Carcajou-Chapitre 14

Catherine Sanders-Pakinham

Il arrivait souvent à l’inspecteur-chef de s’asseoir à son bureau dans sa chambre d’hôtel au retour de sa journée de travail et d’écrire un compte rendu. C’était sa façon de ramasser ses idées, de rebrasser les hypothèses de son enquête et d’ouvrir de nouveaux horizons, le cas échéant. Selon certains de ses collègues, il valait mieux faire cet exercice à plusieurs. Pour lui, c’était plus productif de s’isoler. Il écrivait ses réflexions sur un petit cartable à la plume d’une écriture fine et souvent incompréhensible pour le commun des mortels. Ce n’était sûrement pas ce qu’il aurait voulu, préférant de loin la belle calligraphie de sa mère. Or, il s’était rendu compte avec le temps que ses rapports avaient l’avantage de la confidentialité, un peu comme Léonard de Vinci qui rédigeait ses manuscrits devant un miroir, les rendant ainsi illisibles.

Ce soir-là, Robinson était revenu tôt à sa chambre pour jeter ses réflexions sur papier. Il avait rencontré le matin même madame Dupuis et en était resté fort impressionné. Son métier ne lui permettait pas de s’intéresser à la gent féminine de trop près. Celles qu’il devait rencontrer étaient souvent des témoins pouvant devenir à tout moment des suspects potentiels. Un bon détective, croyait-il, ne pouvait pas se permettre trop de familiarité. Il lui fallait toujours garder ses distances, ne sachant trop quel rôle ces témoins pouvaient avoir joué dans la commission d’un crime.

Pour ce qui est de madame Dupuis, il n’avait pas pu s’empêcher d’abandonner sa réserve naturelle. Il avait trouvé cette femme très intéressante, ne serait-ce qu’à cause de ses options de vie. Mais il y avait plus que cela pourtant. Rosalie était charmante, racée et surtout d’une vive intelligence. Elle lui avait plu dès le premier regard qu’il avait posé sur elle. 

Ce n’était pourtant pas son type de femme : Rosalie n’avait rien de Deirdre. Néanmoins, un je-ne-sais-quoi dans son attitude, dans sa façon mystérieuse de sourire l’avait séduit, lui, l’ours mal léché qui avait la réputation d’être si peu cordial envers ses semblables. Son comportement, que ses amis qualifiaient d’austère alors que les autres préféraient dire « bourru », le rendait le plus souvent inaccessible. Ce tempérament qu’il avait cultivé avec le temps relevait chez lui d’une inhibition qui l’empêchait de se livrer facilement à l’autre. 

Cette attitude ne le dérangeait nullement toutefois. Il s’était créé un espace au fond de lui-même qu’il protégeait jalousement. Non pas qu’il soit du genre craintif, tout au contraire. Robinson adorait l’adversité. C’est lorsqu’il devait affronter des opposants qu’il excellait… et il gagnait la plupart du temps. Plutôt, il cherchait à préserver de cette façon une sensibilité qu’il savait terrer au fond de lui. Depuis son enfance, il avait voulu être fort comme son père et il s’était donné des outils pour y arriver. Néanmoins, il était conscient de cette « faiblesse » en lui qu’il cherchait à cacher à tous. Or, Rosalie l’avait percé à jour, instinctivement, il le savait. Et cela l’effrayait. 

Cette rencontre avec Rosalie le perturba pendant qu’il écrivait son compte rendu. Où en était-il jusqu’à maintenant avec son enquête ? Il avait au moins cette certitude : elle lui donnait du fil à retordre. Le contraire de celle du jeune Kirkland qui avait été claire comme de l’eau de roche. Les vauriens qui avaient participé au massacre étaient maintenant devant le juge et le procès suivait son cours. Comme Robinson l’avait prévu, les compagnons du jeune William Craig s’étaient ligués contre lui. Ils avaient tous affirmé que William avait été leur leader en les incitant au massacre. Son avocat avait beaucoup de travail à faire pour contrer cette thèse. Un enjeu de taille puisque c’était la différence entre la prison à vie et même la pendaison ou quelques années de prison pour complicité involontaire d’un homicide.

L’affaire du meurtre du jeune irlandais ne relevait plus du détective-chef. Il s’en était désintéressé aussi rapidement qu’il avait cherché le coupable. Robinson était beaucoup plus préoccupé maintenant par le meurtre de Mooney. L’affaire était aussi complexe que celle du jeune Kirkland était simple. Il était devant un homicide hors du commun, de type inconnu même de lui. Lorsqu’il était policier à Londres, il avait évidemment rencontré des meurtres sordides, mais qui ne ressemblaient en rien à celui-ci : un homme, déguisé en femme, mutilé par des morsures, émasculé, positionné délibérément dans un lieu difficile à atteindre. Pourtant, ce qui était paradoxal, on ne semblait pas avoir cherché à le cacher, même si le cadavre risquait de ne pas être découvert de sitôt n’eut été de la truffe de Pompée, le chien de Kelly.

Cette affaire était tellement bizarre. De prime abord, il paraissait impossible qu’un être humain ait pu faire de tels dégâts. On avait d’abord imputé la faute au carcajou du Mont-Royal, un animal plus mythique que réel si l’on se fie aux dires du vieux Télesphore. Toutefois, il semblait évident à Robinson que le Vieux avait inconsciemment enregistré quelque chose. Cela transparaissait dans ses histoires et ses légendes. Décidément, le chef aurait besoin de le revoir, le cas échant, mais il était trop tôt. Tant de choses lui échappaient encore. 

Et maintenant, où en était-on ? La personnalité de Mooney avait joué un rôle dans cette affaire. De cela, le chef en était certain. Homme rigide et idéaliste, il était détesté par des gens puissants et peut-être même par certains de ses proches. Robinson n’avait pas encore suffisamment investigué de ce côté. La rencontre avec son frère, Thomas, ne l’avait pas renseigné outre mesure. Ce dernier lui cachait encore des choses sur son frère. Puis, qu’en était-il de son épouse ? Il ne l’avait encore jamais rencontrée, Catherine Sanders-Pakenham ayant élevé une barrière infranchissable autour d’elle. Pourquoi faisait-elle cela ? Était-ce par simple bonté d’âme afin de la protéger ? Ou bien cachait-elle quelque chose, elle aussi ? Décidément il y avait encore des secrets autour de cette famille. Il devrait sûrement rencontrer Mary Ann Mooney un jour, ne serait-ce que pour connaître comment elle vivait au quotidien avec son mari. Quel genre de mari était-il ? La rendait-elle heureuse ou au contraire était-elle malheureuse avec lui ?

Quoi d’autre ? Évidemment, il y avait l’inévitable Terrence Pakenham. Quel rôle avait-elle pu jouer dans cette affaire ? De prime abord, il faisait le suspect idéal : homme pas très recommandable, il avait les moyens pour faire éliminer la concurrence, pourquoi pas aussi un témoin gênant qui en savait trop sur lui. La situation de sa servante, qui le rendait détestable aux yeux de Mooney, était-elle suffisante pour qu’il le tue ? Robinson avait des doutes. Pakenham n’avait pas à faire la sale besogne personnellement. De cela, le chef en était persuadé. De plus, il avait un alibi en béton. La nuit où Mooney avait été tué, il l’avait passée avec sa clique de comploteurs dans le bureau de la Loge orangiste à organiser la venue de Gavazzi. L’expression « organiser la venue » était un euphémisme pour dire « préparer une émeute ». À ce moment-là, les esprits s’étaient tellement échauffés entre les protestants et les catholiques de Montréal que les émeutiers de deux côtés ne se cachaient même pas pour préparer leurs forfaits.

Il est vrai que Pakenham aurait pu faire appel à un tiers, un mercenaire comme Stevenson par exemple. Or, le détective ne croyait pas que celui-ci ait pu accomplir ce type d’homicide malgré un alibi pas tellement solide. Lorsqu’il avait tué dans le passé, c’était dans le feu de l’action, sur ordre de son commandant. Il ne le croyait pas capable d’assassiner quelqu’un de sang-froid et surtout de cette façon. Pakenham aurait-il pu engager quelqu’un d’autre ? Possible… Mais le détective était à court d’idées à ce sujet.  

Que restait-il maintenant dans la besace d’hypothèses du chef ? Peu de choses en somme et il commençait en être frustré. Si ce n’était ni un animal ni un homme fou de colère qui avait pris Mooney pour une femme ni un mercenaire de Pakenham, que restait-il donc ? Il fallait creuser davantage. 

Pakenham restait tout de même au cœur de cette enquête, de quelque façon que ce soit. Cet homme était une véritable ordure et beaucoup devaient lui en vouloir au point même de le faire accuser d’un meurtre aussi sordide. Pourquoi pas quelqu’un qui aurait saisi cette occasion pour le faire accuser, qui aurait profité du flou de l’enquête pour faire avancer sa propre vengeance ?

Il fallait donc en venir à la personne qui le détestait sans doute plus que tout le monde : Catherine Sanders-Pakenham, sa charmante épouse. Cela expliquerait son attitude étrange lorsqu’elle avait demandé au détective d’enquêter sur sa servante. Ne cherchait-elle pas à le mettre sur la piste des actes scabreux de son mari ? Robinson n’avait pas souvent rencontré cette femme, mais il la savait passionnée. Elle ne s’en laissait imposer par personne et était sans doute capable d’un bon nombre d’actions étonnantes. Elle avait un tempérament fort, doublé d’un esprit rationnel, un mélange détonnant en mesure d’échafauder un plan capable de perdre son mari. Catherine Sanders-Pakenham était dorénavant la personne à interroger. Robinson prit la résolution de la rencontrer le lendemain. 

***

Pour la seconde fois, le détective alla frapper à la porte de la Pakenham Mansion. Compte tenu de ce qu’il avait appris sur ses occupants depuis les derniers jours, il commençait à prendre en aversion cette résidence qui puait la corruption. Cela l’indignait de savoir que ce voyou de Pakenham continuait à vivre dans cette opulence alors que tant d’hommes et de femmes beaucoup plus dignes que lui n’arrivaient pas à joindre les deux bouts. Néanmoins, il avait un travail à faire et il le ferait.

La même jeune servante lui ouvrit avec la même arrogance fichée sur son visage. Lorsqu’elle le reconnut, sa physionomie changea du tout au tout.

— Vous êtes le policier ?

— Oui… Le même qu’il y a trois jours.

— Désolé ! Mais mon maître n’est pas à la maison.

— Ce n’est pas lui que je veux rencontrer, mais madame Pakenham.

— Ah bon !… Je vais aller la chercher alors. Vous pouvez entrer et rester dans le portique en attendant.

— C’est effectivement ce que j’avais l’intention de faire.

La jeune servante regarda Robinson avec un malaise évident. Elle ne savait pas quelle contenance adopter envers ce personnage impressionnant. Se dépêchant de tourner les talons, elle monta les escaliers majestueux en sautillant.

Le détective s’attendait à la voir revenir. Plutôt, il aperçut Madame Pakenham descendant lentement l’escalier, toujours aussi chiquement vêtue, toujours aussi remarquable. Elle s’approcha de Robinson en tendant une main comme pour recevoir un baisemain. Celui-ci se contenta de lui serrer mollement les doigts.

— Cher monsieur Robinson. Quel plaisir de vous revoir ! 

— Vraiment ? … dit le détective en donnant immédiatement le ton à la conversation à venir.

— Vraiment, oui. J’avais bien hâte d’avoir des nouvelles de ma demande. Je ne croyais pas que ce serait aussi rapide. Votre réputation d’efficacité n’est pas surfaite. 

— Pouvons-nous en parler ? 

— Certainement. Si vous le voulez bien, nous allons monter à l’étage. J’y ai mes appartements privés. 

— Comme vous le voulez. 

Le détective remarqua qu’elle ne lui offrit rien à boire. Ils montèrent tous deux jusqu’à l’étage et se dirigèrent vers une porte à gauche qui ouvrait sur un appartement donnant sur la rue. En entrant dans la pièce, il aurait sûrement eu un choc s’il n’avait pas été coutumier des environnements les plus étranges. Il se retrouva dans un vaste salon à hauts plafonds. Les grandes fenêtres étaient encadrées d’un lourd tissu pourpre, tenu ouvert par des rubans plus pâles. Jouxtant les deux murs sans fenêtres se trouvaient de grands divans faisant le coin. Ils étaient ornés de dessins géométriques de couleurs chatoyantes, ocre, rouge, orange, pourpre et jaune. Une multitude de coussins étaient savamment éparpillés sur le meuble qui pouvait accueillir sûrement plus d’une dizaine de personnes. 

Deux tables basses octogonales d’un beige clair, délicatement ouvragées d’un motif moyen-oriental sur les côtés, étaient assez massives pour supporter beaucoup de vaisselle. À l’opposé des divans, au-delà des deux tables basses, il y avait des sièges-tabourets également ouvragés de fins motifs, recouverts d’un tissu tout aussi coloré que les coussins. Tout cet appareil reposait sur d’immenses tapis de Turquie qui recouvraient l’entièreté du plancher du salon. On apercevait également des tapis sur les murs, mais d’une autre confection : des tapis de Perse tissés soie sur soie. L’ensemble donnait l’impression de se retrouver complètement ailleurs.

Madame Pakenham invita Robinson à s’asseoir sur le coin interne du divan et elle-même s’assied près de lui, sur l’autre coin interne. Cette proximité déplut au détective, mais il n’en laissa rien paraître.  

— Je vois que vous semblez surpris de la décoration de mes appartements. 

— Disons que je suis plutôt étonné de me retrouver quelque part au Moyen-Orient. 

— Vous connaissez ces pays ? 

— Je ne dirais pas cela. 

— Pour ma part, j’ai pu faire un séjour assez long avec mon père dans ces régions. C’était un marchand de fourrures et il cherchait de nouveaux débouchés dans cette partie du monde alors que la vente des fourrures commençait à décliner sur le continent européen. 

— Votre père ?

— Il est décédé maintenant. C’était un sacré aventurier. Arrivé tout jeune au Canada de son Écosse natale, il avait ouvert des comptoirs chez les Sauvages, comme vous les appelez ici.

— Vous ne les appelez pas ainsi ? 

— Jamais. Je préfère les nommer selon leur tribu. Moi-même, je suis à moitié Ojibway, ma mère étant la fille du chef de l’une des grandes tribus de la région de Sault-Sainte-Marie. Là-bas, les Français nous appelaient les Saulteux. 

— Je ne savais pas.

— Je ne me vante pas de mes origines compte tenu de la perception que les Français et les Anglais ont des « Sauvages ». Mon père m’a légué une belle fortune en mourant, ce qui me permet de me différencier de mes frères et sœurs métis qui vivent dans la pauvreté au milieu des leurs, parmi les tribus de l’Ouest. 

— Donc, tout ce que je vois ici n’appartient pas exclusivement à votre mari ?

— Vous voulez rire !… Jamais je n’aurais accepté un mariage où le mari accaparerait la fortune de sa femme. Nous avons fait rédiger un contrat stipulant la séparation de biens.

— Ce n’est pas habituel, il me semble ?

— Non, effectivement. Il a fallu payer les meilleurs avocats pour que ce contrat ait valeur légale.

— Et votre mari était d’accord ?

— Il n’avait pas le choix. C’était cela ou rien. J’avais bien d’autres soupirants, vous savez.

— Pourquoi l’avoir choisi, lui ?

— Ah ça, mon cher ! That is the question, comme dirait Shakespeare.

Les deux interlocuteurs se regardaient la tête tournée l’un vers l’autre. On aurait dit deux chiens de faïence s’observant avec animosité. Une tension indéfinissable s’était immiscée entre eux, madame Pakenham faisant la conversation comme pour noyer le poisson et Robinson jouant le jeu. Après un temps de silence, la femme avança la main vers un joli coffret laqué noir qui se trouvait sur l’une des tables. Elle l’ouvrit et en sortit un cigarillo. 

— Je peux fumer ?

— Faite comme chez vous, je vous en prie.

Après avoir offert un cigarillo à l’homme, qui déclina, elle l’alluma avec un briquet en amadou et respira voluptueusement la fumée. Elle était prête maintenant à attaquer de front son adversaire.

— Alors, comme ça, vous venez me donner des nouvelles de Phonsine. Vous l’avez trouvée ?

— Oui et non.

— Ce n’est pas une réponse cela, mon cher ami.

— Oui, nous avons retrouvé sa trace… Dans un bordel de la ville.

— Que dites-vous là ? s’exclama madame Pakenham manifestement surprise. Que faisait-elle dans cet endroit ? Est-ce qu’elle va bien ?

— Nous ne savons pas comment elle va. Elle était bel et bien dans ce bordel il y a quelques semaines à peine, mais personne ne sait ce qu’elle est devenue depuis son départ.

— Comment se fait-il qu’elle se soit retrouvée dans cet infâme endroit ? 

— Vous voulez sûrement dire : comment se fait-il qu’elle ne soit pas restée à l’Asile de madame Dupuis, là où vous l’avez envoyée ? 

La femme se redressa, accusant le coup. Elle savait que ce moment arriverait depuis que la servante avait annoncé l’arrivée du détective dans sa maison. 

— Ah bon ! Vous êtes au courant ?

— Madame Pakenham, pour qui me prenez-vous ? Vous ne pensiez tout de même pas que je ne découvrirais jamais votre secret. Vous saviez que Phonsine était enceinte et vous l’avez envoyée à l’Asile pour se faire accoucher. 

— Rosalie est une bonne amie. Nous nous connaissons depuis le pensionnat. J’avais appris qu’elle avait ouvert cet asile et je ne voulais surtout pas que Phonsine souffre trop de sa situation. 

— Vous vouliez surtout cacher sa grossesse à vos amis et à vos relations.

Madame Pakenham s’esclaffa dans un rire sonore, comme si cette déclaration avait quelque chose d’incongru ou de ridicule. 

— « Cacher sa grossesse » ! Mais vous n’y êtes pas du tout, mon cher ami. En fait, vous êtes bien loin du compte. Je ne suis pas de ces midinettes timorées qui s’effraient de l’opinion publique. Je n’en ai rien à faire, de ce que les braves gens pensent à mon sujet, particulièrement les hommes de pouvoir, et encore moins ces idiotes de femmes qui se contentent de leur petite vie de famille. Du moment que leur mari est content, elles sont contentes. 

Madame Pakenham avait dit cette dernière phrase avec une énergie de tigresse. Son caractère venait de ressortir dans toute sa splendeur. Comme Robinson l’avait deviné, c’était une femme de tête qui ne s’en laissait pas imposer, et par les hommes encore moins. Après avoir aspiré quelques bouffées de son cigarillo pour se calmer, elle ajouta plus doucement. 

— J’aimais beaucoup Phonsine. C’était une jeune fille douce toujours prête à aider les autres. Pourtant elle n’avait pas eu la vie facile, la pauvre. J’ai été effondrée lorsqu’elle est venue me confier qu’elle était enceinte. Ce qu’elle a pleuré, la pauvre petite. 

— Vous avez été encore plus effondrée lorsque vous avez appris de qui elle était enceinte.

Madame Pakenham reprit son air de tigresse à l’affût. Elle tira encore plusieurs bouffées de son cigarillo, puis en écrasa rageusement le bout restant dans le cendrier. 

— Vous savez cela aussi ?

— Évidemment.

— Le salopard. Il ne pouvait pas se contenter de ces petites salopes dans les bordels miteux. Il lui fallait sa servante. Il mériterait…

— … De mourir ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais parfois, il m’arrive de penser que la corde serait une manière trop douce de crever pour ce bâtard.

— Vous le détestez vraiment.

— Vous n’avez pas idée.

— Au point de tenter de lui coller sur le dos le meurtre de Mooney ?

Madame Pakenham fixa le détective de nouveau, mais cette fois avec ironie. 

— Que dites-vous là ? 

— Mais oui, Madame Pakenham. Quelle meilleure façon de vous débarrasser d’un mari gênant qu’en le faisant passer pour le meurtrier d’un autre homme ?

— Je ne comprends pas ? 

— Vous comprenez très bien. Je ne vous connais pas depuis longtemps, mais je n’ai sûrement pas la naïveté de sous-estimer votre intelligence ni votre capacité de malveillance. 

— Malveillance ? C’est ce pourri corrompu jusqu’à la moelle qui met enceinte sa servante et c’est moi qui suis malveillante ? Elle est bien bonne. 

— C’était un plan que l’on pourrait qualifier de machiavélique. Sans en avoir l’air, vous nous mettez sur la piste de votre mari pour le meurtre de Mooney. Vous connaissiez ce dernier par son épouse, Mary Ann. Vous aviez peut-être déjà lu ses articles menaçants à l’égard de votre époux. Il ne vous restait plus qu’à offrir sur un plateau à cet imbécile de détective un véritable mobile de meurtre : Pakenham voulait cacher à tout prix son forfait avec sa servante, et il a donc fait tuer Mooney.

— Je ne vous ai jamais pris pour un imbécile, mon cher ami.

Sur ces paroles, Madame Pakenham reprit un autre cigarillo, l’alluma et en tira quelques bouffées. Le détective savait très bien que c’était là une excellente façon de réfléchir. Il laissa courir, curieux de savoir comment elle se dépatouillerait de la situation. Elle ajouta. 

— Pakenham mérite de payer pour ce qu’il a fait.

— Et si ce n’était pas lui le meurtrier ?

— Ah non ?… Ce n’est pas lui ?… Et qui d’autres alors ?

— Ça, chère Madame, je ne le sais pas encore. Mais comptez sur moi : je trouverai. 

Madame Pakenham fixait maintenant Robinson directement dans les yeux, comme si elle fouillait dans son âme. Elle était impressionnante lorsqu’elle faisait cela. Mais Robinson n’était pas du genre impressionnable, cela devait être évident pour elle. Le détective demanda.

— Si ce n’est pas votre mari, avez-vous une idée de la personne qui pourrait avoir tué Mooney ?

— Quelle question ! Comment le saurais-je ? Je sais une chose toutefois : mon salaud de mari ne va pas échapper à sa punition pour tout ce qu’il a fait.

Sur ce, la maîtresse de maison se leva brusquement, écrasa son autre cigarillo et contourna les tables basses en se dirigeant vers la porte d’un air décidé. C’était sa façon de donner congé au détective. Celui-ci se leva lentement et avec peine (décidément, ces divans étaient bien bas). Il suivit la femme jusqu’à la porte d’entrée. Cette dernière lui offrit la main sans dire un mot. Il la saisit, toujours aussi mollement, et sans lui adresser la parole non plus, sortit dans la chaleur de l’été.