Carcajou-Chapitre 9

Grand dîner au Masonic Hall de Montréal.

Dimanche, Robinson était allé rencontrer Thomas Ryan, son ami, pour une deuxième fois en deux jours. Ce dernier lui avait fait savoir qu’il avait obtenu de l’information sur l’Orange Lodge. Il lui demandait de le retrouver dans un endroit neutre. Il l’avait donc invité à dîner au St-Lawrence Hall, l’hôtel le plus prestigieux de la ville sur St James Street. En cette belle journée de début d’été, beaucoup de messieurs en haut de forme et de dames en crinoline faisaient une promenade en se montrant dans leurs plus beaux atours. Ils étaient particulièrement nombreux en face du St-Lawrence Hall

C’était la première fois que l’inspecteur-chef entrait dans ce nouvel hôtel construit il y a à peine quelques années. Le lieu regroupait maintenant le gratin de la grande bourgeoisie montréalaise. Ce bâtiment était immense avec sa partie centrale fastueuse dont les deux premiers étages comportaient cinq fenêtres doubles superposées encadrées de colonnades. Les deux étages supérieurs se calquaient exactement sur les deux premiers, mais sans les voussures des ouvertures inférieures. Les deux annexes de chaque côté étaient aussi imposantes que la partie centrale, quoiqu’un peu moins élaborées dans leur architecture. Le rez-de-chaussée laissait voir pas moins d’une vingtaine de colonnes encadrant de très grandes fenêtres.

Robinson pénétra dans le très vaste et lumineux hall de l’entrée. À droite, on pouvait apercevoir un grand salon meublé avec des fauteuils de luxe classiques disposés autour d’un magnifique piano à queue. À gauche, le restaurant était déjà rempli aux trois quarts d’hommes et de femmes habillés à la dernière mode. Ryan aperçut son ami à l’entrée ; il lui fit un grand signe de la main. Celui-ci s’approcha de la table et s’assit en face de lui. 

— Deux fois dans la même semaine. Tu me gâtes, dit Ryan. 

— Tu n’as pas choisi un taudis pour me rencontrer. Tu sais que c’est la première fois que je mets les pieds dans cet établissement. 

— C’est bon signe. Cela signifie qu’il n’y a pas de crime qui s’y commet. 

— Non, pas vraiment… Cela veut simplement dire qu’on ne déclare pas à la police les crimes qui s’y commettent.

Les deux hommes partirent à rire en même temps. Ils prirent la carte en main. La liste des mets était longue et impressionnante : poisson, jambon, poulet, dinde. Les deux hommes restèrent concentrés pendant quelques instants. Ryan parla le premier. 

— Je te suggère l’entrecôte, tout à fait délicieuse.

Après qu’il eut commandé les plats et une bonne bouteille de vin de Bordeaux, Ryan commença la conversation.

— J’ai rencontré le Grand Maître de la Loge orangiste de Montréal : Craig Ferguson.

— Je ne le connais pas.

— Ce n’est pas étonnant. C’est le genre d’homme qui croit que ce n’est pas en se mettant en avant que l’on fait le plus d’argent. Bien au contraire. Cet homme est un bien-nanti, mais sans ostentation : pas de manoir, pas de dizaines de serviteurs, pas de voiture personnelle. Mais il est riche, tu peux me croire.

— C’est un Irlandais ?

— Oui, un Irlandais protestant.

— Et vous vous entendez bien ! dit Robinson en feignant la surprise.

— Ce ne sont pas tous des extrémistes, comme je te l’ai déjà dit. Bref, j’ai pu obtenir quelques informations qui pourront t’être utiles. Toutefois, je n’ai pas réussi à lui extirper des noms.

— Je ne m’y attendais pas non plus.

— En gros, voilà ce que j’ai appris. La loge regroupe la plupart des hommes d’affaires de Montréal. C’est un lieu où se tissent de très nombreuses relations susceptibles d’être utiles à l’un ou l’autre des participants. Il semble bien que ce soit le but de ces rencontres d’ailleurs.

— Rien de nouveau sur ce plan.

— Effectivement, il circule dans ce groupe de nombreuses informations pour favoriser les affaires. Toutefois, et c’est là un fait nouveau, il se passe aussi des choses pas très nettes, quelques diableries qu’un honnête homme ne serait pas prêt à cautionner.

— Là, tu m’intéresses !

— Ferguson est le type même du gentilhomme honnête et rigoureux. Il est droit comme une barre et il n’aime pas du tout ce qui se passe autour de certaines tables de discussion.

— As-tu réussi à en savoir plus ?

— Il n’a pas voulu s’étendre sur le sujet. Il semblerait que certains personnages peu scrupuleux se servent de ces rencontres pour régler en douce quelques affaires douteuses. Ce sont des entrepreneurs impliqués dans toutes sortes de manœuvres frauduleuses, dans l’immobilier en particulier. Ils agissent un peu comme des voyous à certaines occasions.

— Le genre de personnes qui n’hésiteraient pas à se débarrasser de quelques importuns qui se mêleraient un peu trop de leurs affaires ?

— Oui. En tous cas, Ferguson, lui, croit que c’est déjà arrivé. C’est là que cela devient intéressant. Il a donné l’exemple de la grève du Canal de Lachine. Tu connais?

— J’en ai entendu parler. La grève s’est passée peu avant que j’arrive au Canada. Je me souviens en avoir été horrifié : l’armée britannique a tiré sur une foule désarmée. Les salopards ! Je venais justement de quitter Londres pour ne plus voir se reproduire des abominations semblables, et voilà ce que je trouve en arrivant…

— À l’époque, les hommes d’affaires pressaient le gouvernement pour qu’un canal fut creusé afin de contourner les rapides de Lachine. On voulait faciliter les transports de marchandises lourdes vers le Haut-canada. Des politiciens ont donc fait débloquer des fonds et demander à des entrepreneurs de leurs amis de faire les travaux. Ceux-ci y ont vu une bonne occasion de s’enrichir rapidement. Ils ont donc engagé la main d’œuvre bon marché d’Irlandais qui débarquaient en masse des bateaux d’immigration. Ils les payaient un salaire de famine et les exploitaient au maximum. Il arriva ce qui devait arriver! Les Irlandais se révoltèrent contre leurs patrons lors d’une grève que dura plusieurs mois.

— Et ça s’est terminé tragiquement, si je me souviens bien.

— En effet, un jour l’armée britannique est arrivée sur le lieu de la grève et chargèrent les manifestants. Il y eut cinq morts, certains dirent même une vingtaine. 

— Il a dû y avoir une enquête ?

— Certes, les politiciens du Canada se sont agités. On a mis sur pied une commission d’enquête qui a finalement abouti à peu de choses. Évidemment, beaucoup soupçonnaient que les chefs d’entreprise véreux qui faisaient fortune en creusant le canal avaient pris une part active dans ce massacre. Or, ces hommes d’affaires avaient de puissantes relations chez les politiciens. Tu imagines ça! ils s’étaient même fait octroyer le droit d’user de l’armée à leurs propres fins. 

— Qu’est-il donc arrivé de l’enquête ? A-t-on pu identifier des coupables ?

— Je ne me rappelle plus les détails ; cela fait très longtemps. Mais je crois que l’enquête fut longue et se termina finalement en queue de poisson. On a soigneusement évité de parler des véritables responsables, se rabattant plutôt sur l’incompétence de l’armée britannique, une cible plus facile. La majorité des commandants de l’armée furent remplacés et sont retrounés en Grande-Bretagne ou ailleurs. Un certain nombre de soldats furent démobilisés et restèrent à Montréal. À ma connaissance, il n’y eut aucune autre sanction. 

— Je devine au ton que tu emploies que ces « entrepreneurs véreux » sont toujours vivants, continuent à faire fructifier leurs avoirs et font même partie de la Loge orangiste de Montréal.

— C’est tout à fait exact.

— Tu n’as pas pu avoir de noms ?

— Non ! Mais je crois qu’un bon détective comme toi saura faire le nécessaire pour les trouver.

Robinson avait les yeux dans le vague. C’était sa façon à lui de réfléchir, comme il le faisait toujours lorsque certaines vérités commençaient à apparaître dans son esprit. Ce qu’il venait d’entendre ne semblait pas lui plaire outre mesure. Il ajouta comme pour lui-même. 

— Il est possible que le meurtre de Mooney ait été une commande de ces entrepreneurs qui semblent n’avoir aucun scrupule?

— Ce serait une possibilité selon toi? Comment auraient-ils pu s’y prendre? 

—Ils sont trop intelligents pour se salir les mains, c’est certain. Comme pour le massacre du Canal de Lachine, ils ont pu utiliser des intermédiaires, en l’occurrence des soldats britanniques.

— Ce me semble fort improbable. Il y a longtemps que les soldats britanniques ne sont plus à leur botte pour faire le sale travail. Pas après ce qui s’est passé.

— Je ne pense pas à des soldats en exercice, mais à d’anciens soldats. Tu ne m’as pas dit que certains soldats démobilisés étaient restés au Canada. Peut-être ont-ils débauché quelques-uns d’entre eux pour leur « service de sécurité ». J’avais moi-même une agence de détectives privés, et je sais fort bien comment trouver les bons hommes pour régler les problèmes comme ceux de ces voyous.

— Tu m’étonnes, là ? Aurais-tu, même toi, des choses à te reprocher ?

— Tu sais bien que non ! Mais dans notre métier, nous connaissons beaucoup de choses que les bons bourgeois comme toi préfèrent ignorer.

— Bon, je te laisse le bénéfice du doute, dit Ryan en lui souriant. En tous les cas, je ne peux plus t’aider maintenant, car c’est tout ce que j’ai pu tirer de mon informateur. 

Les deux amis en étaient au café et à la pipe. Ils étaient vraisemblablement contents d’être ensemble et prolongèrent le contact le plus longtemps possible en bavardant de choses et d’autres. Cependant il était temps de se quitter.

— Merci encore, cher Thomas, de ta disponibilité, dit Robinson après s’être levé de table.

— Quand tu voudras ! Mais tu sais ce qui me ferait le plus plaisir, c’est que tu acceptes de venir souper un soir. Erin serait très heureuse de te revoir… Tu pourrais nous faire connaître ton amie…

— Ah, le petit malin ! Tu prêches le faux pour connaître le vrai ? Tu ne sauras rien, tu entends.

— Tu sais, Silas, « l’homme n’est pas fait pour vivre seul ». C’est la Bible qui le dit. Et toi, le protestant qui ne jure que par la Bible, tu devrais y croire.

Un vague sourire flotta sur le visage de Robinson. Ryan reprit.

— Ce fut vraiment un grand plaisir de te revoir.

— Pour moi aussi, indeed! J’aimerais bien la prochaine fois rencontrer Patrick. Est-ce qu’il continue ses études ?

— Oui, certainement, au McGill College. Il montre beaucoup d’intérêt pour les affaires. Il est doué aussi, lui qui ne parlait que gaélique quand il était arrivé ici. Quel chemin parcouru ! Je lui dirai que tu es passé me voir.

— Il pourrait venir me rencontrer un jour à Bonsecours… C’est vrai qu’il n’avait pas eu une très bonne expérience avec la police à l’époque où je l’ai connu. J’espère qu’il a surmonté ce traumatisme.

***

La jeune fille courait pieds nus sur le sol herbu parsemé de bouts de terre ocre. Rien à l’horizon, sinon l’océan et l’étendue verdâtre des champs sans arbre. Elle courait vers la falaise. C’était un pic abrupt de rochers grisâtres battu par la mer depuis des siècles. Elle courait sans se retourner. 

Le jeune homme derrière elle la suivait plus qu’il ne la poursuivait. On aurait dit qu’il calquait ses pas sur ceux de la jeune fille. En réalité, il faisait des efforts inouïs, mais il ne parvenait pas à aller plus vite.

Le soleil brillait haut dans le ciel.

La jeune fille flottait presque dans sa robe blanche ceinturée à la taille par un cordon de chanvre. La masse ondulée de ses cheveux roux tombant jusqu’au milieu du dos valsait à la mesure de ses pas de course. Le jeune homme voulut crier plusieurs fois, mais rien ne sortit de sa bouche. 

Puis, la jeune fille s’arrêta net, stoppée par la crête de la falaise. Le jeune homme s’immobilisa aussi à plusieurs verges d’elle. La forme vaporeuse et blanchâtre se détacha de l’horizon tout gris de l’océan. On pouvait imaginer en contrebas la fureur des vagues qui frappaient la falaise. D’où il était, le jeune homme n’était même pas en mesure d’envisager la hauteur du précipice. 

La jeune fille se retourna lentement. Elle était d’une beauté stupéfiante : un visage d’opale parsemé de taches de rousseur, des sourcils tout aussi roux que les cheveux, des pommettes hautes, un nez droit se dilatant légèrement aux narines, une bouche parfaite et des yeux en amande d’un vert émeraude incomparable. 

Elle resta ainsi à regarder le jeune homme d’un air infiniment triste. Ce dernier voulut lui crier son nom : «Deirdre! Deirdre!», mais il en était incapable.

Elle étendit les bras en croix et se laissa basculer par en arrière dans le vide.

Robinson se réveilla en sursaut, tout en sueur, étourdi par ce cauchemar. Il regarda autour de lui comme s’il ne reconnaissait pas sa chambre d’hôtel. Il se passa les mains dans la figure qui était en sueur également. Il finit par se lever péniblement, sa grande robe de chambre toute mouillée. Il alla vers la fenêtre. Le jour commençait à peine à se lever. Un lundi comme les autres. Des marchands plaçaient déjà leur étal sur la place. Des chevaux frappaient le sol de leurs sabots. Quelques cris s’élevaient, altercations habituelles des paysans qui se disputaient les meilleures places. L’homme se détourna de la fenêtre et se décida à faire sa toilette et à s’habiller.

La veille, lorsqu’il était revenu du dîner avec son ami Ryan, il se sentait dans un état qu’il n’avait pas connu depuis longtemps. La fin de la conversation avec Ryan l’avait plus bouleversé qu’il ne l’avait cru sur le coup : « l’homme n’est pas fait pour vivre seul ». Pourquoi une citation si commune de la Bible est-elle venue le chercher autant inférieurement ? 

En revenant à son hôtel, il avait décidé de se détendre à l’aide de son passe-temps favori : la lecture. Il aimait à cette occasion relire des livres qu’il avait aimés, en l’occurrence maintenant Paradise Lost de John Milton qui était devenu depuis peu son livre de chevet. En vieillissant, il comprenait mieux ce poème épique qui décrivait la Chute de l’homme détournant son regard de Dieu. 

Mais rien n’y fit. Son livre ne parvint pas à le calmer. D’anciennes émotions reprirent le dessus. Il avait alors décidé de ressortir le dessin d’une jeune fille. Il le gardait toujours avec lui et l’avait fait encadrer solidement afin qu’il ne se détériore pas. Cela faisait maintenant plusieurs années qu’il ne l’avait pas regardé, comme si le fait de l’avoir toujours devant les yeux auparavant faisait remonter trop de souvenirs douloureux. Il l’avait dès lors enfoui dans le fond d’un tiroir. La veille donc, il avait ressorti l’image. Il avait ensuite vidé les trois-quarts d’une bouteille de whisky en regardant le visage qui ressemblait trait pour trait à la Deirdre de son cauchemar.

***

Robinson résolut de se rendre à Bonsecours dès sa toilette terminée, sans prendre de déjeuner. Il voulait passer par les archives du deuxième étage afin de consulter les anciennes enquêtes de police, espérant trouver quoi que ce soit en rapport avec les nouvelles informations qu’il venait d’obtenir de son ami Ryan.

Quelques heures plus tard, Le détective était revenu des archives et était assis à son bureau quand le mouvement et les murmures se firent plus présents dans la grande salle. Kelly arriva en coup de vent, comme d’habitude.

— Et bien, chef ! Vous avez dormi ici ? dit-il en voyant la mine défaite de Robinson.

Le chef leva la tête en le voyant arriver. Kelly était toujours le premier arrivé d’habitude, mais pas cette fois.

— Toi aussi tu as une tête de déterré, lui dit le chef en lui souriant. 

— Oui, mais moi j’ai une bonne raison. Le bébé a encore fait des siennes cette nuit. Il a une sacrée voix, le petit, puis l’énergie d’un Kelly, ça c’est certain. 

Sur les entrefaites, Leclerc était entré à son tour presque en catimini au contraire de Kelly ; il n’était pas du genre à envahir la place. Leclerc était un homme effacé, ce qui lui servait bien d’ailleurs lors de ses interrogatoires et de ses investigations. On ne se méfiait pas de lui et cela le rendait redoutable. Il s’assit à son bureau et y déposa bruyamment une masse de documents, ce qui fit sursauter les deux autres compères qui ne l’avaient pas encore aperçu. 

— Leclerc, t’es une vraie petite souris toi, dit Kelly. Attention ! Un jour, je vais sortir le balai et je te poursuivrai à travers la pièce comme le petit rongeur que tu es.

— Tu verras, gros empâté, que je cours pas mal plus vite que toi ! 

Kelly lui montra son immense poing en riant. Après quelques autres blagues de la sorte, Robinson sonna la fin de la récréation. Il était temps de se remettre à l’ouvrage. 

— Vous savez que je suis allé rencontrer un ami. Il m’a appris un certain nombre de choses qui pourraient nous aider dans notre enquête.

— À propos du mort ! dit Kelly.

— Pas vraiment à propos de Mooney, mais surtout de ses relations… Et peut-être de ses ennemis. Mais avant de vous en parler, je veux connaître le résultat des recherches de Leclerc sur les groupes protestants de Montréal ?

— Oui, bien sûr. C’était ma priorité après ce que nous avons appris de la part de son frère. Je ne sais pas comment était Michael Mooney dans sa vie privée, mais le personnage public était plutôt détestable… Du moins pour les protestants. Ses écrits ont plus d’une fois soulevé les passions chez ses adversaires.

— Et ces adversaires, as-tu pu en identifier quelques-uns ?

— En fait, j’ai passé plus de temps à tenter de démêler les écheveaux que constituent ses relations avec les protestants.

— Mon ami m’a parlé de la Loge orangiste de Montréal. T’es-tu informé ce sujet ?

— Ces maudits orangistes, s’exclama Kelly, ce sont des fanatiques. Ils font régulièrement les clowns dans les rues de Montréal en criant contre les papistes et en chantant des louanges à l’Angleterre et à la Reine. Des foutus fanatiques, je vous le dis.

— C’est ton opinion, dit Leclerc. Moi, je serais plus nuancé.

— Ah bon ! Dis-moi alors que ce ne sont pas de vrais hurluberlus.

— Ce ne sont pas des hurluberlus, à moins que tu considères comme tels la fine fleur des hommes d’affaires de Montréal et du Canada. L’Orange Lodge regroupe une partie de la grande bourgeoisie riche du pays. On y retrouve des hommes qui ont leurs tentacules partout : la construction de trains, les grandes industries manufacturières, le commerce international, les banques et j’en passe.

— Et plusieurs en voulaient à Mooney ? demanda le chef. Tu as des noms ?

— Pas encore. Je soupçonne que ses problèmes ont à voir avec ce qu’il écrivait. Je n’ai pas eu le temps d’éplucher tous les articles de journaux écrits par Mooney. Il était intarissable, ce type.

— D’accord. Continue à t’y intéresser. De mon côté, je viens de faire des recherches dans les archives de police. Mon ami m’a parlé de ce que l’on appelle le massacre du canal de Lachine.

— Oui, effectivement, dit Kelly. Ce ne fut pas l’événement le plus édifiant de notre beau Canada. L’Acte d’Union venait à peine d’être décrété en laissant entrevoir qu’un pays neuf venait d’être créé, et nous nous comportions déjà comme dans les vieux pays.

— Ce qu’il faut savoir, c’est que plusieurs des entrepreneurs qui ont fait creuser le canal Lachine sont toujours des membres influents de l’Orange Club. Il y a des membres du conseil d’administration de banques qui ont financé le projet, des industriels connus et d’importants commerçants. Or, certains d’entre eux ont une part de responsabilités dans le massacre.

— Vous savez qui ?

— Difficile à dire maintenant. Je veux être très prudent dans mes affirmations. D’abord, plusieurs sont des hommes puissants qu’il faut aborder avec finesse, bien que cela ne m’ait jamais fait peur d’affronter les puissants. Toutefois, le plus important reste que je n’aime pas m’avancer sans preuve solide. Et des preuves, il n’y en a pas dans les dossiers d’archive de la police. Que des allégations tout au plus. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle on n’a pas donné suite à l’enquête.

— Qu’est-ce que nous avons alors ?

— Il me faut suivre une piste qui pourrait être prometteuse. Toujours dans les archives, j’ai découvert le nom d’un personnage qui a été arrêté plusieurs fois pour violence. Or, cet homme est un ancien soldat britannique qui a été démobilisé peu de temps après le massacre du canal de Lachine. Il est resté au Canada, puis s’est vendu comme mercenaire à ceux qui avaient besoin de faire exécuter de sales besognes, d’où son dossier criminel chargé. Depuis quelques années, on n’entend plus parler de lui. Il se tient à carreau. Je soupçonne qu’il est devenu l’homme de main attitré de certaines personnes qui le contrôlent. Kelly, penses-tu pouvoir le retrouver ?

— Chef, je vous en prie…, dit Kelly avec une moue dépitée. Vous douteriez de moi?

— Oui, bon! dit le chef avec un sourire. Je sais, rien ne peut t’échapper, et encore moins personne. Alors au travail.