Carcajou-Chapitre 6

Le temple de Sion

Le jeune homme était assis dans la petite salle. Il regardait tout autour de lui, l’air totalement désemparé. Robinson, qui l’examinait par la minuscule fenêtre de la porte, se préparait à entrer avec Leclerc. Ils avaient passé tous les deux du temps à préparer l’interrogatoire. 

Le constable Morin avait ramené le jeune William qui avait été plutôt difficile à trouver. Avec un autre constable, il l’avait d’abord cherché chez lui, dans la demeure des Craig. John Craig, son père, était le comptable principal des Redpath, un entrepreneur qui avait plusieurs compagnies à Montréal, dont l’une avait construit le canal Lachine. Il possédait aussi la plus grande raffinerie de sucre au Canada. 

Le père de William qui les avait reçus n’était pas très heureux de leur venue. Il voulait savoir pourquoi la police tenait tant à parler à son fils. Suivant les directives strictes données par Leclerc, qui était passé maître dans l’art du respect des règles juridiques, le constable Morin savait qu’un faux pas à cette matière pouvait faire échouer un procès. Il se contenta donc de dire poliment que la police n’avait rien à reprocher à son fils, et que l’on voulait seulement l’interroger comme témoin. Quand le père a voulu savoir de quoi son fils avait pu être témoin, Morin joua à l’innocent en disant qu’il l’ignorait et qu’il se contentait de suivre les ordres. 

Finalement, le père lui apprit que son fils suivait un cours au McGill College. C’est là que les constables sont allés le cueillir. En chemin, le jeune homme ne cessa de demander nerveusement ce qu’il avait fait de mal. Il était maintenant assis dans cette petite salle depuis plus d’une heure, de plus en plus nerveux, sa jambe gauche sautillant sans cesse. 

Robinson entra finalement avec une tasse de thé à la main et un dossier dans l’autre, suivi de Leclerc et de son appareillage pour écrire. Les deux inspecteurs s’assirent tranquillement en face du jeune homme tout en préparant leur matériel. Celui-ci les regarda alternativement, complètement sidéré. Vraisemblablement, c’était la première fois qu’il avait affaire à la police. Il n’avait pas cette dégaine caractéristique des voyous qui s’étaient si souvent trouvés assis là. Robinson poussa la tasse vers lui et lui dit. 

— Je vous ai préparé une tasse de thé. Vous devez avoir soif. 

— Merci, dit poliment le jeune homme. 

Il prit la tasse par l’anse d’abord, mais voyant qu’il la faisait trembler, il utilisa son autre main pour la sécuriser. 

— Vous êtes nerveux ? Il n’y a pas de raison pourtant. 

— J’aimerais bien vous y voir. On m’amène ici et on me fait attendre depuis une heure alors que je ne sais même pas ce que je fais là. Allez-vous me le dire? Qu’est-ce que je fais là ? 

— Vous vous appelez bien William Craig? dit Leclerc sans répondre à la question.

— Oui, c’est ça.

Leclerc se mit à écrire posément avec sa plume préalablement trempée dans l’encre. 

— Vous demeurez bien chez vos parents, au 1615 avenue Union ? Ceux-ci s’appellent bien John et Abigaïl Craig ?

— C’est exact. 

— Vous avez quel âge, William ? 

— J’ai 17 ans… mais allez-vous me dire enfin ce qui se passe ? 

Cette fois, c’est Robinson qui reprit la parole.

— Vous connaissez cette phrase, William : il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel.  

Le jeune homme le regarda fixement, surpris de rencontrer quelqu’un qui connaissait la Bible. 

— Oui, bien sûr. Ça vient du Livre de l’Ecclésiaste. 

— Je vois que vous connaissez bien la Bible. Vous êtes presbytérien ? 

— Oui monsieur, et fier de l’être. 

— Vous lisez souvent la Bible ? 

— Certainement. Je la lis quotidiennement. Nous nous réunissons également entre nous quelques fois par semaine pour la commenter. Pourquoi cette question ? 

— C’est pour mieux vous connaître, tout simplement. Moi, je suis anglican. Je lis aussi la Bible. Ce n’est pas comme ces foutus catholiques qui n’ont même pas le droit de la lire. 

Leclerc, un Canadien français fervent catholique, ne tiqua pas à l’affirmation de son chef. Il comprenait très bien où celui-ci voulait en venir avec le jeune homme.

— C’est bien vrai. Leurs prêtres leur interdisent toutes sortes de choses. Ils en font des ignorants. Comment peuvent-ils savoir ce que Dieu veut pour eux s’ils ne peuvent même pas lire la Bible ? 

— Vous avez raison. Ce sont des ignorants et en plus, ils cherchent à nous convertir parce que nous ne sommes pas dans la vraie religion selon eux, leur religion papiste. 

— Comme vous avez raison, s’indigna maintenant le jeune homme devenu tout rouge.

— Puis, ils veulent nous interdire de rencontrer les gens venus nous réconforter, comme l’honorable Gavazzi, par exemple. 

— C’est tout à fait vrai. Cet homme est un véritable héros de notre cause et voyez ce qu’on lui a fait subir, dit le jeune homme sans se rendre compte encore du piège ouvert par l’inspecteur. 

— Malheureusement, je n’ai pas pu assister à sa conférence. Il paraît que c’était très bien. 

— C’était formidable ! il a dénoncé les fraudes papales et le malheur apporté par les prêtres en ce monde. 

— Ah, je vois que vous y étiez ?

— Certainement ! J’y étais et…

Soudain, le jeune homme sentit les dents du piège se refermer sur lui. Il s’arrêta net de parler. Robinson laissa couler un moment jusqu’à ce qu’il ajoute.

— Vous alliez dire quelque chose ? 

— Non… rien, répondit un William devenu méfiant.

— À ce que j’ai su, il y a eu pas mal de grabuge durant cette soirée-là, non ? 

— Si vous le dites. 

— C’est ce qu’on m’a rapporté. Il paraît que les protestants ont tiré sur les Irlandais dehors en sortant du temple. 

— C’est faux ! s’écria le jeune homme. Ce sont ces salopards d’Irlandais qui nous ont attaqués. Ils voulaient entrer dans le Temple et nous massacrer. Nous nous sommes défendus. 

— Ah bon ! Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire. Je suis content que vous soyez là pour rétablir les faits. 

— C’est certain ! On a rapporté toutes sortes de faussetés. Ils nous attaquaient. Puis, à un moment donné, nous avons réussi à prendre le dessus. Nous n’aurions pas eu besoin des soldats pour les faire fuir. Ce sont tous des peureux, des lâches. Quand on leur fait peur, ils détalent comme des lapins. 

— Ah bon ! Comment cela ?

— Bien oui ! Ils prennent leurs jambes à leur cou lorsqu’il est question de se battre. 

— Vous avez vu cela, vous ?

— Certainement. Quand nous sommes sortis du temple, nous avons vu que les Irlandais avaient des bâtons dans les mains. Nous avons commencé à nous battre avec eux. 

— Vous avez dit « nous ». Vous étiez plusieurs ? 

— J’étais avec mes copains de ma section de lecture de la Bible. 

— Donc, vous vous êtes battu avec les Irlandais. Je comprends. Il fallait bien se défendre contre ces maudits papistes. 

— Si on ne le fait pas, ce sont eux qui vont nous massacrer. 

— Je suppose que vous les avez battus à plate couture. 

— Ouais ! C’est certain. On a reçu des coups, mais on leur en a donné encore plus. 

L’inspecteur laissa passer quelques secondes alors que le jeune William était presque à bout de souffle de colère.

— … Et vous en avez ensuite poursuivi deux, n’est-ce pas ? 

À ce moment-là le visage du jeune homme changea complètement. Il devint tout pâle. William venait de comprendre qu’il s’était engagé sur un chemin dont il n’y avait qu’une seule issue. 

— Pas du tout. Qui vous a dit cela ? 

— Mais oui, William. Rappelez-vous ! Vous avez poursuivi deux Irlandais jusqu’au bout de la côte Beaver Hall, ensuite sur l’avenue Union. Vous vous souvenez maintenant ? 

— Non… non… Ce n’est pas ce qui s’est passé.

— Ce soir-là, vous n’êtes donc jamais passé en courant sur l’avenue Union ?

— Jamais ! 

— Ah ça, c’est étrange ! Attendez. Leclerc, voulez-vous me sortir le témoignage de la dame, vous savez… celle qui nous a parlé hier. 

— Madame Walker ? dit Leclerc, feignant la surprise.

À ce nom, le jeune homme se décomposa. Il fit tous les efforts du monde pour ne pas s’effondrer en larmes. 

— C’est ça, Madame Walker. Voyons voir… Ah oui ! Elle dit ici : j’ai vu un groupe de jeunes gens passer en courant devant moi. Ils semblaient poursuivre deux autres jeunes. Ils avaient l’air très en colère… 

— Ça suffit ! cria William. Ça suffit ! 

— Vous faisiez donc partie de ce groupe qui a poursuivi les deux Irlandais jusqu’au manoir McTavish. Vous en avez tué un.

Le jeune homme était maintenant totalement effondré. Il bafouilla. 

— C’était un accident… un accident… 

— William, j’ai vu à la morgue le corps de Charles Kirkland (c’est le nom de l’Irlandais que vous avez tué). Vous vous êtes acharné sur lui à coups de bâton, de poings et de pieds. Pour moi, ça ne ressemble pas vraiment à un accident. 

— On ne voulait pas le tuer. On voulait seulement lui faire peur. On ne voulait pas le tuer.

William sanglotait de plus belle, des larmes et de la morve dégoûtant sur son visage défait. 

— Il faudra me donner le nom de tes copains. 

— Je ne peux pas faire ça. 

— Écoute, William. Tu es en très mauvaise position, là. Tu ne voudrais pas être le seul à payer pour tout cela. Je suis certain que ce n’est pas toi qui as donné le plus de coups.

— C’est vrai, je trouvais ça horrible ce qu’on lui faisait subir. 

— J’en suis certain. N’oublie pas que nous réussirons facilement à connaître leur nom parce que tu nous as dit qu’ils faisaient partie de la même section de lecture de la Bible. Mais si tu nous informes toi-même maintenant, ça jouera en ta faveur au tribunal. 

— Qu’est-ce qui va m’arriver maintenant, inspecteur ?

— Ce n’est pas à moi de décider, mais si tu te montres coopératif, je rédigerai un rapport en ta faveur. 

Robinson savait que cela ne changerait rien à la décision du tribunal. Probablement que les jeunes seraient jugés collectivement pour un meurtre au deuxième degré, peut-être même involontaire. De toute façon, une peine sévère attendait les co-accusés. L’inspecteur-chef fit placer le jeune William en prison et envoya une équipe de constables arrêter les autres personnes, car William avait donné le nom de ses cinq compères.

***

Kelly arriva en trombe dans le bureau des inspecteurs. Il avait le visage rougeaud de celui qui avait pris son lot de bière. Il tenait à la main une boîte de cigares de Cuba presque vide qui devait valoir cher. 

— Et bien ! dit Leclerc. Tu t’es lâché à la dépense. 

— Il n’y a rien de trop beau pour ce garçon que ma Nora m’a donné. Tenez ! Prenez les derniers cigares. Je vous les ai réservés. 

Les trois inspecteurs prirent chacun un cigare que Kelly alluma. Il était vraiment aux oiseaux, un sourire béat figé sur le visage. Il rêvassait peut-être sur l’avenir de son fils qu’il voulait sûrement meilleur que celui qu’il avait eu lui-même. 

— C’est ton quatrième ? demanda le chef 

— Ouaip ! trois garçons et une fille, tous bien portants. Merci mon Dieu !

En ces temps incertains, cela tenait presque du miracle que ses quatre enfants soient encore en vie. À cette époque, plus d’un quart des bébés décédaient avant leur première année. En général, 30 % des enfants entre un et cinq ans mouraient surtout de maladies : dysenterie, fièvre typhoïde, variole et maladies infantiles. Tout l’enjeu des parents consistait à garder leurs bébés vivants jusqu’à l’âge de deux ou trois ans. Après cela, il y avait de meilleures chances pour que ceux-ci atteignent leur espérance de vie normale, soit environ une quarantaine d’années. 

— Comment s’est passé l’accouchement, déclara Leclerc 

— À merveille ! Ma Nora, c’est toute une femme, je vous assure. 

Sur ce, le gros gaillard fondit en larmes, de joie ou de reconnaissance. Les deux autres le regardèrent d’un air attendri. 

— Comment avez-vous décidé de l’appeler ?

— Nous allons l’appeler Declan, comme son grand-père. 

— C’est un joli nom ! dit Robinson 

— Il paraît que ça veut dire « plein de bonté ». 

Le silence se poursuivit un temps pendant que chacun tirait sur son cigare et que la pièce s’emplissait de boucane. Heureusement, les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes en cette belle journée de fin du printemps. Kelly reprit. 

— Alors ! Où en êtes-vous avec nos deux meurtres ? 

— Il s’est quand même passé pas mal de choses en ton absence, dit Leclerc. À croire que tu n’es pas si indispensable que cela. 

Le visage du pauvre Kelly s’effondra comme une coulée de boue, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que ses deux compagnons se moquaient de lui.

— Maudit Leclerc ! Tu ne perds rien pour attendre. Je te revaudrai ça. 

On se mit alors à lui raconter l’histoire de la cueillette du jeune William, de son interrogatoire et de l’emprisonnement de ses cinq compères.

— Ils ont avoué ? 

— Oui, dit le chef. William a avoué et plus d’une fois, mais ses compères ont été beaucoup moins bavards. Les familles se sont cotisées pour engager un bon avocat pour eux, en laissant en plan le pauvre William. Son père, John Craig, a dû prendre un avocat de son côté. 

— Qu’est-ce que ça veut dire pour le procès ? 

— Ça veut dire que ce sera complexe. Je pense bien qu’ils vont d’abord essayer de tout mettre sur le dos de William en disant que c’était lui le chef. Mais je ne crois pas que cela réussisse. Ils vont sans doute finir par plaider coupable d’homicide involontaire. 

— Son of a bitch! Ils ne vont quand même pas s’en tirer à si bon compte. Un accident ? Mon cul ouais ! 

— Ils ont de bons avocats ! De toute façon, ils vont faire de la prison. 

— Oui, mais combien de temps ? 

— Assez pour salir leur réputation et, par la même occasion, celle des presbytériens de la Free Church Scots dont ils font partie.

Sur ce, l’inspecteur-chef aborda l’autre dossier qui s’avérait beaucoup plus complexe que le meurtre de l’Irlandais. Michael Mooney, un Irlandais lui aussi qui évoluait dans une sphère sociale très différente de celle du jeune Kirkland, avait été sauvagement assassiné de la plus cruelle façon. Au contraire de la première enquête, les pistes étaient minces. On savait que la mort de Mooney remontait à la veille de l’émeute Gavazzi, et donc qu’il ne semblait avoir aucun lien avec ce qui devait arriver le lendemain. Après les démarches de Robinson auprès du vieux Télesphore, il semblait maintenant évident qu’un animal, même un carcajou, n’aurait pas pu faire ce dégât, contrairement à ce qu’avait affirmé le journaliste de La Minerve. Il fallait s’orienter autrement.

— Ne trouvez-vous pas bizarre la façon dont le mort était attifé ? dit Kelly. Se peut-il qu’il ait été tué à cause de cela ? 

— Pourquoi dis-tu cela ? 

— Vous savez, j’ai mes entrées dans beaucoup de milieux à Montréal : des tavernes, des hôtels, des cabarets, des bordels. J’ai aussi rencontré toutes sortes de gens.

— Tu penses que Mooney aurait été tué par quelqu’un croyant que c’était une femme ? 

— Vous savez comme moi qu’il y a toutes sortes de vauriens sur cette terre. Puis, la forêt du Mont-Royal est un lieu de rencontres interdites. Il est arrivé parfois à nos constables d’arrêter des couples dans des buissons et pas toujours de sexe différent. 

— Oui… Peut-être… Mais j’ai des doutes sérieux. D’abord, il me paraît fort improbable que Mooney, un homme respectable, marié et qui possède une telle notoriété dans la communauté, s’affiche déguisé en femme sachant qu’il pourrait être reconnu par bien du monde.

— C’est peut-être quelqu’un qui aime se déguiser en femme ? dit Leclerc. 

— Possible ! Mais il le ferait en privé et non à la vue de tous. 

— Admettons ! 

— Une deuxième raison qui me fait dire que son meurtre n’est pas lié à son déguisement. S’il avait rencontré un homme qui l’aurait pris pour une femme, il n’aurait pas été tué de cette façon.

— Ah bon ?

— Lorsque je travaillais à Scotland Yard, nous avons vu plusieurs fois ce genre d’homicides. Ces hommes déguisés en femmes étaient battus à mort, jamais émasculés comme Mooney. On s’acharnait sur eux à coups de poings et de pieds. Quand il arrivait que l’on appréhende le coupable, il nous disait qu’il avait commis ce geste sous le coup d’une colère aveugle, troublé par sa découverte. Or la façon dont Mooney a été tué n’est pas la conséquence d’un geste de colère aveugle. Cela me semble davantage un geste planifié. 

— Un geste planifié ? Comme si on avait voulu le tuer de cette façon ? Mais c’est vraiment barbare.

— Je ne sais pas. C’est une simple hypothèse, sans doute pas la meilleure, d’ailleurs. Mais j’ai trouvé bizarre la façon dont le cadavre était disposé dans la clairière, comme s’il ne s’était pas défendu. Je ne sais pas.

— Alors, quelle est la suite ? dit Leclerc.

— À mon avis, il faut se concentrer sur le personnage lui-même. Qui était vraiment Michael Mooney ? Que faisait-il dans la vie ? Était-il apprécié ? Avait-il des ennemis ? Avait-il une vie familiale satisfaisante ? 

— Ça fait bien des questions que tout cela. 

— Pour connaître le mobile de son meurtre, il faut d’abord connaître l’homme et sa vie. C’est fondamental. La première étape va consister à rencontrer sa famille et d’abord son épouse. A-t-elle été avertie de la mort de son mari ? 

— Évidemment, dit Leclerc. Elle a été mise au courant dès dimanche dernier, lorsque le frère de Mooney est venu l’identifier. 

— Bon ! Alors nous allons commencer par elle. Kelly, venez avec moi. Il faut en savoir plus sur la vie personnelle de Michael Mooney. Leclerc, je te charge de faire des recherches à son sujet.