Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 28 : Le legs d’Andréa)

Périgord@Photo Marcel Viau

Zoé était assise sur le petit sofa dans son studio d’étudiant. Elle avait déposé sur la table une boîte de chaussure brune. Elle la regardait fixement. Elle lui avait été remise par Marie lorsque Andréa était décédée. Il y avait dans cette boîte tout ce qu’Andréa possédait sur terre. Elle n’avait presque plus rien à donner. Ni argent bien sûr, ni meubles, ni vêtements, ni bijoux. Tout ce qui lui restait était là, devant elle. Et Andréa avait voulu le laisser à Zoé. C’était son héritage. Le legs d’Andréa tenait tout entier dans ce carton ridicule.

Zoé assista à ses derniers moments. Elle lui avait tenu la main jusqu’à la fin. Andréa souffrait terriblement, mais résista le plus longtemps possible avant sa piqûre de morphine. Elle s’accrochait à cette vie qui pourtant ne lui avait pas fait de cadeau. Elle avait encore quelque chose à dire à Zoé. Il lui fallait terminer le récit de sa vie. Conclure.

Quand Phil eut quitté la chambre, Andréa se tourna vers Zoé.

— Zoé, ma petite fille… T’es belle, tu sais… Pas seulement en dehors… Mais en dedans aussi… Ton grand-père tout craché.

Zoé sentait qu’il fallait garder le silence. Le monologue d’Andréa était de plus en plus saccadé. Elle cherchait son souffle.

— Ça m’a pris bien du temps, Zoé… bien du temps… pour comprendre. J’étais pourtant née… pour le bonheur…

Andréa s’arrêta de parler durant de longues minutes. On voyait bien dans ses yeux qu’elle était en train de dérouler le fil de sa vie. Elle regardait la mer, au loin. L’horizon l’attirait. Qu’y avait-il là-bas ? Elle était effrayée de ce qu’elle pourrait y trouver.

— Mais ce poisson, avec ses dents monstrueuses, qui sort de la mer… il est toujours là…, il me regarde, il m’attend… je ne peux pas lui échapper… il vient me dévorer.

Zoé voyait bien Andréa dériver vers sa fin. Elle comprit toutefois que son délire avait un sens et décida de l’encourager à continuer.

— C’est qui, ce poisson, grand-mère ?

— Pas c’est qui… mais c’est quoi ?

Andréa reprit son souffle. Ses énergies la quittaient tout doucement. Elle grimaçait de douleur.

— Il y en a plusieurs de ces poissons répugnants… plusieurs… Ils remontent du fond de l’océan pour me dévorer. Mais… ce n’est pas ces poissons qui m’effrayent le plus… Ce que je n’ai pas pu supporter… toute ma vie… ce qui m’a pourri la vie… c’est que personne n’a rien fait pour me sauver… j’ai été abandonnée… abandonnée… on m’a regardé affronter ces poissons immondes aux grandes dents et moi, enchaînée au rocher, j’étais impuissante. Personne pour me sauver.

Zoé regarda Andréa grimacer de douleur. Elle s’apprêtait à appeler l’infirmière lorsque Andréa leva la main en disant non de la tête.

— Personne n’a rien fait… sauf Pierre…

Une lueur passa dans les yeux d’Andréa, l’une des rares lueurs apaisantes depuis des jours, des semaines.

— Lui, il est venu me sauver… C’est l’homme le plus courageux que je connaisse. Il est venu me sauver… mais… mais… tout ce que j’ai trouvé à faire, c’est de l’éloigner de moi…

Une autre grimace de douleur lui barra le front. Andréa n’avait même plus la force de rapprocher ses mains pour se tenir le ventre.

— Je n’ai pas voulu de son salut… je n’ai pas voulu qu’il me sauve… Il y avait quelque chose en moi… qui résistait… je ne sais pas quoi… ça venait de loin… du fond de la mer… ou des étoiles… la lueur d’Andromède n’était pas assez forte pour éclairer les ténèbres…. Ahhhhh. Ahhhhh !

Zoé sonna l’infirmière. Elle arriva rapidement avec sa seringue. Tout était prêt pour cette dernière piqûre. Elle lui injecta et le visage d’Andréa se détendit. Avant de sombrer, elle fit un signe à Zoé de se rapprocher tout près. Elle voulait lui dire quelque chose. Zoé colla presque son oreille sur la bouche d’Andréa. Celle-ci lui murmura des mots que l’infirmière n’entendit pas. Zoé s’écarta doucement d’Andréa et des larmes lui emplirent les yeux.

Zoé se rassied, prit la main d’Andréa maintenant inerte. Elle la couvrit ainsi pendant tout le temps que dura l’agonie, la sentant refroidir à mesure que la respiration d’Andréa ralentissait. Zoé eut envie de prier pour elle. Mais elle ne savait pas qui prier : le Bonhomme en haut ? Les étoiles et les galaxies ? Alors, elle se mit à chantonner doucement :

Ô nuit ! Toi qui fais naître les songes

Calme le malheureux qui souffre en son réduit

Sois compatissante pour lui.

Prolonge son sommeil, prends pitié de sa peine

Dissipe la douleur, nuit limpide et sereine.

Est-il une beauté aussi belle que le rêve ?

Est-il de vérité plus douce que l’espérance ?

Puis Andréa s’éteignit doucement. Son dernier souffle fut comme un long soupir. Enfin, elle était soulagée, elle ne souffrait plus. Enfin, elle était partie vers les étoiles.

Zoé avait reçu un appel de Phil le lendemain de la mort d’Andréa. Il voulait connaître ses intentions quant à sa dépouille, Zoé étant sa plus proche parente. Elle n’en avait aucune idée. De toute façon, elle ne pouvait pas payer les funérailles. Phil lui proposa de s’occuper de tout. Il la ferait incinérer et irait jeter ses cendres dans la mer, en face de son village natal. Elle trouva l’idée bonne et avait accepté de signer un formulaire à cet effet. Il lui sembla qu’Andréa devait bien cela à Phil.

Deux jours plus tard, Zoé alla rencontrer Marie. La résidence avait déjà fait le nécessaire pour la morte. La chambre était vide, nettoyée, prête à recevoir une autre « bénéficiaire ». Marie lui avait remis la boîte de chaussure. C’était la volonté d’Andréa qu’elle lui revienne. Voilà tout ce qui restait de cette femme. « C’est tellement triste ! » lui dit Marie.

 

Zoé se pencha maintenant sur la boîte et enleva le couvercle. Il n’y avait presque rien. Elle prit d’abord la statuette de corail, le cadeau de Pierre. Elle savait que c’était l’objet le plus précieux pour Andréa. Elle se leva et alla la placer bien en évidence sur le rebord de la fenêtre de façon à ce que le personnage regarde dehors. Elle sortit également une paire de boucles d’oreille. Zoé ne l’avait jamais vu les porter. Si elle avait gardé ce seul bijou, c’était sans doute parce qu’Andréa l’avait reçu de Pierre. Des perles, bien sûr. Un présent de la mer, le premier cadeau qu’un homme amoureux offre à une femme. Zoé passa les boucles d’oreille dans ses lobes percés.

Ce qui restait était bien peu de choses en somme. Quatre ou cinq lettres attachées par un ruban, toutes dans leur enveloppe d’origine avec le timbre de la poste : Buenos Aires, 1980 ; Kuala Lumpur, 1985 ; Singapour, 1990, Valparaiso, 1996. Des ports de mer. Aucun d’Europe. Pierre n’était vraisemblablement jamais revenu chez lui, en France, dans son Pays basque natal.

La dernière lettre datait de l’an 2000. Elle provenait d’un hôpital de Hong Kong. Zoé la sortit et l’ouvrit. C’était une lettre en anglais écrite à la main, très brève. Il s’agissait de l’infirmière-chef du département où Pierre était décédé. Pierre n’avait laissé que cette seule adresse avant de mourir, écrivait-elle. Elle annonçait d’un ton neutre et professionnel qu’il était mort paisiblement et qu’il n’avait pas souffert. Pas souffert ! Que pouvait-elle en savoir ?

Zoé prit le temps de lire les autres lettres. Pierre n’écrivait pas souvent. Il disait que sa situation ne le permettait pas. Il devait poster ses lettres dans les ports où il s’arrimait suffisamment longtemps pour prendre un peu de repos. Il était de la vieille école, écrivant des lettres manuscrites. Vraisemblablement, il ne voulait rien avoir à faire avec les machines à écrire ou autres machins qui tuaient la sensualité de la main. Pour écrire à Andréa, il devait le faire avec la plume qu’elle lui avait offerte aux jours de bonheur.

La dernière lettre avait été postée à Valparaiso. C’était de loin la plus émouvante selon Zoé. Savait-il que ce serait sa dernière ? C’était une lettre courte comme les autres. Pierre n’était pas plus bavard à l’écrit qu’à l’oral, même s’il savait trouver les mots quand il le voulait.

Zoé la relit plusieurs fois.

 

Valparaiso, 10 janvier 1996

Mon amour, mon adorée,

C’est aujourd’hui notre anniversaire. Vingt ans. Ce fut le plus beau jour de ma vie. Tu avais mis ta belle robe vert forêt, la même que lorsque tu m’as accueilli la première fois. Tu la portes à merveille. Que tu es belle ! Je revois tes yeux lumineux, bleu comme la mer. Tes cheveux blonds, des blés prêts à être cueillis. Ton visage si doux. J’entends ta voix qui m’a tant charmé dès le début. Il y a dans cette voix du miel sauvage.

Tu te souviens comme nous étions mal à l’aise tous les deux. J’ai déposé mes sacs et tu m’as offert une tasse de café au salon, comme pour n’importe quel invité. Tu t’es assise devant moi. Je crois bien t’avoir vu trembler un peu. Le foyer était en face de moi. Les bateaux dans leur bouteille avaient disparu. Ne restait, perdue sur le rebord de la cheminée, que ma statuette de corail. Elle était laide cette statuette ? Tu semblais pourtant la trouver merveilleuse. Tu as ce don de l’émerveillement qui me fascine, toujours prête à voir le bon côté des choses, des autres.

Cette nuit-là fut l’une des plus belles de ma vie, même s’il y en eut beaucoup d’autres par la suite. Cet accord parfait, je ne l’ai jamais ressenti avant. Chaque fois, le ciel s’ouvrait, s’éclaircissait. Je m’envolais avec toi vers le soleil. Nous étions ailleurs, loin là-haut. Seuls tous les deux au-dessus du monde. L’union totale, indestructible.

Un amour comme celui-là ne peut pas s’éteindre, mon adorée. Toi et moi, nous sommes plongés dans le même fleuve. Nous suivons son courant si fort. Même si nous le voulions, nous ne pourrions pas lutter contre lui. Je te tiens par la main, mon amour. Partout où je suis dans le monde, à tout moment, je te tiens par la main. Je t’accompagne pour que tu ne te noies pas. Pour que nous ne coulions pas à pic tous les deux. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Pour la vie.

Tu es mon grand amour, mon Andréa. Tu le seras toujours. J’attends de tes nouvelles. Quand tu seras prête, nous embarquerons sur notre radeau et nous nous laisserons flotter au gré du courant du long fleuve tranquille.

Je t’attends, mon amour.

 

Zoé en avait les larmes aux yeux. Elle replia soigneusement la lettre. Elle avait aperçu au bas l’adresse d’un poste restante à Hong Kong. Il espérait toujours qu’Andréa lui réponde. Il vivait d’espoir. Il a attendu tout ce temps son « Reviens » qui n’arriva jamais.

Zoé prit son portable et signala le numéro de téléphone de Sophie, sa marraine d’abstinence.

 

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