CHAPITRE 13- Un pont sur le Saint-Laurent

McGill College

Ce matin-là, le chef avec convoqué ses trois adjoints à une rencontre importante. De nouvelles informations venaient d’arriver qui changeaient passablement le sens de l’enquête sur la femme sans tête.

Robinson s’était rendu au McGill College, là où se faisaient les autopsies. Dans la « maison des morts », comme les étudiants appelaient l’édifice où l’on disséquait les cadavres et où se pratiquaient également les autopsies. Le chef des détectives y rencontra le Dr Campbell qui se préparait à donner un cours. Accessoirement, celui-ci agissait comme médecin légiste de la ville de Montréal. L’autopsie qu’il avait faite de la femme sans tête avait été rapide et n’avait pas donné beaucoup de résultats. Il en avait été désolé. Le docteur avait été en mesure de donner l’heure approximative de la mort et c’était à peu près tout. Que pouvait-il faire de plus avec un corps décapité ? De toute façon, il n’avait pas eu à chercher très longtemps la cause du décès, laquelle était on ne peut plus évidente. Il avait pu également établir le sexe, ce qui était aussi une évidence, et une approximation de son âge : entre 20 et 30 ans. Pour le reste, il était dans le néant.

Robinson avait été bien embêté par ces résultats. Trop peu d’indices. C’est pourquoi il avait demandé au Dr Campbell s’il était possible de conserver le corps pendant un certain temps, au moins jusqu’à ce qu’il soit en mesure d’obtenir plus d’informations. Le docteur avait d’excellentes notions en médecine légale. C’était même un chef de file au Canada. Il avait étudié dans les meilleures écoles en Angleterre. Il avait donc suggéré de conserver le corps dans de la glace. C’était la seule façon de maintenir relativement intact un corps décédé. Et encore! Ce ne pouvait pas être pour plus d’un mois. Après cette période, le corps commençait lentement à se décomposer malgré la glace.

Mais il y avait un hic avec ce procédé : il coûtait cher. Il fallait engager des ouvriers qui iraient chercher de la glace dans les entrepôts et la changeraient tous les jours sous la supervision d’un étudiant en médecine. La manipulation du cadavre devait se faire avec délicatesse afin d’éviter d’endommager les tissus. De plus, il fallait se dépêcher de retirer l’eau provenant de la fonte de la glace, cette eau étant un facteur de putréfaction. Robinson s’était empressé de demander un montant spécial à son surintendant, lequel n’en était pas très heureux, car cet argent viendrait amputer une partie de son maigre budget. Robinson avait insisté. Comme de toute façon le surintendant ne pouvait rien refuser à Robinson, il avait accepté en le pressant de faire vite pour cette enquête. Le chef lui avait rétorqué qu’il agissait toujours avec célérité.

Quoi qu’il en soit, le corps avait été réfrigéré dès la fin de l’autopsie. Cela faisait exactement deux semaines que la femme était morte. Il avait encore deux semaines de marge de manœuvre, mais Robinson était presque certain maintenant qu’il ne faudrait pas attendre si longtemps pour enterrer le corps.

Le chef avait débarqué chez le docteur Campbell avec son adjoint Leclerc. Ils désiraient voir le cadavre de nouveau. Les trois hommes se retrouvèrent dans la « maison des morts ». Un des coins de la pièce avait été réservé pour un tombereau, fermé le plus hermétiquement possible par un couvercle, dans lequel reposait le corps de la défunte. On avait fait percer deux trous sous chacune des extrémités de la boîte rectangulaire afin d’évacuer l’eau. Des seaux qui recevaient le liquide étaient vidés régulièrement.

Robinson avait été agréablement surpris de l’excellent travail du Dr Campbell. Le corps enseveli sous la glace était remarquablement bien conservé. Le chef expliqua au docteur pourquoi il voulait voir le cadavre. Il lui fallait sortir complètement le corps du tombereau afin de l’examiner de nouveau. Le docteur fit appel à quelques ouvriers afin qu’ils viennent extirper délicatement le corps et le déposer sur la table de dissection. Robinson fit retourner le cadavre sur le ventre et examina attentivement son dos. Puis, il regarda Leclerc en pointant du doigt l’omoplate gauche : « Tu vois ce que je vois, Leclerc ? ». Le chef se tourna vers le docteur et lui dit.

— Nous n’aurons plus besoin de conserver le corps, docteur. Nous venons d’identifier avec certitude la victime.

— Bon, voilà une bonne chose de faite. Nous allons pouvoir donner des funérailles décentes à cette pauvre fille. Allez-vous prévenir la famille ?

— Malheureusement, elle n’a aucune famille. Il faudra la faire enterrer dans la fosse commune. Quant aux funérailles, une simple bénédiction d’un prêtre suffira.

— Elle serait catholique alors ?

— Irlandaise, sans doute catholique.

— Voulez-vous que je m’occupe de l’enterrement ?

— Vous feriez cela ?

— Cette pauvre enfant, seule au monde. Elle mérite bien que quelqu’un s’en occupe un peu.

— Vous êtes un homme bon, docteur.

— Je suis un homme, tout simplement. Nous ne sommes pas des animaux pour laisser pourrir nos semblables dans un coin.

Dès son retour de la « maison des morts », Robinson avait entrepris un compte rendu à ses collègues en parlant de sa visite à Agathe. Sans être consciente de l’importance des renseignements qu’elle leur avait fournis, la jeune femme leur avait ouvert une toute nouvelle perspective. Tout avait débuté par un simple hasard, c’est-à-dire la disparition à la même époque de deux jeunes femmes qui se connaissaient. De fil en aiguille, les détectives avaient compris que leur disparition coïncidait parfaitement. Le 10 juillet, Marie-Louise était venue porter ses robes et ses souliers à la maison de Madame Simone. Marie-Louise avait disparu à peu près à cette époque, selon les deux témoins fiables qu’étaient Meaney et Angélique. Erin quant à elle avait disparu le lendemain de cette dernière rencontre avec Marie-Louise, selon Agathe. Elle avait enfilé l’une des robes et la paire de souliers que Marie-Louise lui avait données avant de partir pour un rendez-vous.

Le chef rapporta la découverte que Leclerc et lui avaient faite à la salle d’autopsie. Ils avaient effectivement découvert une tache de naissance en forme de trèfle sur l’omoplate gauche du corps. Les conclusions étaient maintenant claires : il y avait eu confusion d’identité. Le corps sans tête n’était pas celui de Marie-Louise, mais celui d’Erin. C’est bien Erin qui avait été assassinée, ce qui changea l’orientation de l’enquête du tout au tout. En réalité, on se retrouva avec deux enquêtes différentes : l’une sur la mort d’Erin et l’autre sur la disparition de Marie-Louise.

— Je ne suis pas certain que nous soyons plus avancés, dit Morin.

— Ah le rookie ! Ça prend du temps à cette petite cervelle de comprendre, s’exclama Kelly. Nous sommes beaucoup plus avancés que nous l’étions, parce que faire une enquête, c’est d’abord obtenir des informations. Et des informations, on en a beaucoup plus qu’avant.

— Tu as raison, Kelly, dit le chef. Nous savons maintenant que nous avons affaire à deux événements distincts qui n’ont probablement aucun rapport entre eux, sauf pour la coïncidence des dates.

— Vous dites que ces deux événements n’ont aucun rapport entre eux, reprit Morin. Ça veut dire que Marie Louise n’a rien à voir avec le meurtre d’Erin.

— Sûrement pas. Uno, nous n’avons pas affaire à un meurtre fait par une femme, cela me semble évident, dit Robinson en levant un premier doigt. Secundo, Erin s’en allait rencontrer un homme au moment de sa disparition, ce qui renforce la thèse d’une rencontre malheureuse avec cet homme. Tertio, Marie-Louise se débarrassait de ses vêtements pour des raisons qu’on ne connaît pas encore et qui n’ont sans doute rien à voir avec Erin.

— Il faudrait peut-être demander à Monsieur Meaney, dit Leclerc. De toute façon, il sera heureux de savoir que Marie Louise est en vie.

— Attention, Leclerc ! Marie-Louise est peut-être encore en vie, mais on n’en sait rien. Il ne faudrait pas que Meaney se berce d’illusions. Nous n’avons pas plus de nouvelles à son sujet qu’au début de notre enquête.

— Et si Marie-Louise avait voulu simplement disparaître de la vie qu’elle menait, dit Morin.

— C’est une possibilité en effet, dit Leclerc. Pourtant, elle semblait filer le parfait amour avec monsieur Meaney.

— Justement, son amour semblait trop parfait, dit Robinson. Peut-être y avait-il des choses qui clochaient dans leur relation et qu’elle a préféré fuir. Tu ne m’as pas dit que Marie-Louise avait l’air préoccupée avant sa disparition? On a d’abord cru que c’était à cause de Ronco, mais cette hypothèse me semble maintenant moins plausible. Il faudrait que tu retournes voir Meaney et que tu essaies encore de lui tirer les vers du nez. 

— Et pour Erin ? demanda Kelly

— Alors là, nous entrons dans la véritable enquête. Nous allons procéder comme on le fait toujours, soit chercher dans notre grenier et éliminer chaque élément inutile jusqu’à ce que l’on tombe sur le bon.

Robinson avait une façon bien à lui de procéder dans une enquête. Il voyait un meurtre et une scène de crime comme un grenier où se trouvaient pêle-mêle toutes sortes d’éléments hétéroclites. Il fallait d’abord éviter à tout prix de s’attacher à un seul élément, la plupart du temps celui qui brillait le plus. C’était ce qu’il y avait de plus périlleux dans une enquête. Robinson disait alors qu’on entrait dans un « effet d’œillères » : on se concentrait par exemple sur un seul suspect, risquant de perdre ainsi la vue d’ensemble et de se tromper royalement. Pour Robinson, il fallait retirer un à un les éléments du grenier et les examiner jusqu’à ce que l’on puisse décide qu’ils n’étaient pas significatifs. Tôt ou tard, nous allions trouver le bon élément.

— Qu’est-ce qu’on sait sur Erin ? demanda le chef.

— C’était une prostituée qui travaillait également à temps partiel dans une famille comme servante, répondit Kelly. On sait aussi qu’elle était la favorite de Ronco.

— Ronco deviendrait alors notre principal suspect pour le meurtre d’Erin ? demanda Morin.

— Peut être… ou peut-être pas.

— Vous n’êtes pas certain, chef ?

— Ce qui me turlupine, c’est ce qu’Agathe a dit à propos d’un éventuel soupirant. Erin semblait toute réjouie d’aller le trouver ce soir-là. Et vous allez être d’accord avec moi pour dire que ce soupirant n’est certainement pas Ronco.

— Il y aurait donc un autre homme dont on ne connaît pas l’identité? Ce pourrait être n’importe quel client.

— Je ne crois pas que ce soit un client. Les filles et surtout Agathe l’auraient su. Or, Erin ne voulait pas donner son nom.

— Par où commencer alors ?

— D’abord, il faut savoir où Erin travaillait comme servante. C’est un bon début et il faut bien commencer quelque part. Leclerc, es-tu capable de trouver la famille où Erin travaillait ?

— Oh, chef, pour qui me prenez-vous ? dit Leclerc en souriant.

Robinson ne répondit pas, sachant que Leclerc était un magicien lorsqu’il s’agissait de récolter des informations pertinentes. Morin s’empressa de dire.

— Je pourrais peut-être rencontrer quelqu’un qui me donnerait plus de renseignements sur les servantes.

— Qui donc ?

— Hanna connaît bien le milieu où les servantes travaillent.

— Hanna ! dit Kelly. Elle ne t’en a pas assez fait baver, celle-là ?

— Ça n’a rien à voir, Kelly! Dans le milieu où elle vit, elle est bien au courant de la façon dont vivent et sont traitées les servantes. J’apprendrai peut-être des choses qui pourraient nous servir.

— Et t’es sûr que ce n’est pas un prétexte pour la revoir ?

— Non, non. C’est strictement professionnel,

— Ça va, Morin, vas-y, dit Robinson. Vous savez tous ce que vous avez à faire. Alors au travail.

***

Morin était arrivé à la maison où vivait Hanna sur la rue Sherbrooke. C’était un immeuble de briques rouges à deux étages avec un portique à la grecque. On était loin d’un manoir à proprement parler, comme ceux que l’on retrouve sur cette rue. Mais il avait du style. Autrefois entourée de vergers, la maison gardait encore quelques pommiers sur le vaste terrain à l’entrée.

Le jeune détective avait connu Hanna lors d’une enquête antérieure, sa première en fait alors que Robinson venait de l’intégrer à l’équipe. Hanna était la fille aînée de Mills, l’ancien maire de Montréal. Elle avait été l’un des derniers témoins qu’ils avaient interrogés. C’était une jeune veuve sans enfant et relativement bien nantie, ayant hérité après le décès de son mari, un homme d’affaires prospère. 

Morin était immédiatement tombé sous son charme. Il avait été immédiatement conscient que tout les séparait. Lui, fils de pauvres cultivateurs, et elle, fille de bonne famille éduquée chez les sœurs malgré sa foi protestante. Elle avait à peine trente ans et était d’une beauté saisissante : yeux bleu azur contrastant avec des sourcils et des cheveux bruns, nez mutin et peau de pêche. Il était facile de comprendre pourquoi Morin était tombé amoureux d’elle.

Un jour, il avait pris son courage à deux mains et l’avait invitée d’abord au théâtre, puis au restaurant. De fil en aiguille, ils s’étaient rapprochés, faisant naître ainsi une belle amitié. Mais Morin, d’un naturel timide, n’était pas certain qu’Hanna voulait aller plus loin. Il avait attendu un signal de sa part pendant un bon moment. Il y a un mois, il s’était décidé à faire le grand saut en vidant sa petite caisse pour acheter une bague de fiançailles. Il l’avait invitée dans un restaurant chic et avait fait les choses convenablement, un genou par terre, pour lui faire la grande demande. Elle avait refusé.

Morin en était resté désemparé. Il avait voulu savoir pourquoi : était-ce la différence d’âge (il était plus jeune) ? Le statut social ? Il ne comprenait pas et elle ne s’était pas expliquée. Il lui avait demandé s’il y avait un autre homme dans sa vie. Elle lui avait répondu en le regardant droit dans les yeux : « non ». Et il l’avait crue. Finalement, ils se séparèrent bons amis. Car, avec de la sincérité dans la voix, elle lui avait dit tenir beaucoup à lui. Encore là, il l’avait cru.

Aujourd’hui, Morin avait décidé d’aller chez elle dans le cadre de l’enquête que son équipe menait. Erin, ou plutôt Margaret, avait été servante et Morin voulait en savoir plus sur la vie que les familles faisaient mener à ces femmes qui travaillaient pour elles. Comme il savait qu’Hanna connaissait bien la vie de servante chez les biens nantis, il avait décidé d’aller la rencontrer. Évidemment, c’était surtout un prétexte pour la revoir, comme l’avait compris Kelly.

Lorsqu’il frappa à sa porte, Hanna vint ouvrir. Chez elle, pas de servante. Elle en faisait une question de principe. C’était une femme indépendante et elle était fort bien capable de s’occuper elle-même de son foyer. 

— Ah, bonjour Robert, dit la femme, surprise de le voir.

— Bonjour Hanna, content de te revoir. 

Morin entendit une voix d’homme derrière demandant qui était à la porte.

— Un ami qui vient me voir, lui répondit-elle.

Le visage de Morin se décomposa. Il venait finalement de comprendre les raisons de leur séparation et s’en voulait tellement de sa propre naïveté. Pourtant, Kelly lui avait dit souvent de se méfier : « Ces gens de la haute, ils ne sont pas pour toi ». Il finit par se redonner contenance.

— Je ne voudrais pas te déranger, mais je suis sur une enquête actuellement et je voudrais connaître ton opinion sur un sujet en particulier. Est-ce que je peux entrer ?

Hanna hésita, tourna la tête de côté, comme si elle voulait vérifier si l’homme que Morin avait entendu était encore dans la pièce, puis accepta à contrecœur de le laisser pénétrer. L’homme n’était plus là. Elle l’introduisit dans le boudoir près de l’entrée. C’était une petite pièce bien éclairée par des fenêtres à carreaux et meublée avec soin. Même s’il était venu quelquefois chez elle, il n’était jamais entré dans cette pièce.

— Tu veux du thé ?

— Non vraiment, c’est très gentil. Je ne resterai pas longtemps. Je veux seulement te poser une ou deux questions.

— À quel propos ?

— Voilà ! Nous enquêtons sur une jeune femme disparue qui était servante dans une famille de Montréal.

— Bien, comme tu le sais, ce n’est pas chez nous que tu vas en apprendre plus à ce sujet. Je n’ai jamais voulu avoir de servante ici.

— Et pourquoi donc ?

— J’ai vécu de trop mauvaises expériences, non pas en ce qui les concerne, mais bien en ce qui concerne les familles qui les engagent. Je ne veux en rien être identifiée à ces familles.

— Oui, je suis au courant de ton bénévolat, en particulier auprès des enfants orphelins. Je te sais sensible à ces problèmes. C’est justement pour cela que je veux ton opinion. Certaines familles qui engagent des servantes ont mauvaise réputation, n’est-ce pas ?

— Ah ça, oui ! Pas toutes, heureusement. Cela reste une minorité. Mais il s’en passe de belles dans ces maisons. Certaines servantes ne sont pratiquement pas payées. Il arrive même qu’on leur reprenne leurs gages sous prétexte qu’elles sont logées et nourries. Quand ce n’est pas…

— Je pense que je sais à quoi tu fais allusion : certains hommes ont les mains baladeuses…

— … Pas seulement les mains. Je reçois des orphelins dans l’asile où je travaille qui sont nés de servantes dont les maîtres étaient un peu trop proches d’elles.

— Ce n’est pas un métier de tout repos.

— C’est bien le dernier que je choisirais, quant à moi.

— Si je voulais te parler de la disparition d’une servante, quelles seraient tes hypothèses ?

— C’est certain que ces jeunes filles cherchent par tous les moyens à se sortir de leur condition. Comme elles sont pour la plupart analphabètes et qu’elles n’ont aucun réseau de relations, il ne leur reste plus tellement de choix. Une première option serait de retourner dans leur famille. Mais si elles font ce métier, c’est précisément parce que leur famille ne veut plus d’elles, souvent parce qu’Il y a trop de bouches à nourrir.

— Il leur reste quoi alors comme option ?

— Il leur reste une illusion. Elles rêvent de rencontrer un homme qui les sortirait de leur misère. Alors, elles pourraient quitter leur milieu sans même prévenir et sans laisser d’adresse. Malheureusement, ce rêve se réalise rarement. Ce n’est pas une option que je retiendrais.

— Je vois qu’il n’y a pas beaucoup de choix pour ces jeunes filles.

— Il en reste un…, dit Hanna en hésitant à pousser plus loin sa réflexion.

— Lequel ?

— Le fleuve ! Dans l’asile d’orphelin dont je m’occupe, j’ai entendu plusieurs histoires à ce propos. Les enfants ont été laissés à l’abandon parce que leur mère s’était jetée dans le fleuve. Plusieurs de ces jeunes filles étaient des servantes.

— Horrible !

— Parfois, c’est la seule option qui reste à ces pauvres filles.

— Une dernière question : tu ne serais pas au courant si une servante a disparu dans ton entourage.

— Non, malheureusement, dit Hanna après y avoir réfléchi.

Morin garda le silence. Il n’avait pas le courage de regarder Hanna dans les yeux. Toute son attitude exprimait une profonde tristesse. Il se demandait peut-être s’il n’avait pas été le jouet de cette femme pendant tout le temps de leurs fréquentations. Elle se vantait peut-être auprès de ses semblables qu’elle sortait avec un policier, comme si c’était un acte charitable. Il est certain que des doutes assaillaient son esprit à ce moment-là, des doutes qui allaient le ronger de l’intérieur. Hanna se rendit compte de son désarroi, évidemment, mais elle ne dit rien. Qu’y avait-il à dire, de toute façon ? Morin finit par chuchoter presque.

— Toi, tu as l’air bien… tu as l’air… heureuse… ?

— On peut dire cela, dit Hanna sans grande conviction.

— En tous les cas, tu m’as bien aidé, Hanna. Je ne te ferai pas perdre plus de temps. Je te remercie de m’avoir reçu.Sans qu’aucun autre mot ne fût prononcé, Morin se leva en même temps que Hanna, la regarda comme si c’était la dernière fois, lui tendit la main et repartit comme il était venu.