rassurez-vous. Je ne l’ai pas encore arrêtée, dit le détective en souriant. 

Madame Dupuis, elle, ne souriait pas. Elle semblait préoccupée de cette nouvelle information. Le chef continua. 

— Comment Phonsine s’est-elle retrouvée chez vous ? 

— Comme je vous l’ai dit, elle était enceinte et plutôt mal en point. C’est Catherine qui me l’avait référée. 

— Ce que vous me dites là me surprend. Lorsque j’ai vu madame Pakenham hier, elle m’a assuré qu’elle ne savait pas où était passée sa servante.

— Et c’est le cas. Moi non plus, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle est partie de l’asile il y a plusieurs semaines sans laisser d’adresse.

— Vous ne l’avez pas cherchée ? 

— Bien sûr que non. Pourquoi aurions-nous fait cela ? Nous aimons bien que nos pensionnaires reviennent nous voir après un certain temps. Mais nous n’allons sûrement pas chercher à savoir ce qu’elles deviennent en partant d’ici. Nous ne travaillons pas pour la police… pardonnez-moi !

— Moi, par contre, je suis de la police et je l’ai cherchée. Je puis vous dire ce qu’elle est devenue après son départ. Elle s’est retrouvée dans un bordel pendant plusieurs semaines jusqu’à ce qu’elle disparaisse définitivement. Nous croyons qu’elle s’est suicidée en se jetant dans le fleuve. 

— Oh mon Dieu ! Je suis tellement désolée de ce qui lui est arrivé… et tellement en colère aussi.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que… Parce que… Je ne sais pas si je dois vous dire cela. 

— Non seulement vous le pouvez, mais vous le devez. Je mène une enquête pour meurtre. 

— Un meurtre ? 

— Je recherche le coupable du meurtre de l’homme qui a été tué sur la montagne. Les journaux en ont parlé comme d’une attaque d’animal.

— Le carcajou du Mont-Royal ?

— Mais ce n’est pas un carcajou qui a fait cela. Il s’agit bel et bien d’un être humain qui en a tué un autre. C’est pourquoi j’ai besoin d’obtenir le plus de renseignements possibles, même s’ils ne semblent pas avoir de rapport avec mon enquête. Dans le cas présent, l’un de mes suspects se trouve être le mari de Madame Pakenham.

Le visage de madame Dupuis se rembrunit et elle serra les poings.

— Cela ne m’étonnerait pas plus que cela qu’il soit un meurtrier. Ce que je voulais vous dire, et je ne vois plus de raison de le cacher, c’est que Phonsine a été mise enceinte par ce salaud.

— Son épouse était-elle au courant ? 

— Bien sûr. Son mari, elle le savait, était un coureur de jupons. Mais de là à engrosser sa propre servante… Cet homme est capable de tout. 

Ce n’était pas la première fois que le détective entendait cette expression pour désigner Pakenham. Il avait maintenant le sentiment que l’étau se resserrait autour de l’homme d’affaires. Il venait d’apprendre la raison pour laquelle Pakenham craignait tant que Mooney révèle ses secrets. Celui-ci avait sans doute appris les « faiblesses » de ce dévoyé pour les femmes. Peut-être était-il même au courant de ce qu’il avait fait à sa servante. Robinson devait continuer à creuser cette piste. Il lui faudrait rencontrer une autre fois Catherine Sanders. 

Malgré qu’il se sentît de mieux en mieux en présence de madame Dupuis, il se décida à prendre congé de son hôtesse 

— Qu’allez-vous faire avec ces informations ? lui demanda-t-elle.

— Je ne sais pas encore. 

— Laissez-moi vous reconduire à la porte.

— Merci. 

Ils montèrent tous les deux à l’étage et se retrouvèrent devant le portique d’entrée. Robinson s’apprêtait à sortir lorsque madame Dupuis lui tendit la main. Il la saisit délicatement en lui souriant. Elle dit. 

— Malgré la situation malheureuse, ce fut un plaisir de vous rencontrer. 

— Moi de même. 

— Et si vous voulez me revoir pour me poser d’autres questions, n’hésitez surtout pas. 

— Je ne crois pas… 

Robinson arrêta net sa phrase en voyant le visage mi-moqueur de Madame Dupuis qui semblait dire : « Quel rustre tout de même, cet homme ! ».

— Oui… Oui… Il est possible que je vous recontacte, si cela ne vous dérange pas. 

— Non, bien sûr. Au plaisir de vous revoir… Silas. 

Robinson se retourna et franchit la porte en pensant à la sensation chaleureuse de la main de Madame Dupuis… de Rosalie… dans la sienne.