Carcajou-Épilogue

Montréal vu du Mont-Royal en 1853

La veille, Montréal venait de recevoir sa première bordée de neige. Robinson, Londonien d’origine, avait mis un peu de temps à s’habituer au climat canadien tout au début. Ce n’était plus le cas maintenant. II aimait la froidure de l’hiver qui piquait les joues. Il aimait les amoncellements de blanc dans les rues qui faisaient damner les cochers. Il aimait la sorte de silence particulier qui envahissait la ville lorsqu’il neigeait. 

Ce jour-là, il avait été invité chez un vieil ami. En réalité, il avait indirectement sollicité cette rencontre par une série d’allusions discrètes. Son ami qui le connaissait bien avait compris le message et l’avait aussitôt invité à souper. Pour se rendre chez lui sur la rue Saint-Laurent, Robinson décida de marcher. De toute façon, les rues n’étaient pas encore bien déneigées et les véhicules passaient difficilement. Il voulait aussi prendre cette rare occasion de tranquillité pour se remémorer les faits saillants des événements des derniers mois en relation avec son enquête. 

Immédiatement après les révélations de Mary Ann Mooney, il avait pris la décision difficile de la ramener à Montréal afin qu’elle subisse son procès. Décision difficile, car il avait évalué que cette dernière était trop malade pour subir ce nouveau traumatisme. Comme il représentait les forces de l’ordre, il n’avait pas eu le choix dans les circonstances. Le Dr Morrin avait jugé bon d’accompagner la femme avec les policiers. Il ne voulait pas laisser seule sa patiente si fragile sans au moins un visage connu auprès d’elle.

Dès son retour à Montréal, le détective-chef avait donné l’ordre d’aller arrêter Catherine Sanders-Pakenham ainsi que les cinq autres femmes ayant participé au rituel de la nuit fatidique où Michael Mooney avait été tué. Les cinq femmes avaient protesté énergiquement, surtout leurs maris en fait qui découvraient par la même occasion les activités gardées secrètes par leurs épouses. Les femmes avaient nié en bloc avoir participé à une telle manifestation, argüant que ces accusations sans fondement provenaient de ragots et de rumeurs malsaines. D’ailleurs, elles n’avaient pas tout à fait tort d’élaborer ce système de défense, car il n’existait aucune preuve de leur présence dans la forêt cette nuit-là. Robinson était le premier à le reconnaître en se rappelant les « indices » que Leclerc et lui avaient trouvés sur place : quelques morceaux de bois résineux oubliés dans la clairière, trois couleuvres mortes et une corde de chanvre récupérée dans le manoir McTavish. C’était bien mince pour faire condamner qui que ce soit pour un tel carnage. 

La seule femme qui aurait pu corroborer les dires de Mary Ann Mooney était introuvable. Catherine ne demeurait plus au Pakenham Mansion. Plus personne d’ailleurs n’habitait le manoir. Il en avait appris un peu plus au sujet du couple Pakenham lorsqu’il avait rencontré le procureur Drummond, puisque Robinson lui avait promis de lui faire un compte rendu de son enquête. Drummond avait été navré d’apprendre que la personne responsable du meurtre était une aliénée mentale. Il était quand même obligé de la déférer à la Cour. 

Par contre, Drummond avait des nouvelles fraîches à donner à propos du couple Pakenham. Il lui avait confirmé que Catherine avait disparu peu de temps après le meurtre de Mooney. En fait, ses arrangements étaient sans doute déjà pris la dernière fois que Robinson l’avait rencontrée dans son étrange salon. Les policiers l’avaient cherchée. Des rumeurs circulaient voulant qu’elle soit retournée chez les Ojibwés de Sault-Saint Marie, là où était située la tribu de sa famille maternelle. On avait cru un temps qu’elle s’y était réfugiée. Or, les renseignements parvenus aux policiers par des informateurs de là-bas étaient formels : Catherine ne demeurait pas dans la tribu. Par ailleurs, le territoire des Ojibwés était l’un des plus vastes de toutes les tribus indiennes d’Amérique, plus de la moitié se trouvant dans des régions sauvages du nord des États-Unis et dans les territoires de l’ouest du Canada, là où ils régnaient encore en maître sur la nature. À l’époque, le Canada-Uni n’avait pas encore de service de police pour surveiller ces vastes territoires, la Northwest Mounted Police ayant été créée beaucoup plus tard. 

Il était certain qu’on ne retrouverait jamais Catherine Sanders-Pakenham. 

Pour Robinson, cette femme était la véritable coupable du geste posé par Mary Ann, laquelle avait été manipulée comme les autres par cette forte tête. Selon Drummond, elle avait au moins fait un bon geste avant de disparaître en lui faisant parvenir plusieurs cartons contenant des dossiers compromettants sur son mari. Le procureur y avait trouvé tout ce qu’il lui fallait pour prouver les multiples fraudes et les violences ciblées qu’il faisait subir à ses créanciers. Terrence Pakenham était actuellement en cellule en attendant son procès qui allait bientôt débuter. De plus, endetté comme il l’était, il n’avait pas suffisamment d’argent pour se payer les meilleurs avocats. Drummond n’avait aucun doute qu’il serait condamné à de nombreuses années de prison. 

Quant aux cinq femmes qui avaient participé à l’hallali, toutes furent relâchées faute de preuves et elles n’ont pas eu à subir de procès. Toutefois, elles ont payé très cher leur aventure. Il y eut quelques séparations parmi les couples. Évidemment, cela n’avait rien d’officiel, car le divorce et la séparation légale étaient encore rares et difficile, et le coût en était exorbitant. Mais quand une épouse se retrouvait du jour au lendemain sans un sou, habitant une petite bicoque du quartier Sainte-Marie, tous comprenaient ce qui s’était passé. 

Finalement, Mary Ann Mooney dut subir un procès. Comme elle avait déjà fait des aveux, la Cour devait juger si elle avait été responsable de ses actes dans cette affaire. Quelques médecins, dont le Dr Morrin, sont venus témoigner qu’étant donné sa santé mentale fragile et la consommation d’une drogue, Mary Ann était incapable de distinguer le bien du mal au moment du meurtre. La cour l’a condamnée à l’enfermement à perpétuité dans un asile d’aliénés. Mary Ann est donc retournée au Quebec Lunatic Asylum.

***

Robinson avait finalement été satisfait de la façon dont s’était terminée cette affaire complexe. Son équipe avait bien travaillé afin de débusquer les coupables. Rien n’avait été laissé au hasard. De plus, cette enquête lui avait permis de rencontrer une très charmante femme : Rosalie Cadrin-Dupuis. 

Il était maintenant arrivé en face de la porte de son ami, devant une plaque en cuivre toute neuve sur le parement : « Louis-Georges Brassard, Avocat ». Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre, un peu nerveux tout de même quant à la demande qu’il allait faire. 

Après un repas bien arrosé et parvenu au dessert, Robinson posa enfin la question qu’il avait si souvent retournée dans sa tête.

— Mon cher Georges, accepterais-tu d’être mon témoin à mon mariage avec Rosalie ? 

FIN