CHAPITRE 12- Un pont sur le Saint-Lautrent

Erin

Robinson et Kelly étaient partis à pied pour le bordel de Madame Simone. Kelly n’arrêtait pas de parler de son petit Declan qui se remettait vite. Il était si content de voir que sa famille se portait bien. Toujours aussi loquace, il ne tarissait pas d’éloges sur sa femme Nora qui avait été durement touchée par la maladie de son fils.

Il raconta à son chef que Nora venait d’une famille irlandaise de Cork, une grande ville en Irlande de l’Est. Contrairement à beaucoup d’Irlandais de Montréal arrivés à la suite des grandes famines, son père gagnait bien sa vie comme forgeron en Irlande. Mais l’homme avait la bougeotte. Il cherchait une meilleure vie pour ses enfants. En Irlande, les horizons étaient bouchés pour lui. À Cork, il voyait partir les navires pour le Canada. Un jour, il annonça qu’il avait vendu sa forge et que la famille partait. C’est comme ça que Nora s’est retrouvée ici. Kelly l’avait connue jeune policier et il l’avait marié peu de temps après l’avoir rencontré. Nora, c’était la sienne; il le savait.

— Et je suis encore amoureux d’elle, chef.

— T’es bien chanceux.

— Vous aussi, chef, avec votre Rosalie. Comment vont les enfants ?

— Aimé est au Collège de Montréal.

— Ne me dites pas qu’ils vont en faire un prêtre.

— Aucune crainte. Il veut être avocat.

— C’est presque pire. Pauvres de vous. Et la petite…

— Thérèse ? Oh, elle suit sa mère partout, même à l’Asile. Elles se ressemblent tellement, ces deux-là.

Le fait de parler de leurs enfants rendait souriants les deux hommes. Ils continuèrent à marcher tranquillement jusqu’à ce que Robinson demande à Kelly.

— Parle-moi donc de madame Simone ?

— Oh, Simone, c’est une tout autre histoire que celle de ma Nora.

Kelly raconta ce qu’il savait de madame Simone. Il connaissait déjà la maison de Madame Simone alors qu’il était encore constable. Cela faisait plus de dix ans. Madame Simone était indestructible. Elle avait passé à travers toutes les épreuves imaginables. À quinze ans, elle commençait déjà à faire la putain sur les trottoirs de Montréal. Elle en avait déjà vu de toutes les couleurs. Puis, elle avait été accueillie dans un bordel tenu par une femme qui l’avait pris sous son aile. La tenancière avait remarqué son sens des affaires et de l’organisation. Madame Simone savait à peine lire et écrire, mais elle savait compter. C’était une femme de tête. De plus, elle n’avait pas froid aux yeux ; elle se faisait respecter des clients. Quand la tenancière a décidé de prendre sa retraite parce qu’elle s’était mariée avec un riche homme d’affaires, c’est Simone qui tout naturellement, avait repris les guides de la maison.

Il se souviendra toujours de la première fois qu’il avait dû intervenir chez elle. Il était en costume de policier. Il s’attendait à trouver un matamore frappant l’une des filles. Il trouva bien le matamore, mais étendu par terre, une immense bosse derrière la tête. Un travail impeccable de la part de Madame Simone et de son gros bâton qu’elle gardait toujours derrière le comptoir. L’homme a dû être transporté à l’Hôtel-Dieu. 

Kelly a tout de suite été impressionné par la femme. De plus, elle avait le sens de la répartie. Lorsqu’il s’apprêta à quitter la maison, elle lui dit en souriant : « finalement, monsieur le policier, j’ai décidé de ne pas porter plainte ». Porter plainte, alors qu’elle venait d’envoyer un type à l’hôpital. C’est à ce moment-là que Kelly lui demanda de l’appeler par son prénom. Il avait compris une chose : ceux qu’on appelle les ivrognes, les quêteux et les prostituées pouvaient devenir les meilleurs alliés de la police si on les respectait et si l’on savait s’y prendre avec eux.

Les deux hommes arrivèrent finalement devant la porte de la maison close. Avant d’entrer, Kelly dit à son chef de l’attendre afin de préparer le terrain.

— On me connaît ici et on me fait confiance. Mais vous, elles ne vous connaissent pas.

Il entra et trouva Madame Simone derrière un comptoir où elle tenait le bar. Quand elle le vit, elle lui lança.

— Hey ben, mon Jack. T’aimes ça venir ici. Ça doit être pour mes beaux yeux.

— Les tiens et ceux des autres filles.

— Je te l’ai déjà dit : tu n’as qu’à choisir. Pour toi, c’est cadeau.

— Très généreuse, ma Simone. Je te l’ai aussi répété : j’ai tout ce qu’il faut à la maison.

— Oui, je sais ça. Ta Nora. Ça doit être une sacrée femme pour t’endurer jour après jour.

— T’as pas idée ! C’est vrai que c’est une sacrée femme. Mais je ne suis pas venu discuter de mes amours avec toi. Agathe est ici aujourd’hui ?

— Oui. Elle est occupée, mais il n’y en aura pas pour très longtemps. Ce client-là, il est rapide sur la gâchette. Veux-tu un thé ?

— Simone, je me suis permis de venir avec mon chef. Il est dehors.

La tenancière le regarda avec méfiance en disant.

— Ouais!

—  C’est lui qui a sorti Ronco de chez toi, tu te souviens?

— Je me souviens, mais je ne le connais pas, ton chef. Toi, je te connais.

—Tu peux avoir totalement confiance en lui. Moi, je lui confierais ma vie sans hésiter.

Après un moment d’expectative, Simone lui répondit.

— Les amis de mes amis sont mes amis.

Kelly fit entrer Robinson. Les présentations eurent lieu sans trop de chaleur.

— Je vais faire du thé, dit Simone.

— J’en prendrais bien un vrai cette fois. Il est trop tôt pour ton fameux whiskey.

— Je vais aller te préparer ça, dit Simone en regardant du coin de l’œil Robinson.

Après un temps, Simone revint avec trois tasses de thé, suivie d’Agathe et du client qui trottinait derrière elle pour sortir au plus vite en essayant de ne pas se faire remarquer. La fille s’assit dans le fauteuil le plus près de Kelly, elle s’empara de l’une des tasses que lui offrait Simone tandis que les détectives prirent les deux autres. Simone repartit derrière en disant : « je vous laisse ».

Agathe était une femme dans la mi-vingtaine. Le corps un peu enveloppé, elle n’était pas particulièrement jolie, mais un certain charme émanait d’elle. Le teint mat, les cheveux noirs de jais et les yeux légèrement bridés trahissaient ses origines indiennes. Kelly présenta son chef et lui dit qu’elle pouvait avoir confiance en lui. Agathe hésita tout en buvant quelques gorgées de son thé. Elle finit par demander.

— Vous vouliez me voir ? Pourquoi ? Vous voulez que je parle de notre ami Ronco ?

— Entre autres choses, oui, dit Robinson. Il paraît que tu es sa préférée.

— Le trou-du-cul. Je m’en passerais bien.

— Tu continues à le voir ?

— Je fais ça pour Madame Simone et pour les autres filles. Si c’est pas moi, il va nous le faire payer à toutes. J’ai appris que vous l’aviez arrêté ?

— On l’a arrêté et il est en prison.

— Vous allez le garder en prison ?

— Ça dépend. Allez-vous porter plainte contre lui ?

— Voyons, monsieur le policier, vous savez bien que ce sont des choses qu’on fait pas. Quand le juge voit arriver la greluche pour témoigner, il est tout de suite prêt à rendre un non-lieu avant qu’on ait ouvert la bouche.

— C’est pas faux… je voulais aussi te parler de la petite Erin. Tu la connais bien, je pense ?

— Ah oui, la petite Erin…

— Sais-tu où elle est passée ?

— Ben non, justement. Ça doit bien faire trois semaines ou un mois que je l’ai pas vue.

— Que lui est-il arrivé selon toi ?

— J’ai pas idée. Je n’ai pas eu de nouvelles d’elle depuis ce temps-là.

— Et cela ne t’a pas inquiétée ?

— Oui et non. Erin venait à temps partiel seulement et pas de façon régulière.

— Et ta patronne permet cela ?

— Rarement. Dans le cas d’Erin, elle a fait une exception. Tu devrais la voir, la pauvre petite. Ma patronne a dû avoir pitié d’elle.

— Pourquoi ? Elle est malade ? Chétive ?

— Pas chétive, non. Elle est de taille moyenne, même un peu grande pour une fille. Elle est plutôt mince aussi, mais pas de façon maladive. Non, ce qui frappe chez elle, c’est plutôt son visage. Elle doit bien avoir entre 22 et 23 ans, des cheveux châtains, une petite bouche et un nez en trompette. Mais ce qui frappe le plus dans ce visage, ce sont ses grands yeux bruns, comme si elle avait toujours l’air surprise par la vie. On lui aurait donné entre 13 ou 14 ans à voir ce beau petit minois. C’est pour cela qu’on l’appelle la petite Erin. Elle a l’air d’une enfant.

— C’est ça qui plaît à Ronco ?

— Peut-être. Ce qui lui plaît surtout, c’est qu’il peut faire d’elle ce qu’il veut. Pauvre petite ! Elle venait parfois pleurer dans mes bras tellement il la faisait souffrir.

— Connais-tu un peu son histoire ?

— Bah, c’est la même histoire que pour toutes nous autres. Elle est arrivée ici avec la vague des immigrants irlandais qui fuyaient la famine. Elle a perdu ses deux parents morts du typhus en 1847. Elle devait avoir alors 8 – 10 ans. Elle a été prise en charge pour un temps par les Sœurs. Mais dès qu’elle a eu quinze ans, il a fallu qu’elle se débrouille.

— Ouais ! Une vie de petite misère quoi !

— Vous l’avez dit.

— Il n’y a donc personne qui l’a aidée pendant tout ce temps.

— Y’a pas grand monde qui veut aider des putains comme nous.

— J’ai entendu dire qu’une certaine Marie-Louise venait de temps en temps chez vous pour vous aider.

— Ah oui, la bonne sœur.

— Marie-Louise n’était pas une religieuse ?

— Non, mais c’était tout comme. Ici, on l’appelait comme ça parce qu’elle disait pas mal de bondieuseries. Elle voulait même parfois que l’on prie ensemble.

— Ça ne devait pas faire l’affaire de ta patronne, ça ?

— Elle l’endurait. C’est vrai que la bonne sœur arrivait parfois avec des paniers de nourriture. Vous le savez peut-être pas, mais il y a des temps de vaches maigres même dans un bordel. Puis, elle faisait beaucoup de bien à Erin. Chaque fois que la bonne sœur venait, Erin était plus contente, presque heureuse.

— Donc, Marie-Louise connaissait Erin.

— Certainement. C’est avec elle qu’elle parlait le plus souvent quand elle venait. Je pense qu’elle essayait de sortir Erin de sa misère. C’était pas facile. La petite n’a pas d’instruction. Qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse à part ce qu’elle fait déjà : servante dans une maison de riches où elle est payée un salaire de misère !

— Parce que c’était ça, son autre job à temps partiel ?

— Ben oui. Comme ses patrons n’avaient pas besoin d’elle souvent, elle devait se trouver un autre job. Qu’est-ce qui reste pour une fille comme elle, vous pensez ?

— Sais-tu où elle travaille ?

— Elle m’a déjà parlé d’une maison dans le quartier Saint-Antoine, mais je ne connais pas l’adresse.

— Connais-tu au moins le nom des gens chez qui elle travaille ?

— Non plus. Je peux dire seulement qu’elle travaillait là sous son vrai nom : Margaret O’Brian. Erin, c’était son nom de pute.

Kelly sortit un carnet et un crayon de sa poche, puis il écrivit le vrai nom d’Erin et le quartier où elle avait son autre job. Il suivait ainsi les directives de Robinson qui trouvait très important de noter toutes les informations que les témoins pouvaient donner, même les plus insignifiantes.

— Quand est-ce que tu as vu Erin pour la dernière fois ?

— Je l’ai déjà dit, il y a trois semaines ou un mois.

Kelly continua à écrire avec application dans son cahier.

— J’aime tellement ça te voir écrire. J’aurais bien aimé apprendre moi aussi.

— Il est encore temps, Agathe, dit Kelly.

— C’est trop tard pour moi. Je suis trop vieille.

Kelly la regarda avec tristesse. Robinson continua.

— Est-ce que tu te souviens de la dernière fois où tu l’as vue ?

— Oui, elle était même tout heureuse. Elle venait de voir la bonne sœur.

— Donc, rien qui aurait pu laisser entendre qu’elle aurait… comment dire…

— … Qu’elle aurait voulu se jeter dans le fleuve ? Non, c’est certain. Ce n’était pas le genre d’Erin. Cette fille était beaucoup plus forte que ça, même si ça paraissait pas vraiment. Puis elle avait des rêves…

— Des rêves ?

— Oui, ça arrive parfois qu’on a des rêves. Elle disait qu’elle connaissait quelqu’un qui allait la sortir d’ici. Moi, j’ai perdu mes illusions depuis longtemps, mais Erin était encore… comment on dit ça?… Elle était innocente… 

— Quelqu’un ? Qui ?

— Elle n’a jamais voulu me le dire.

Kelly noircit avec minutie son cahier d’une réflexion qui allait devenir fort utile, il l’espérait.

— C’est pour ça qu’elle était contente la dernière fois que tu l’as vue ?

— Pour ça, oui. Mais surtout pour les vêtements que la bonne sœur lui avait apportés.

— Les vêtements ? Ça lui arrivait souvent d’en apporter ?

— Assez souvent. La bonne sœur est une bonne couturière. Il lui arrivait parfois de travailler pour elle-même et pas seulement pour sa manufacture. Elle faisait ses robes, vous savez. Quand elle trouvait qu’elle en avait trop, elle les apportait ici. Comme Erin est à peu près de la même taille que la bonne sœur, c’est surtout elle qui en profitait.

Robinson fixa intensément l’une des fleurs du tapis qu’il avait à ses pieds. Kelly reconnaissait cette attitude chez son chef. Quand il lui arrivait d’être ainsi, son adjoint savait que quelque chose se passait dans son cerveau en ébullition. Quelque chose d’important.

— Tu dis qu’elle avait apporté plusieurs robes ?

— Ben oui. Ça m’a surprise parce que c’était la première fois qu’elle faisait ça. D’habitude, elle arrivait avec une robe à la fois. Cette fois-là, il y en avait trois, puis avec des souliers aussi.

Kelly compris enfin avec un peu de retard sur son chef où celui-ci voulait en venir.

— La dernière fois que tu l’as vue, est-ce qu’elle portait l’une de ces robes ?

— Oui, ça je m’en rappelle bien. Il y avait une belle robe marron avec un ruban de soie à motifs écossais. Ça m’a frappé parce qu’il y avait des souliers avec le même genre de ruban de soie sur le dessus. Je me suis dit que la bonne sœur avait sûrement fait ça elle-même. C’était beau et bien fait, pas comme ce qu’on trouve maintenant dans le prêt-à-porter. Erin était très contente de la mettre. Elle disait qu’elle allait voir quelqu’un et qu’il la trouverait belle.

Robinson et Kelly se regardèrent en sachant exactement ce que pensaient l’un et l’autre.

— Agathe, tu la connais bien Erin, n’est-ce pas ?

— C’est certain, depuis le temps qu’on travaille ensemble.

— Je suppose que vous devez connaître les petits secrets de chacune ?

— On peut dire ça, oui.

— Y a-t-il quelque chose de particulier chez Erin que seulement les familiers connaissent ?

— De particulier ? Je ne pourrais pas dire.

— Peut-être quelque chose de spécial, sur elle par exemple : un ongle incarné, un doigt croche…

— Ah, vous voulez parler de son corps ? Non, je ne vois pas. Elle est bien constituée, la petite Erin. Il ne lui manque rien. Pourquoi vous demandez ça ?

— Nous sommes des détectives, Agathe, et nous nous posons toujours des questions quand quelqu’un disparaît pendant un mois.

— Même les putains ?…

— Même les putains.

— Vous pensez qu’il lui serait arrivé quelque chose ?

— Difficile à dire. Mais on n’écarte jamais aucune hypothèse.

— Ah ben, ça alors ! J’aurais jamais cru ça.

— Tu pourrais nous aider si tu nous donnais plus d’informations sur Erin.

— Comme je vous l’ai dit, je ne sais pas… il y a bien… mais c’est un détail… ça ne vous intéressera pas.

— Dis toujours.

— C’est pas vraiment un défaut. Elle avait honte et le cachait le plus possible en portant des robes au cou. Nous autres les filles, ça nous arrive souvent de nous changer dans la petite salle en arrière. Je l’ai souvent vue toute nue. J’avais remarqué quelque chose sur son omoplate gauche. C’était une tache de naissance qui ressemblait à un trèfle. Quand je lui en ai parlé, elle a dit qu’elle le cachait parce qu’elle en avait honte. Lorsqu’elle était petite, ses parents lui disaient comment cette tache était chanceuse. Tu le sais toi, Kelly, pour un Irlandais, le trèfle c’est chanceux. Mais elle, elle trouvait que ça lui avait pas porté chance et j’étais bien d’accord avec elle.

Robinson et Kelly se regardèrent encore une fois avec une lueur dans les yeux.

— Est-ce que ça va vous être utile, ce que je vous dis ?

— Tu ne peux pas t’imaginer jusqu’à quel point, Agathe, lui dit Kelly.

— J’espère qu’il ne lui est pas arrivé de malheur à la petite Erin. Elle ne mérite pas ça.

— Personne ne mérite le malheur qui lui arrive, dit Robinson. Je te remercie beaucoup, Agathe. Ton aide a été très précieuse, plus que tu ne le crois.

— Allez-vous la retrouver ?

Robinson la regarda avec une certaine lassitude en pensant à ce qu’il venait d’apprendre

— On fera notre possible.

Les deux hommes se levèrent et prirent congé d’Agathe. Ils saluèrent Madame Simone lorsqu’elle revint de la pièce arrière. Ils sortirent en vitesse pour retourner au bureau afin de faire le point sur la situation.