Chapitre 1: Un pont sur le Saint-Laurent

La colonne Nelson

C’était une belle journée d’été sur la place Jacques-Cartier. Bondé comme d’habitude, le marché laissait monter rumeurs et cris de toutes sortes. Des comptoirs brinquebalants, alignés dans un ordre aléatoire de part et d’autre de la place, étaient pleins de matériaux plus variés les uns que les autres. Il s’y vendait de tout dans le marché le plus important de la ville de Montréal : nourriture de la ferme bien sûr, mais aussi vêtements, souliers, bottes, bijoux de pacotille, breloques, et même des meubles censément antiques. Et cela se produisait dans un joyeux chaos où hommes, femmes et bêtes se côtoyaient sans vergogne. Véritable bazar à ciel ouvert !

Un homme contournait maintenant la colonne Nelson qui dominait la place. Construite quelques années auparavant, cette structure faisait la fierté de tous ceux qui étaient attachés à la couronne britannique. L’amiral Nelson, le vainqueur de Trafalgar, avait été le premier à ralentir Napoléon dans ses ambitions de conquête. Il avait donné aux Britanniques la suprématie des mers. En effet, il y avait de quoi être fier.

Émile Leclerc descendait maintenant la pente douce qui le menait à l’édifice Bonsecours, là où se trouvait notamment le poste de police. Il était l’un des quatre inspecteurs de la police de Montréal et l’adjoint de Silas Robinson, son chef. De prime abord, Leclerc ne payait pas de mine à le voir ainsi se frayer un chemin dans la foule. Pas très grand, il portait un habit marron défraîchi sur un veston de même couleur d’où ressortait la chaînette d’une montre à gousset. Une chemise blanche et un petit nœud noir en soie ressortaient à peine, à moitié cachés par le bouton supérieur fermant la veste. Une tête plutôt mince supportait un chapeau melon un peu trop grand pour lui. Il n’avait jamais aimé ces chapeaux arrivés d’Angleterre depuis peu. Mais son chef l’avait imposé à son équipe, allez savoir pourquoi !? Il devait donc le porter.

L’homme continuait sa route, bousculé parfois par des marchands trop pressés. Il restait indifférent, regardant devant lui sans voir. Son visage, aux traits doux, presque féminins, était impassible, ne montrant aucun signe de sentiment, hormis peut-être une certaine tristesse. Il s’accrochait au cartable qu’il tenait sous son bras comme à une bouée de sauvetage.

Leclerc venait de perdre sa mère. Jamais marié, sans enfant, il ne lui restait plus qu’elle depuis que son père était mort alors qu’il était encore jeune. Les dernières années, il s’en était occupé comme il avait pu, malade comme elle était. Il avait acheté un petit appartement dans le quartier Sainte-Anne et avait décidé d’y habiter avec sa mère et de lui consacrer tout son temps libre. Au surplus, son travail de policier, qu’il prenait beaucoup à cœur, était des plus exigeants. Dès lors, il n’avait aucune vie sociale. Comment aurait-il pu rencontrer l’âme sœur entre sa mère malade et un travail aussi prenant ? Maintenant, il se retrouvait tout fin seul.

La messe des funérailles avait eu lieu dans l’église Sainte-Anne qui venait à peine d’être construite en plein cœur de l’ancien faubourg Sainte-Anne. Le faubourg avait été annexé à Montréal une quinzaine d’années auparavant, en 1845. Sainte-Anne voyait déferler sur son territoire une foule d’immigrants poussés à l’exil par les grandes famines en Irlande. La population irlandaise y dominait nettement la minorité canadienne-française. 

L’église majestueuse était un bâtiment solide en pierres de taille. La façade à trois portiques encadrés de colonnes grecques supportait un clocher qui avait plutôt l’air d’un campanile. L’église était grande, mais les funérailles de la mère de Leclerc n’avaient pas accueilli beaucoup de monde : quelques policiers en uniforme, deux ou trois pleureuses et plusieurs voisins, Canadiens français uniquement. En effet, les communautés irlandaises et françaises vivaient ici dans deux univers séparés même s’ils étaient de même religion. Les funérailles de Canadiens français n’intéressaient pas les Irlandais, alors que ceux-ci étaient très nombreux à assister à celles de l’un des leurs.

La cérémonie avait été célébrée avec une certaine conviction par l’abbé Meaney, le directeur de l’église. Il connaissait Madame Leclerc pour s’être présenté chez elle à plusieurs reprises afin de la réconforter et, la dernière fois, pour lui donner l’extrême-onction. Il avait également eu l’occasion de rencontrer quelques fois Leclerc, l’un de ses fidèles paroissiens. L’abbé Meaney n’était pas le curé de l’église. Il n’y avait pas de curé à Sainte-Anne puisqu’elle était considérée comme une simple desserte de la paroisse Notre-Dame, seule paroisse officielle de la ville de Montréal. Or, la paroisse Notre-Dame était le fief des Sulpiciens et ces derniers n’autorisaient que des sulpiciens à être « desservants » des églises sous leur patronat. L’abbé était donc un sulpicien. La messe fut célébrée en français, Meany étant bilingue bien qu’Irlandais d’origine. 

Puis, le corps fut transféré dans un corbillard tiré par des chevaux. Leclerc s’apprêtait à prendre la suite du véhicule en marchant derrière, suivi de quelques femmes et d’un ou deux policiers qui semblaient là plus par devoir que par sympathie. La marche était longue jusqu’au cimetière Notre-Dame. Peu de gens voulaient entreprendre le périple. Au surplus, un enterrement au cimetière coûte cher. Heureusement que son patron avait insisté auprès des autorités municipales pour qu’une partie des funérailles soit défrayée par la ville. Le détective méritait bien cela.

En sortant de l’église, le desservant attendait les paroissiens pour leur laisser ses condoléances, comme le veut la coutume. Au moment où Leclerc s’arrêta auprès de lui et après les salutations d’usage, il lui dit :

— Vous êtes un bon paroissien, monsieur Leclerc, et aussi un bon policier à ce qu’on dit.

— Pour ce qui est d’être bon paroissien, je l’espère. En revanche, un bon policier, c’est certain.

— Pouvez-vous venir me voir à ma résidence de la rue Bassin à votre retour du cimetière ?

Le directeur lui donna son numéro de porte, lui serra la main avec chaleur et lui renouvela ses condoléances.

Lorsque Leclerc revint du cimetière, il se rappela l’invitation de l’abbé. Il alla directement frapper à sa porte. C’était une maisonnette modeste, mais bien entretenue. Quatre fenêtres en façade et deux chiens assis sur le toit en pente. Elle avait été construite pour une famille et semblait à Leclerc bien grande pour un homme seul. Il faut dire que les Sulpiciens ne lésinaient pas en ce qui a trait au logement des confrères qui œuvraient dans leur desserte.

Le prêtre l’accueillit avec autant de chaleur que lorsqu’il l’avait quitté. L’intérieur de la maison était propre, mais on sentait un certain laisser-aller dans les détails. Il n’était vraisemblablement pas dans les habitudes de l’abbé de faire du ménage à fond. Son hôte le fit asseoir à la table de cuisine, lui offrit une tasse de café que Leclerc accepta avec gratitude, puis la conversation s’engagea.

***

Leclerc arriva enfin en face du Bonsecours Market. Cet immeuble de facture classique avait belle allure. Il dominait son environnement par sa majesté et son élégance. Ce qui frappait au premier abord était son immense coupole surmontée d’un clocheton. En revanche, on restait ébloui par ses dimensions en largeur, avec ses cinq entrées en façade dont la principale était cachée par un portique en forme de temple grec.

Comme toujours, une foule hybride se massait aux alentours, qui pour chercher des documents à l’hôtel de ville, qui pour assister à un congrès quelconque, qui pour aller faire l’achat de viande dans les sous-sols. À droite de l’édifice, on trouvait une entrée plus simple gardée par un planton en uniforme : c’était l’entrée du poste de police. Quand Leclerc approcha, le policier le reconnut et le salua. Le détective poussa la lourde porte, s’engagea dans le hall et monta lentement les marches qui menaient à l’étage, là où les bureaux de la police étaient disposés. Il ne s’arrêta pas à l’entrée principale qui accueillait les civils venant faire des demandes ou des criminels qu’on amenait en cellule. Il poussa un peu plus loin et, sans cogner, entra dans le bureau des détectives.

Le bureau de détective était resté longtemps cantonné dans le grand espace de la police qui regroupait des policiers en uniforme, des petits bureaux éparpillés de-ci de-là et des armoires contenant fusils, matraques et autres instruments. On avait installé de simples cloisons dans un des coins de la salle pour fermer le bureau des détectives. Celui-ci étant devenu trop étroit, sans parler de l’absence totale de discrétion, on avait décidé d’agrandir le poste de police à l’étage et de fournir aux détectives un bureau digne de ce nom.

Quand Leclerc entra, ses trois collègues se levèrent spontanément pour venir lui serrer la main et lui laisser leurs condoléances. Le chef Silas Robinson s’excusa de n’avoir pu assister aux funérailles compte tenu d’un cas difficile qui lui avait demandé tout son temps.

— Je sais, chef. Vous n’avez pas à vous excuser. Merci d’être intervenu pour faire payer les coûts de l’enterrement par la ville.

— C’était la moindre des choses. Est-ce que les funérailles furent dignes de ta mère ?

— On ne peut plus. Je n’ai pas à me plaindre.

— Tu sais que tu ne devrais pas être là. Je t’avais donné une semaine de congé.

— Oui, et je vous en remercie. Mais que voulez-vous que je fasse dans mon appartement vide à me morfondre ?

Jack Kelly, un grand gaillard d’irlandais, se jeta sur lui et le serra fort dans ses bras. Il avait la larme à l’œil. Toujours en train de se chamailler avec lui d’habitude, il avait laissé tomber les gants pour l’occasion, sachant jusqu’à quel point sa mère était importante pour son collègue.

Enfin, le petit dernier, Robert Morin, était un jeune homme dans la mi-vingtaine. Il s’approcha avec un visage triste d’où ressortait un début de moustache qu’il laissait pousser afin de ressembler à son chef, mais cela ne l’avantageait guère. Morin se demanda quelle attitude prendre et se résigna à simplement serrer la main à son collègue sans dire un mot.

Tous retournèrent à leur bureau afin de reprendre leurs occupations. Le lundi matin était la période du compte-rendu de la semaine pendant laquelle on passait en revue les faits saillants, les crimes résolus et ceux qui ne l’étaient pas encore. Et ce n’était pas le travail qui manquait dans cette ville de 90 000 habitants, la plus grande du Canada et l’une des plus importantes en Amérique du Nord.

Depuis qu’il était entré en fonction, il y a huit ans de cela, Robinson avait commencé par former son équipe en engageant Leclerc qui venait d’obtenir son diplôme de droit. Il avait été auparavant son adjoint dans son agence de détective privé. Peu de temps après, c’était au tour de Kelly de se joindre à l’équipe. Il avait longuement patrouillé en uniforme dans les bas-fonds de Montréal et il en connaissait tous les secrets. De plus, avantage certain, il était l’un des rares à savoir lire et écrire dans le service de police. Enfin, Morin était un constable en uniforme lorsqu’il avait été remarqué par Robinson pour sa perspicacité lors d’une enquête antérieure. Il l’avait introduit dans son équipe quelques années plus tard. 

Silas Robinson avait grandement modernisé les outils et surtout les manières de faire de la police depuis qu’il était entré en fonction. La première chose fut de créer des archives et de maintenir à jour les dossiers de tous les criminels. De plus il avait instauré une procédure très minutieuse lors de la découverte d’un cadavre, en protégeant la scène de crime et en l’examinant avec le plus grand soin. Il demandait à Leclerc de prendre des notes exhaustives et même lui faisait dessiner la position exacte de chaque cadavre. L’ensemble du matériel était répertorié et gardé soigneusement dans les archives. 

Depuis quelque temps, Leclerc tannait son chef afin qu’il achète un appareil qui prenait des photographies des objets et que l’on pouvait conserver sur des plaques de cuivre, pour ce qui est des daguerréotypes, ou même sur du papier pour les modèles plus récents. Les détails en étaient beaucoup plus précis qu’un dessin composé à la va-vite. 

Le chef disait que son budget ne lui permettait pas de faire cet achat. Pourtant, Robinson avait fait des pieds et des mains auprès de la ville pour dégager les sommes nécessaires. Il avait finalement eu gain de cause et avait acheté un appareil d’invention plutôt récente : une chambre de Chevalier. Elle avait la particularité de pouvoir se transporter facilement et de faire des photographies dans n’importe quelle circonstance à l’extérieur. Leclerc avait demandé également que l’on vide l’une des réserves de conciergerie — une pièce fermée sans fenêtre — afin de pouvoir en faire une chambre noire, une nécessité pour développer les photographies.

— Qu’avons-nous sur le feu ? demanda Leclerc.

— Un autre cas de trouble avec les charretiers, répondit Kelly.

— Mais encore ?

— Il y a eu une très grosse bagarre au port. Les charretiers ont voulu s’en prendre à une agence de transport employée par le Grand Tronc.

— Et pourquoi donc, Dieu du ciel !

— On voit que tu ne t’intéresses pas à la vie des petites gens, Leclerc, dit Kelly qui ne pouvait s’empêcher de recommencer à se colleter avec son collègue. Ces agences, ce sont des exploiteurs. Ils ont des contrats d’exclusivité avec les grandes compagnies qui font transporter leur farine, leur blé et leur potasse. Ces agences cassent les prix et coupent l’herbe sous les pieds des petits charretiers. Ceux-ci n’ont parfois qu’un seul cheval et une seule charrette. Leur gagne-pain est menacé de plus en plus.

Ce fut au tour de Robinson de prendre la parole.

— Écoute Kelly, nous, on ne fait pas de politique. On ne se demande pas qui a tort ou raison. Cependant, lorsqu’il y a une bagarre où il y a eu des morts, là c’est notre affaire.

— Combien de victimes ?

— Deux morts. La bagarre s’est passée le jour même des funérailles de ta mère. Un groupe de charretiers s’est rassemblé en face de l’agence de Toussaint Lecompte. Ils ont voulu entrer, mais on les en a empêchés à coup de bâton. À la fin, deux hommes sont restés sur les pavés.

— Je suppose que vous n’avez pas encore arrêté les coupables ?

— Tu sais comment ça se passe dans ces cas-là. Personne ne veut parler ou encore on s’accuse mutuellement. Mais nous avons des indices et nous allons les attraper, tu peux être certain de cela.

— Je n’en ai aucun doute, chef. De mon côté, j’aurais une requête à vous faire.

— Ah bon ! Ce serait à quel sujet ?

— Il s’agit d’une disparition.

— Nous ne nous occupons pas des disparitions, tu le sais bien. C’est au service de police qu’il faut demander cela.

— Je le sais bien, chef. Mais vous connaissez comme moi la façon de faire des policiers en ce qui concerne les disparitions d’adultes. Ils s’en occupent lorsque la personne revient au bercail… pour clore le dossier.

— Que veux-tu, Leclerc. Ce n’est évidemment pas une priorité de rechercher des gens qui peuvent disparaître pour toutes sortes de raisons : dispute de ménage, dettes non payées ou simplement envie de changer d’air. De plus notre pays est immense. Il y a beaucoup de place pour se cacher ou pour passer inaperçu. Comment as-tu appris pour cette disparition ?

— De façon plutôt inattendue lors d’une conversation privée. C’est un peu délicat.

— Dis toujours. Nous sommes entre nous.

— Voilà ! Le prêtre qui a célébré les funérailles de maman dirige la paroisse Sainte-Anne depuis plusieurs années. C’est un prêtre formidable. Il ne s’occupe pas seulement des âmes, il soigne aussi les malades et vient en aide aux plus pauvres. Il applique concrètement les préceptes de l’Évangile. Il tente d’aider les paroissiens du mieux qu’il le peut. Il s’est bien occupé de maman aussi lorsqu’elle était malade.

— Bien content de savoir cela. Et alors ?

— Ce prêtre (il s’appelle Adrian Meaney) connaît une femme de la paroisse qui vient faire régulièrement le ménage chez lui. Il l’apprécie beaucoup, d’autant que c’est une bonne paroissienne qui participe également à ses bonnes œuvres.

— Des gens bien, à ce que je vois.

— Je ne sais pas pour la femme, mais pour l’abbé, je peux vous l’assurer.

— Que se passe-t-il donc pour que tu nous en parles aujourd’hui ?

— Après les funérailles de maman, Monsieur Meaney m’a demandé de passer chez lui pour bavarder. Mais ce n’était pas une simple conversation banale. Il était inquiet. Ça se voyait dans son attitude. Il a commencé par me parler de sa maisonnette en s’excusant du désordre. Depuis un bout de temps, il demandait à une paroissienne de venir faire du ménage chez lui. Elle était parfaite selon lui : ponctuelle, très propre. De plus, elle n’exagérait pas sur le salaire demandé. Vraiment, il l’appréciait beaucoup.

— Et alors ! t’es en train d’écrire un roman ou t’as une requête à nous demander ? Vas-tu enfin aboutir ? dit Kelly, excédé de voir son collègue prendre tout son temps.

— J’y viens ! Après beaucoup d’hésitations, Monsieur Meaney m’a fait part de son inquiétude. Sa paroissienne si ponctuelle d’habitude n’était pas réapparue depuis des semaines, ni à la paroisse, ni dans ses bonnes œuvres, ni chez lui non plus. Il était même allé frapper à sa porte quelques jours auparavant, sans réponse. Il avait interrogé quelques voisins, lesquels ne l’avaient pas vue non plus. De toute façon, elle semblait tellement discrète que peu de voisins connaissaient même son existence. Sachant que je suis policier, il m’a donc demandé comme une faveur d’effectuer une recherche sur sa disparition, se disant que nous avions plus les moyens que lui pour ce genre d’enquête.

— C’est tout à son honneur de se préoccuper ainsi de ses paroissiens, mais que pouvons-nous faire de plus ? Avait-elle de la famille ? A-t-il tenté de joindre ses parents ?

— C’est une femme seule. Elle a perdu ses deux parents et se débrouille comme elle peut depuis ce temps. Monsieur Meaney ne pouvait pas dire si elle avait de la famille à Montréal. Je l’ai déjà dit : c’est une femme très discrète.

— Elle serait donc disparue soudainement sans prévenir personne ?

— C’est exactement cela. En tous les cas, elle n’a jamais prévenu le prêtre qu’elle s’en allait quelque part, ni pourquoi elle partait. Donc, à l’heure actuelle, on sait que cette femme n’est pas réapparue dans le quartier ni à la paroisse ni ailleurs depuis au moins deux semaines

— Tu crois que cette disparition ne ressemble pas aux autres profils de disparition que nous connaissons ?

— C’est pour cela que j’en parle. Une femme peut disparaître pour plusieurs raisons, mais dans ce cas-ci, il ne semble y en avoir aucune. Elle s’est tout simplement évaporée.

— Et ça t’inquiète ? Tu penses à quoi ?

— C’est peut-être ma formation qui me fait dire cela : et si elle avait été enlevée ou pire encore assassinée !?

— Enlevée ? Ce serait étonnant. Elle semble vivoter avec très peu d’argent et comme tu le sais, c’est la raison principale des enlèvements : l’argent. Tu vois d’autres raisons ?

— Ça pourrait être l’enlèvement par quelqu’un qui aurait voulu simplement la marier, du genre « enlèvement des Sabines ».

— Pourquoi un homme aurait-il fait cela alors que cette dame semblait totalement disponible, sans attaches ni enfant ?

— Et si elle avait résisté ? Si elle n’avait pas voulu de lui ?

— Toujours possible, mais peu probable à mon avis. Ton abbé aurait sûrement perçu son inquiétude à un moment donné. Une autre raison d’une disparition est la vengeance. Mais pourquoi dans ce cas précis ? Un mari jaloux ? On se venge d’une conjointe parce qu’on la déteste ou qu’on veut récupérer son enfant. Or, dans ce cas, il n’y a ni mari jaloux, ni enfant, ni même ennemi. Non, je ne crois pas que ce soit un enlèvement.

— Alors ce serait un assassinat, dit Leclerc en baissant la tête. Peut-être… peut-être !

— N’allons pas trop vite en affaires, Leclerc. Quel est le nom de cette dame ?

— Marie-Louise. Je n’ai que son prénom pour le moment. Si vous le permettez, je vais retourner chez Monsieur Meaney pour il lui dire que nous enquêtons au sujet de Marie-Louise.

— Tout à fait, c’est la chose à faire. Je te laisse aller le rencontrer. 

***

Cet après-midi-là, Leclerc était retourné rencontrer l’abbé pour lui annoncer qu’il enquêtait officiellement sur la disparition de Marie-Louise. Ce dernier l’avait laissé entrer bien qu’il s’apprêtait à aller faire ses visites paroissiales. Comme il s’agissait de Marie-Louise, il était curieux de savoir ce que le détective avait à lui annoncer.

Pendant que Meaney préparait le café, Leclerc prit le temps d’examiner l’intérieur de la maisonnette qu’il n’avait pu qu’entrevoir dans sa rencontre précédente. Elle était aménagée pour répondre aux besoins d’une personne seule. Une grande bibliothèque prenait tout le mur aveugle en face, probablement des livres de théologie et de spiritualité. Le détective esquissa un petit sourire en pensant à son chef qui se serait immédiatement dirigé vers la bibliothèque afin de feuilleter quelques livres, lui qui avait reçu une formation en théologie à l’Université d’Oxford dans une vie antérieure.

On pouvait aussi entrevoir par la porte ouverte de l’une des chambres, là où le prêtre dormait, un prie-Dieu et un livre de prières. Il s’agissait sans doute d’un breviarium romanum, un bréviaire écrit en latin toujours à la portée de main de tout prêtre digne de ce nom. Une autre chambre avait été transformée en bureau. La table devant laquelle il était assis se situait dans le plus grand espace de la maisonnette qui tenait lieu à la fois de cuisine et de salle à manger. C’était un arrangement typique des familles modestes où la vie quotidienne se déroulait dans ce lieu de jour comme de soir. Peu d’intimité en l’occurrence. Enfin, un escalier bancal occupait un coin, lequel devait mener à l’espace supérieur, vraisemblablement le grenier.

Le prêtre revint avec deux tasses de café et s’assit de l’autre côté de la table.

— Avez-vous des nouvelles ? demanda-t-il à Leclerc.

— Je ne dirai pas cela. Je suis simplement venu vous annoncer que nous allons mener une enquête sur la disparition de votre paroissienne.

— C’est vrai !? Si vous saviez comme je vous suis reconnaissant. C’est une si bonne personne et je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur.

— Parce que vous pensez qu’il aurait pu lui arriver un malheur ?

— C’est une façon de parler. Vous savez comment vont les choses dans une grande ville comme la nôtre.

— Si vous le permettez, j’aurais besoin d’un peu d’informations à son sujet.

Après avoir sorti un carnet et un crayon de son cartable, l’enquêteur s’installa sur la table et demanda à Meaney.

— Le nom de votre paroissienne, c’est bien Marie-Louise ?

— C’est exact. Marie-Louise Alarie.

— C’est le nom qui est inscrit dans les registres civils ?

— À ce que je sache, oui.

— Vous ne semblez pas certain ?

— Je n’ai pas vérifié dans les registres civils. C’est par ce nom qu’elle demandait de se faire appeler.

— Pourtant vous me sembliez assez proche de votre paroissienne. Et vous n’êtes pas certain de son nom ?

— Oui, évidemment ! J’en suis certain. Mais vous savez, c’est une femme très discrète sur sa vie privée. Elle ne se livre pas beaucoup. 

— Pourtant, un prêtre, c’est quelqu’un qui reçoit beaucoup de confidences.

— Tout dépend du contexte. Nous recevons effectivement beaucoup de confidences en confession. Mais ces confidences sont régies par le secret de la confession. On ne peut jamais les révéler sous peine d’excommunication.

— Comme tout bon catholique, je suis bien au courant de cette règle. Cela dit, il serait possible que Marie-Louise vous ait révélé des choses en confession ?

Le prêtre se contenta de garder un silence obtus devant cette question. Il n’avait pas l’intention d’y répondre, cela paraissait évident. Leclerc changea de stratégie.

— Savez-vous si Marie-Louise avait de la famille à Montréal ?

— Non. En tous les cas, elle ne m’en a jamais parlé.

— Pouvez-vous me dire si, à votre connaissance, elle avait des ennemis ?

— Grand Dieu, non ! C’est l’une des femmes les plus gentilles et les plus douces que je connaisse.

— Avez-vous une petite idée sur ce qui aurait pu la pousser à disparaître ?

Meaney baissa la tête et hésita un peu. Il finit par répondre en hochant la tête.

— Je ne vois pas… non, je ne vois pas.

Le prêtre releva la tête pour s’apercevoir que le détective le regardait fixement.

— Désolé, monsieur Leclerc, je ne vous aide pas beaucoup, n’est-ce pas ?

— Ça ne fait rien, Monsieur, dit Leclerc en resserrant son carnet et son crayon dans son cartable. Nous allons travailler pour la retrouver. Ne vous en faites pas.

— Je vous en suis très reconnaissant.

Sur ce, Leclerc se leva et prit congé.